Le désir de pouvoir.

 

Pour le premier intervenant,  le désir de pouvoir se conçoit uniquement en termes de pouvoir exercé sur sa propre vie : pouvoir d’harmoniser ses attentes et ses désirs avec les désirs d’autrui et ses propres limites. La recherche d’un domaine d’action encourageant cette démarche réflexive permet au désir de pouvoir de se réaliser concrètement dans le monde et procure à l’individu une satisfaction quotidienne du devoir accompli où échec et réussite ne sont ni définitifs ni déterminants.

 

Tout autre serait à première vue  le pouvoir que l’individu cherche à  exercer sur le monde comme sur autrui.  Quels  que soient au départ les intentions ou mobiles de la prise de pouvoir, ses déviations en abus sont multiples et apparaissent dans tous les domaines de l’activité humaine, de la technologie violant la terre à l’art se prostituant dans un esprit de lucre  en passant par les perversions de la science s’asservissant à la technique ainsi que de la politique ou de la religion servant de masques à une économie inhumaine, à une idéologie oppressive ou à la folie d’un despote.

 

Des questions surgissent : le désir de pouvoir est-il universel ? La perversion du pouvoir est-elle inévitable ? Quels sont les facteurs qui corrompent le pouvoir ? Y a-t-il moyen de canaliser la force du désir de pouvoir ?

 

-A la question sur le sens de l’être, le professeur Henri Laborit répond : « Il n’est d’autre sens à l’être que d’être et de persister dans son être »  En termes humains, ce désir d’être s’amplifie au-delà d’une simple survie : il s’agit d’être mieux (recherche d’une qualité de vie, d’être plus (en s’alliant à d’autres: homo socius , en dominant les autres, en accumulant des biens qui consolident l’être par l’avoir), d’être plus longtemps (désir de perdurer par la postérité, par ses œuvres, désir d’éternité) ou encore désir de refuser l’être non choisi et limité de la condition humaine.

Cette pulsion (de vie ou de mort), spécifique de l’être humain, se manifeste sous des formes tellement singulières (comme le sacrifice, l’acceptation, le suicide) que le désir de pouvoir y est à peine discernable. Or, en termes existentialistes,  ex-ister c’est sortir des rangs, c’est se distinguer par la force de son désir et sa propre interprétation du pouvoir.

 

-Pouvoir sur soi, sur l’autre, avec ou sans  l’autre, comment naissent les abus de pouvoir?

Le désir de pouvoir est aveugle, c’est-à-dire privé de raison et, de ce fait, inconscient de ses limites. Il se nourrit de ses succès et s’exacerbe de ses échecs. La résistance le stimule, la soumission l’enivre. Deux facteurs essentiels  lui échappent : les limites de la condition humaine, le partage obligé du pouvoir. Miroir aux alouettes, le pouvoir crée des illusions où les civilisations les plus puissantes sont venues s’écraser.

Or la raison qui doit guider le pouvoir est elle-même le produit du désir de pouvoir chez l’homme. Delà un cercle vicieux, car si, comme le déclarait Descartes, « le bon sens est la chose au monde la mieux partagée », il n’en va pas de même du pouvoir qui rationalise plus qu’il ne raisonne. Descartes voyait la nécessité de débarrasser « le bon sens »des préjugés qui l’emprisonnent pour assurer son bon fonctionnement d’où son Discours de la Méthode.

 

-Le désir de pouvoir de l’enfant se heurte au départ  à une distribution rationnelle sinon raisonnable du pouvoir dans son environnement : distribution officielle des rôles impartis dans les structures familiales, socio-économiques, politiques et religieuses en place. Ces « modèles » lui renverront une image du rôle qu’il est « destiné »à jouer dans la société en fonction de sa naissance «Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes contenté de naître voilà tout ! »dit Figaro au comte Almaviva dans Les Noces de Figaro de Beaumarchais. On voit combien le mot « naissance » a perdu ici de son sens biologique .Pour Figaro, « naître » n’a pas suffi pour s’affirmer comme homme. Pour s’engendrer il a dû « prendre » le pouvoir et s’exercer à plusieurs conditions pour les dépasser.

  Le rôle de l’enfant se définira avec plus de précision lorsqu’il comparera entre eux  les comportements  et le pouvoir assumés par d’autres personnes dans son entourage. Partage ou hiérarchie établie ? Devant ce monde préfabriqué qui s’imposera à lui avec plus ou moins de rigidité, l’enfant  n’a pour se défendre que le pouvoir illimité de son imaginaire, produit de son désir. D’où la fameuse résilience.

L’assimilation inconsciente de modèles est  renforcée plus tard par une éducation consciente visant à rationaliser le bien-fondé de l’ordre établi. Lois et traditions mènent ainsi trop souvent  à des abus de pouvoir pour la seule raison qu’elles n’ont d’autre valeur que leur ancienneté et que, dans la mesure où elles ne s’appliquent plus à une évolution démographique ou politique réelle, elles ne font que freiner le partage et la métamorphose des pouvoirs.

 

 

 

 

 

Quelles sont donc les chances pour que survivent d’une part le désir de pouvoir de l’enfant et de l’autre sa capacité de questionnement assurant le bon fonctionnement de sa raison ?

Car il ne s’agit pas d’étouffer, par une discipline ou des structures rigides, le désir de pouvoir de l’enfant qui, humilié ou paralysé par l’impuissance, se retournera contre le monde ou contre lui-même (Freud). Montesquieu voyait l’éducation au sein de la famille comme l’accès, dans l’amour,  à la pratique de la démocratie. C’est là qu’on l’engagerait au dialogue pour créer l’habitude de l’échange équitable et de l’exercice raisonné du pouvoir.

Mais c’est là aussi qu’on ouvrirait les yeux de l’enfant aux limites de l’exercice du pouvoir. Jean-Jacques Rousseau situe le moment de cet enseignement avant l’âge de la parole chez l’enfant, lorsque celui-ci ne marche pas encore. Lorsqu’un enfant crie pour obtenir un objet ou une personne, on peut l’y porter mais non amener l’objet ou la personne vers lui. Symboliquement c’est par son action et non celle des autres qu’il obtiendra le pouvoir.

 Retour donc au pouvoir sur soi. Contrôler son désir de pouvoir en lui trouvant un domaine d’action appropriée, c’est d’abord s’assurer un contrôle sur ses propres désirs et donc accepter ses propres limites car si l’on peut tout désirer on ne peut pas tout vouloir. C’est ensuite renoncer à s’élever en abaissant les autres, stratégie très courante dans une société compétitive.  C’est sans relâche entretenir le doute sur tout pouvoir machiavélique où la fin, habilement déguisée en symbole abstrait ( foi, paix, démocratie, nation, justice etc.) , justifie les moyens. C’est compter sur l’imaginaire pour créer des formes nouvelles de pouvoir. C’est enfin accepter le caractère éphémère et infiniment variable du pouvoir que l’être humain est appelé à prendre avec courage et face à la mort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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