La grâce (animation et compte-rendu de Vincent Renault)

 

Ce concept de grâce nous arrête d’abord ou nous séduit par son apparente connivence avec le surnaturel. Certains voir la grâce là où quelque chose nous arrive d’exceptionnel, d’inattendu, et de bon. La grâce est sans doute l’opposé de l’accident. La grâce, dans le vocabulaire religieux, désigne la participation de Dieu, due à sa bienveillance. Elle est en dehors de l’ordre naturel des choses, comme ce qu’on ne pourrait attendre à bon droit. L’emploi du mot de grâce, pour rendre compte d’une expérience toute spéciale, tentera l’esprit porté à une foi en un ordre qui transcenderait l’ordre naturel seul accessible à la raison humaine finie. Mais d’autres, appelant l’âme croyante âme superstitieuse, seraient bien plus enclins à suivre Spinoza dans l’idée que c’est l’ignorance des vraies causes toutes naturelles des événements, qui nous fait, par paresse intellectuelle et désir de merveilleux (ou de simplification), parler de causes surnaturelles, et en appeler au concept de grâce.

Mais on n’en finirait pas de chercher à épuiser les causes naturelles possibles, et nul ne pourra en définitive montrer que l’événement imputé à la grâce est ou n’est pas analogue au plus ordinaire. Et sans doute les aspects les plus intéressants de la grâce ne sont-ils pas là.

 

Grâce signifie don (don, toujours gratuit) et il n’est pas besoin, pour donner un sens concret à ce concept, de l’aller chercher par-delà la nature. Un simple cadeau est, après tout, une grâce. Faire grâce, c’est donner sans avoir reçu, et sans l’attente d’un retour. Est gracieux ce qui est donné sans être mérité. Si l’inspiration artistique, par exemple, est de l’ordre de la grâce, c’est dans la mesure où elle n’est pas le résultat d’une recherche et d’un travail (encore qu’elle puisse apparaître comme leur récompense – mais la récompense n’est pas due, elle serait sinon salaire).

Se pose alors un problème d’ordre éthique, associé à un jeu dialectique de la grâce et de l’effort. Faut-il attendre la chance qui portera le nom de grâce ? Faut-il attendre que les choses nous soient données ? On serait tenté de répondre qu’il faut compter sur soi-même : éthique démocratique, qui exclue tout ce qui ressemble aux dons des rois ? Rien ne me coûte si cher, écrivait déjà Montaigne, que ce qui m’est donné. Je dois alors la reconnaissance, et je perds la fierté du travail bien fait, de la mission accomplie. À quoi, en quelque façon, Simone Weil répliqua, disant : les plus grandes choses ne doivent pas être recherchées, mais attendues. Ne dois-je pas reconnaître, en effet, que je ne puis pas tout ? Ne sera-ce pas ma force de reconnaître ma faiblesse ?

 

L’humilité ne doit cependant pas aller jusqu’à imaginer que la grâce est seulement quelque chose que je reçois. Voici une forme de don éminente, qui porte aussi en certains contextes le nom même de grâce : le pardon. Le problème éthique se retrouve ici, pour ainsi dire inversé. Jusqu’où, dans quelles conditions, peut-on pardonner ? Le pardon est une belle chose, parce que c’est une chose difficile. Et c’est une chose difficile parce que, comme tout don, le pardon est par définition immérité par celui qui le reçoit. La théologie populaire oppose ainsi la justice de Dieu à sa bienveillance : lorsqu’il est bienveillant, il est injuste ; lorsqu’il est juste, il n’est pas bienveillant. La difficulté n’est pas seulement d’oublier le mal qui m’a été fait (et cette dernière est cependant est de taille, à bon droit). Elle est aussi qu’il y a une forme de respect envers autrui comme être libre, dans le fait de lui permettre d’assumer les conséquences de ses actes (à supposer que ces conséquences soient elles-mêmes justes, équilibrées, et réparatrices pour lui aussi). Et n’arrive-t-il pas aussi que, dans certains cas, faire grâce donne l’apparence du  don non mérité à ce qui, en fait, l’était ? La grâce accordée peut être une insulte à l’innocence.

En fait, la nécessité du pardon émerge de la temporalité de toutes choses humaines. Refuser le pardon, c’est garder les yeux braqués sur le passé, qu’il faut savoir laisser passer, et donner son pardon est une manière de débloquer l’avenir.

 

À y réfléchir de plus près, on mesure à quel point la question de la grâce nous conduit au cœur même de l’existence. La grâce, disions-nous, c’est l’inattendu. Voir ou ne pas voir la grâce : l’alternative ne renvoie pas à la crédulité et l’incrédulité vis-à-vis d’un ordre surnaturel des choses. Ce n’est peut-être qu’une question de disposition de l’esprit, qui peut porter sur ce qu’il y a de plus ordinaire. Peut-être accepter la grâce est-il, tout simplement, savoir s’extasier devant le fait que l’ordinaire même, après tout, existe, reconnaître en toute chose existante l’étrangeté qu’elle soit venue à l’existence, toute contingente qu’elle est.

L’accueil de la grâce n’exige pas la foi en des forces sublimes, mais simplement regarder devant soi. On pense alors au regard à la fois simple et si exigeant, car si peu habituel, si peu propre aux réquisits de l’agir, qui fit dire à Angelius Silesius :

« La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit

N’a souci d’elle-même, ne désire être vue. »

La grâce est moins une réalité, que les choses au bout d’un certain regard qui tend à mettre en suspens la routine d’une existence qui doit quotidiennement chercher des raisons aux choses. Il n’est pas légitime, sans doute, de la chercher jusqu’à l’abandon de tout effort. Certes son attente naît de la conscience de la nécessité de lâcher prise, mais cette conscience ne naît que de l’effort poursuivi jusqu’à son terme, c’est-à-dire, peut-être, jusqu’à son échec et jusqu’à la découverte de la limite au-delà de laquelle l’effort devient vanité.

 

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