L’espoir
La réflexion porte d’abord sur le rapport entre l’espoir et le temps.
La première
tendance est d’associer l’espoir à l’avenir,
au projet, voire à l’objectif à atteindre. Or, cette association est tout aussi valable pour la peur que pour
l’espoir et, par ailleurs, cette projection dans le temps, naturelle et plus spontanée dans la jeunesse, ne garantit pas
les jeunes du désespoir.
Delà un retour à la qualité du présent. Les expériences
varient : pour l’un, ce n’est pas l’espoir qui le motive mais son attention au travail qu’il exécute et qui
l’occupe dans le présent. Pour l’autre, c’est la vue d’un beau ciel qui le
« sauve » d’un moment de grisaille morale. Une personne parle de
l’époque où, malade du cancer, elle a vu son horizon se boucher par la
perspective de la mort. C’est effectivement dans son présent qu’elle trouvait
la force et le désir de vivre :oubli des tracasseries du quotidien,
lecture, recueillement, attention à sa propre expérience la lui font revivre
comme des moments heureux. Enfin, l’intensité de l’existence à vivre est une
exigence bien plus pressante pour une
jeune participante que la longueur de la vie qui pourrait lui être impartie.
C’est aussi l’avis d’une personne qui a vécu la déchéance d’un être cher
atteint d’Alzheimer.
C’est ici qu’il
s’agit d’examiner le rapport entre le désir de vivre et l’espoir. Il ne suffit pas à l’homme de survivre ou de se survivre
au prix même de sa dignité et de la
qualité de son existence. Au niveau inconscient, le « conatus »,
désir d’être et de persister dans son être, peut être aussi bien pulsion de vie que
pulsion de mort. Dans tout psychisme, ces deux pulsions sont investies alternativement
mais lorsqu’il semble que c’est la
pulsion de mort qui contrôle une
personne, on tend à invoquer la fatalité
de son existence, irréversiblement tragique. C’est une vision résolument
déterministe. Or, la complexité de
l’existence singulière de chaque homme (bagage génétique, socio-culture, milieu
familial, prise en charge personnelle et connaissance de soi, rencontres et expériences diverses) nous
autorise à nuancer cette hypothèse. Si de prime abord, la dépression semble
nier l’universalité de la pulsion de vie, elle peut constituer aussi la face
cachée et proprement humaine d’une soif d’absolu, l’ exigence d’une vie
radicalement « autre », plus
libre, plus riche, plus élevée, vers où peut-être la mort pourra mener l’homme
épris de métaphysique. Le psychisme inconscient n’est pas dissocié du conscient
et leurs interférences sont multiples. Dans la mesure où l’espoir nourrit la
pulsion de vie, il est un terreau qui se
cultive au niveau conscient , dans la continuité de la mémoire. Il s’agit, en
termes chrétiens, d’une « vertu » théologale comme la foi et la
charité qui l’épaulent et la pratique de cette vertu suppose un effort délibéré,
un véritable parti-pris de bonheur.
Force nous est
donc d’examiner le rapport entre l’espoir et le passé. L’attention au présent,
l’exigence consciente d’une qualité de vie crée des valeurs (esthétiques,
morales, interpersonnelles) donnant à l’existence un sens qui persiste au-delà
des expériences qui l’ont produit et qui entretient ainsi, dans la continuité
de la mémoire et donc de la conscience, le désir de vivre des expériences
analogues dans le futur. De même qu’un passif de traumatismes enfouis dans l’inconscient
fait obstacle à l’espoir et à la vie, le souci de soi et la construction de sa
propre vie permettent d’espérer contre
toute espérance.
On
évoque ici la résilience apparemment inexplicable des survivants de génocides,
de tous les prisonniers politiques, des martyrs et des laissés pour compte. Leur
destin n’appartient pas sans doute à
l’histoire glorieuse de l’humanité, cettte histoire officielle qui aime se représenter comme progressive. Le dialogue avec ces témoins du passé, la
conscience de partager avec eux la même humanité donne au concept d’espoir une
autre résonance. . Il ne s’agit plus d’ « attendre » une manne céleste
ni même de voir aboutir ses efforts à un objectif déterminé. Dans son
« Traité du Désespoir et de la Béatitude » André Comte-Sponville
examine les grands espoirs (ou illusions ?) de l’homme : labyrinthes
du moi, de la politique, de l’art, de la morale et du sens, envols d’Icare
condamnés à la chute finale. La béatitude, c’est de voler quand même, d’accepter de vivre les
yeux ouverts au-dessus de l’abîme du temps qui nous engloutira. Folie ou
sagesse, l’espoir alors devient synonyme de courage .