L’éveil
Il s’avère
difficile , lorsqu’on s’en réfère aux dictionnaires de la langue française, de
cerner le concept d’éveil, assez éloigné
sans doute de la pensée occidentale. Le thème avait été proposé en anglais sous
le terme d’ « enlightenment » .
- Une
participante fait remarquer, à juste titre, qu’en anglais, l’action d’éclairer
semble venir de l’extérieur, l’illumination étant l’effet d’un stimulus externe. Les premiers exemples donnés illustrent, en effet, l’éveil comme conséquence soit d’une crise existentielle,
l’expérience de la mort en tête, soit d’une révélation soudaine, une
illumination, épiphanie ou extase.
Ces moments par
leur caractère à la fois éphémère et extraordinaire relèvent plus de
l’événement que de l’état .
Or, dans l’éveil comme état, la conscience
devient plus active, la démarche est
interne dans la mesure où c’est le sujet qui
devient plus présent au monde.
-L’éveil par
ailleurs englobe l’ensemble des facultés
humaines alors que l « enlightenment » comme les « lumières » en français se rapportent
davantage au bon usage de la raison, primordial dans la démarche philosophique.
La restriction à la pensée rationnelle
présente d’ailleurs une menace pour l’éveil car la pensée s’endort aisément
dans l’utilisation de concepts familiers légués par le langage qui peut tisser un voile d’opacité entre le monde et la
conscience.
Etat plutôt
qu’événement, engagement total du sujet
, l’éveil pourrait donc être une démarche de longue haleine, un processus plutôt qu’un objectif à atteindre. Ainsi l’artiste en état d’ éveil peut créer et recréer le
monde en des visions complémentaires
ou même contradictoires que ni
l’incompréhension du public ni la
censure de la raison ne peuvent affecter. Dans ce cas la sensibilité,
l’inconscient, l’imagination emportent la conscience au-delà de ses propres
limites. La passion de l’artiste serait-elle donc une sorte d’éveil ?
L’éveil
s’opposant au sommeil, la
« révélation », brutale ou extatique , du monde au sujet constitue le
moment du réveil . En effet, l’assoupissement de la conscience est tel qu’un choc semble nécessaire pour
l’extraire de sa léthargie spirituelle : ainsi pour le prince Siddhartha, la brusque découverte de la
souffrance, de la pauvreté et de la mort. Or, il faut parfois plusieurs réveils
pour rompre avec des habitudes mentales ancrées dans la
socio-culture et le psychisme inconscient. Car l’illumination n’est qu’un point de départ pour le cheminement
personnel du Bouddha.
S’egage alors la
personne entière qui , par la contemplation et la réflexion , se libérera du
carcan des idées toutes faites et repoussera au maximum les limites de sa conscience . Cette démarche
mène à l’action délibérée. Il ne s’agit plus de « fonctionner »
d’après un shéma préfabriqué mais de devenir
un agent de son propre devenir, qu’il s’agisse d’une vocation à la beauté, la
vérité, la justice ou au témoignage.
Découverte de
soi, découverte de l’autre , de soi dans l’autre, disparition progressive d’un
« moi » séparé et isolé du monde.
Les voies mystérieuses de l’éveil échappent à la conscience claire. On évoque
certaines expériences : communion
avec la nature, accès à un monde plus
« élevé » esthétique, intellectuel, moral ou religieux ( le sommet de
la montagne) ou fusion des consciences dans l’amour. Il n’y a point de recettes pour
l’éveil. Bien que le recueillement et certaines techniques, menant au repos de
l’âme, puissent constituer des
conditions favorables à l’éveil, les désirs
peuvent enchaîner le sujet incapable de se réconcilier avec ses propres
limites et d’accepter la condition humaine. Là, le temps devient un tyran cruel
apportant le regret des occasions ratées et le désespoir anticipé de l’échec de
toute entreprise humaine. La paralysie de l’âme est bien éloignée de la contemplation active de l’Eveillé(e) qui dans son attention
au présent éprouve l’éternité (ou l’infini)
de l’instant.
Expérience
paradoxale s’il en est, s’agit-il , dans l’éveil, d’une participation à une Conscience
d’ordre supérieur, de la nostalgie de
nos origines et d’un désir de fusion dans l’Etre ? Lorsqu’on essaie de cerner l’essence même de
l’éveil, les mots font défaut. C’est à la peinture que Cézanne a eu recours
pour nous éclairer :« Ce que j’essaie de vous montrer est plus
mystérieux, s’enchevêtre aux racines mêmes de l’être ». Chaque existence « éveillée » peut
ainsi témoigner à sa façon de la
magnificence et de la multiplicité de l’être.