« Je t’écris de mon silence pour rejoindre le tien, je t’écris pour abolir la distance, aller de ma solitude à la tienne. Oui, c’est cela. Ma solitude, la tienne. La solitude. Seule chose en quoi, à coup sûr, nous sommes égaux. Seule chose qui nous sépare et nous rapproche. » Eric-Emmanuel Schmitt, L’Evangile selon Pilate.

 

 

La différence.

 

De la différence existentielle et radicale entre  les individus dans leur unicité à l’universalité de la condition humaine en passant par les  innombrables différences socio-culturelles entre des groupes déterminés,  les participants de ce café philosophique ont traité tous les aspects de la question .Le rapport suivant y a ajouté le concept d’inégalité afin de distinguer, à l’instar de Jean-Jacques Rousseau, l’ordre naturel de l’ordre civil.

 

   La singularité de chaque personne est démontrée par la variété des perceptions résultant moins des différences physiologiques que des divergences dans l’interprétation par la conscience des données de la sensation.  Le langage a beau s’efforcer d’unifier et de clarifier les concepts en vue de la  communication, c’est peine perdue lorsque la mémoire, l’inconscient et l’imagination s’en mêlent.  Source d’enrichissement et d’échange sans doute que cette diversité et  que l’art a bien su mettre à profit pour se renouveler à travers les siècles. Siège aussi de notre solitude exitentielle.

   Le danger  de cette subjectivité radicale, de l’originalité menaçant  de  tourner à la  bizarrerie voire à l’aliénation, du solipsisme ou repli sur soi  ramenant l’homme à l’animalité, de la solitude enfin qui abolit notre existence dans le regard de l’autre fait que l’individu place son identité de personne dans des associations plus vastes et rassurantes : familles, tribus, races, ethnies, groupes se définissant par des différences politiqes, socio-économiques, culturelles, religieuses, sexuelles  ou autres.. Ces différences se sont avérées infiniment plus redoutables et dévastatrices pour le genre humain, remettant même en jeu la notion de progrès dans la civilisation, applicable peut-être à la techno-science mais non à la conscience ou à la sagesse humaines. (voir Amin Maalouf, Les identités meurtrières)

   D’après Rousseau, c’est en  passant à l’état civil, que les différences entre les individus, à peine perceptibles à l’état de nature, ont acquis une nouvelle importance due à une série d’accidents ou de hasards (climatologiques, géologiques, démographiques, techniques etc) et à la concentration d’humains qu’ils ont entraînés, d’où les comparaisons et les rivalités. Ainsi, dans les sociétés plus évoluées, les différences sont non seulement regroupées –ce qui en quelque sorte, revient déjà à les nier- mais estimées et hiérarchisées dans la perspective du pouvoir  qu’elles sont susceptibles d’accorder. Delà, dans l’histoire, des critères , d’inclusion ou d’exclusion, mouvants et suffisamment arbitraires pour être suspects. La variété des pulsions et valeurs humaines s’est polarisée sur la volonté de pouvoir ( politique, économique, spirituel ou autre) engendrant des luttes sans fin et sans merci.et des rapports de force entre les hommes.

    C’est  finalement au niveau de la personne ou, comme le définit un participant,  du « projet de vie » propre, que les différences s’universalisent et embrassent la complexité de la condition humaine. Assumer sa différence tout en reconnaissant dans son projet de vie « la part de l’autre »(voir le livre du même nom d’Eric- Emmanuel Schmitt), c’est reconnaître l’insociable sociabilité de l’homme dont parle Kant, celle qui profite à l’humanité comme aux hommes.La société n’est pas « le Grand Être » dont parle Auguste Comte, auquel il serait légitime de sacrifier les différences en faveur d’une « convergence mentale » mais l’association d’individus ouverts à l’échange et au dialogue, dans l’intersubjectivité ou l’acceptation de l’autre comme sujet à part entière, digne de respect.

Ainsi, on peut se féliciter que des parents ,dans un esprit de justice, aient traité leurs enfants « également » ou regretter qu’ils n’aient su reconnaître et encourager leurs différences. De même la politique peut sacrifier les marginaux , au nom d’une union tout hypothétique, en  leur refusant les chances minimales à la ligne de départ ou en  annihilant leur différence par la violence.

   Si les différences sont qualitatives (appréciées individuellement et donc de façon différente),  les inégalités sont elles quantitatives, soumises à une mesure commune.  La confusion des deux concepts dans l’ordre poltique et social tend  à justifier les inégalités par les différences, la culture par la nature, réduisant ainsi à néant tout « projet de vie » chez l’homme, le privant de sa liberté de choix et le condamnant à un destin dans un Brave New World à la Huxley.

 

 

 

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