L’improvisation.
Le rôle de l’improvisation dans l’art est traité en priorité. Une compositrice qui enseigne la musique, place l’improvisation au centre de sa vie, dans ses propres productions musicales comme dans sa profession. Si l’apprentissage de certaines règles s’avère indispensable ce n’est que comme étape menant à l’envol où, toutes règles dépassées, l’artiste laisse l’esprit s’exprimer à travers elle. Moment de grâce où l’artiste s’élève au rang de créateur d’une façon si inattendue que son œuvre semble venir d’ailleurs et ne plus lui appartenir. Les moments de labeur, écriture ou composition, ne garantissent pas le succès de la production bien qu’en étant le tremplin : se libérer des canons esthétiques implique un risque que l’artiste est prêt à prendre pour atteindre cet élan créateur qui surgit sans prévenir. « C’est jouer à quitte ou double ! »
Dans la prise de parole l’improvisation emprunte les mêmes détours. C’est l’expertise acquise dans un domaine qui permettra à l’orateur de dépasser le texte préparé par écrit pour s’adresser de façon plus adaptée au public qui l’écoute et qui lui « inspire » un autre discours. Encore cette force venant d’ailleurs et que l’on ose suivre !
Que dire alors des conversations qu’on prépare à l’avance tant on prend leurs effets au sérieux ? Un regard, un sourire suffit parfois à les faire avorter ou à laisser s’installer une communication d’une autre qualité où l’on a oublié et dépassé le rôle appris. Révélation imprévisible de l’autre et de soi.
Il en va de même dans la vie. Etre pris au dépourvu devant une situation nouvelle, devoir « inventer » outils et solution sans le secours de l’expertise acquise par l’expérience, c’est également prendre le risque de l’échec. Mais alors quelle joie lorsqu’on a réussi à dépasser avec bonheur craintes et incertitudes. Quelle découverte de nouvelles possibilités en soi ! L’improvisation me révèle à moi-même, me donne plus d’assurance face aux obstacles de l’existence, renforce ma résilience et ma curiosité de la voie non tracée.
Quelle
est la part de la préparation et du risque dans l’improvisation ?
On mentionne le problème de la perte de vitesse des Etats-Unis sur le plan de l’économie mondiale. Faut-il l’imputer au fait qu’elle ne prenne plus de risques et que les initiatives personnelles soient découragées ? Ou doit-on reconnaître que l’économie capitaliste s’est engagée sur un chemin où les risques sont prix aux dépens d’autres personnes, hommes de paille et travailleurs salariés, tandis que dans son anonymat l’entreprise ne poursuit que le gain et ne protège que le capital. Briser ce lien personnel entre l’auteur de l’improvisation et son acte, c’est transformer la prise de risque en acte de démence criminelle. Ainsi si chaque changement de paradigme en science peut être considéré comme une déraison, un écart du droit chemin que certains appelleront folie ( voir Galilée et l’Eglise), c’est une folie qui n’engage moralement que son auteur face à une société qui n’est pas prête à l’entendre. Une économie qui se polarise sur le gain à tout prix manque sans doute d’élan créateur comme de moralité.
A première vue, on pourrait croire que le risque est déterminant dans l’improvisation, dans la mesure où celle-ci crée l’étonnement , l’impression d’inédit, de nouveauté jusque chez l’auteur même de l’acte improvisé qui se sent « porté par une force supérieure.»
A l’analyse pourtant on peut se demander si ce saut dans le vide ne mûrissait pas de façon latente dans la démarche existentielle de son auteur. Si le labeur régulier et parfois ingrat de l’artiste comme du scientifique prépare la découverte, leurs incursions dans d’autres domaines que celui de leur expertise les habituent déjà au risque. Citons les intérêts variés d’un Léonard de Vinci, le violon d’Ingres ou celui d’Einstein Une vaste curiosité humaine, une largeur de vues reliant théorie et expérience, art et vie les mènent dans leur quête d’une vérité personnelle qui s’intègre au monde plutôt que de se replier sur elle-même.
L’improvisation est un acte de création qui, comme tel, ne se produit pas ex nihilo mais en dialogue avec d’autres consciences, à d’autres époques et en d’autres lieux.
« Aime
l’autre qui engendre en toi une tierce personne : l’esprit » Michel
Serres.