L’ indulgence

 

L’analyse sémantique.

-Du côté des synonymes, on cite la bienveillance, la bonté, la générosité, la patience, la tolérance.Le sémantème spécifique de l’indulgence semble être le pardon de ce qui serait donc au préalable une faute, une faiblesse (légitime ou non), une lacune, une déviance de la norme chez  la personne à qui l’on accorde son indulgence. La tolérance, qui se rapproche le plus de cette acception, est perçue toutefois comme plus vaste dans son extension mais plus restreinte dans son applicabilité concrète. L’indulgence serait le test, dans les faits, de la tolérance de droit, abstraite et hypothétique.

-L’origine religieuse du mot indulgence fait peser d’emblée sur ce concept une forte tradition judéo-chrétienne de faute originelle, d’hiérarchie (peuple élu ou non), de fossé séparant ceux qui accordent l’indulgence de ceux qui la dispensent.L’utilisation du mot dans un contexte juridique ne fait qu’accentuer ce rapport de forces sous-entendu dans le concept de pardon.

-Le rapport avec le jugement. Si le concept de pardon semble impliquer la nécessité d’un jugement préalable, l’indulgence intervient toutefois pour que celui-ci ne devienne pas condamnation, mais qu’il soit au contraire différé, soumis à l’examen, soupçonné d’être opinion non fondée ou mal informée ou encore simple abus de pouvoir.  (la suspension du jugement, le doute méthodique chez Descartes). S’il y a du jugement dans l’indulgence il n’est pas constitutif du pardon.

-Une note gastro-humoristique. Aux Etats-Unis un sens courant du verbe “to indulge”(équivalents français: se permettre ou se faire plaisir) suppose une infraction, à son  régime alimentaire en l’occurrence,  tandis que “to overindulge” renvoie au  jugement porté par autrui sur la multiplication de ces infractions, réaction sociale inverse à la tradition latine du bon vivant!.

 

Les perversions de l’indulgence.

-L’origine très normative du mot et les contextes socio-culturels de son utilisation nous forcent à reconnaître le rapport de forces qui le sous-tend et qui fait dire à Gide: “Ce que j’aime le moins dans l’ami…c’est l’indulgence”.

-L’indulgence, et ,dans le même sens, la tolérance, peut se fonder sur l’indifférence ou encore la lâcheté , la peur du risque et du conflit et devient ainsi complicité dans la faute commise. Dans l’éducation, elle peut équivaloir à  la démission, dans la politique à  la démagogie.

-L’indulgence quand elle est silence et désespoir de la communication peut lentement empoisonner la relation de celui qui accorde le pardon avec celui qui le reçoit et mener à la désaffection.

-Les positions de force naturelles (parents, aînés, mâles) mais surtout  sociales (autorités, majorités, experts,juges, grands-prêtres,  maîtres divers, aristocrates, tehnocrates, ploutocrates et autres cadres)  peuvent  développer chez celui qui accorde son indulgence “la mauvaise foi ou la bonne conscience des salauds”( Sartre) qui  consiste à se croire seuls détenteurs du pouvoir de juger (et éventuellement de pardonner) et à voir les autres comme des fautifs en puissance. (Rejet de la lucidité  et de la responsabilité propre)

-Enfin l’indulgence, limitée à l’intervention de la raison, peut devenir calcul de son intérêt propre: pardonner pour être pardonné, pour gagner des faveurs, pour avoir la paix.

Ces différentes sortes d’indulgence rendent possibles non seulement le pardon mais la complicité active dans les crimes contre le genre humain.

 

L’indulgence et la compassion.

Si la compassion (ou l’agapè grecque) est la source perdue  vers laquelle nous nous acheminons, l’indulgence pourrait bien être sa réplique ou  son simulacre. Le sentiment de coexistence avec d’autres sujets, semblables à nous par leur subjectivité et altérité radicales, interdit tout jugement définitif d’un sujet sur l’autre. Il ne s’agit plus d’une déduction logique basée sur la raison mais d’une vérité intime et éprouvée avec plus ou moins d’intensité par une conscience en voie de développement. Comme pour l’oeuvre d’art, ce n’est pas l’agent qui sera le meilleur juge de son simulacre: ainsi le plus indulgent ne sera pas celui qui se juge tel mais celui dont l’acte d’indulgence touchera par sa ressemblance à la compassion.

 

 

 

 

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