L’idée de la gratitude

 Quelqu’un m’a dit que la gratitude n’était qu’une idée

qui nous arrive après que nous avons reçu quelque chose—

soit un cadeau, soit un pardon, soit de la manne tombée

du ciel—une idée, une chose abstraite. Et je suppose

qu’il avait raison, mais j’ai peur qu’on aille déduire

de tout cela que la gratitude, étant abstraite, n’existe pas.

Parce qu’on ne peut pas la voir, qu’on ne peut pas la sentir—

effectivement, c’est un fantôme qui fréquente l’au-delà

rôdent tous nos rêves d’être plus gentils, plus sensibles,

plus reconnaissants. ... Mais cette terre, où nous nous trouvons,

 

d'après Thoreau, menant des vies de plus en plus terribles

 

dans leur désespoir silencieux, peut être une chanson

 

faite d'ondes, de vents et d'oiseaux--de petites choses

 

qui nous remplissent de gratitude, d'où vient la vie en rose.

 

Ce poème de Lynne Knight résume avec justesse ce que la discussion sur la gratitude peut nous apporter.

Une distinction tout d’abord entre le concept d’une gratitude établissant un lien direct cause-effet , don et réaction et d’une gratitude plus diffuse ressemblant au bonheur.

Dans la première, les deux parties impliquées ne sont pas partenaires à part égale puisqu’il s’agit d’un créditeur et d’un débiteur. Cette gratitude, souvent imposée par l’ordre social,  peut être problématique  en confondant  tantôt des liens affectifs et économiques, comme dans les relations parentales se prolongeant au-delà de l’enfance, tantôt des notions de justice et charité dans des gestes de compensation, si finement observés par Zola dans Germinal, où le don masque les inégalités politiques et sociales et assure leur permanence. La  politesse de base, indispensable au fonctionnement harmonieux de la cité, devient ainsi mensonge et hypocrisie perpétuant la lutte des classes. Pour dépasser ce piège de la gratitude imposée sinon injustifiée , il y a la “reconnaissance”ou réflexion consciente de l’individu sur l’interdépendance de tous les éléments naturels, des êtres vivants et a fortiori des êtres conscients entre eux . Cette démarche philosophique exige un effort de la raison que les passions souvent inhibent.

Tout autre est la gratitude où émetteur et récepteur sont  agents à part égale. Dans cette “communication” harmonieuse,  il n’y a pas de lien direct impliquant une obligation ou un devoir mais une surabondance de biens éprouvés, qui dépasse la satisfaction du simple besoin d’où un sentiment de bien-être permettamt à la générosité et à la gratitude de s’installer dans l’âme du récepteur. Il ne s’agit plus de s’énumérer les raisons pour lesquelles la gratitude s’impose (par exemple la comparaison de sa propre condition avec le malheur des autres!) mais d’éprouver un moment de “grâce”, une gratuité de bonheur inattendu et spontané: la vie en rose du poème!

 

 

 

 

 

 

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