La désaffection

 

La notion de désaffection s’accompagne, comme son préfixe y incite, de connotations  péjoratives : du manque de réciprocité dans l’affection jusqu’à l’abandon affectif en passant par l’indifférence. Pourtant, ces sens sont particuliers à certaines situations dépendant moins du sujet que de ses circonstances: aimer quelqu’un qui porte ailleurs son affection, solitude de la vieillesse dans une société consacrée davantage à la production qu’aux  relations humaines, sursaturation de stimuli du monde moderne qui finissent par émousser la sensibilité.

 

Or, là où la désaffection interpelle davantage  la conscience c’est lorsqu’elle est affaire du sujet qui constate en lui une perte d’intensité qu’il n’a pas délibérément recherchée et qu’il peut vivre comme une trahison à l’égard de l’autre. Inévitable ou consentie, désabusement ou sagesse, perte de valeur ou libération,  la désaffection qui nous arrive peut-elle mener à un détachement dont nous assumons la nécessité?

La différence d’âge entre les interlocuteurs du café  mène  à des considérations intéressantes. Les plus jeunes craignent moins la désaffection que l’absence de varíété et de renouveau dans l’affection. La désaffection est vécue comme la preuve d’un manque d’affection au départ dans certaines amitiés ou camaraderies de circonstance ou  encore comme  signe qu’il est temps de faire évoluer le sentiment vers d’autres formes moins intenses si l’on veut assurer sa survie. Il s’agit bien d’un apprentissage ou d’une éducation sentimentale.

Leurs aînés tendent à rejeter la désaffection ou du moins à s’en défendre comme d’un phénomène qui attaque les valeurs de leur vie. C’est l’âge où la passion semble trouver des conditions propices à son éclosion : tendance à ne pas lâcher prise au-delà des limites biologiques qui justifieraient cette attitude ( besoin des enfants ou attirance physique par exemple). Bertrand Russell met ce genre d’attachement, où l’affection est synonyme de possession, au rang des causes les plus fréquentes du malheur. Il faut voir que la société pousse à certaines marques de fidélité conventionnelle dans l’affection jusqu’à en commercialiser les manifestations, d’où des affections frelatées ne parvenant pas à combler l’individu.

 

Enfin, si la quête existentielle est celle d’un mieux-être, on peut s’inspirer des grandes philosophies du détachement, de l’ataraxie et de l’équanimité souvent critiquées pour leur culte du vide et leur absence d’intérêt pour la politique  ou l’amour (non l’amitié!) Elles peuvent nous enseigner à gérer notre énergie psychique en usant de discrimination dans ce qui nous  affecte  (ne pas se laisser drainer par l’autre), en restant présent à ce qui nous entoure et qui est peut-être susceptible de nous nourrir davantage qu’un souvenir estompé et artificiellement entretenu (cause de lassitude et d’amertume) , en réduisant enfin les affections de convention.

Revoir des personnes qui ont fini de nous affecter avec le sourire parce qu’elles ont fait partie de notre éducation sentimentale c’est une façon d ‘accepter la désaffection et peut-être de se  réconcilier avec “l’insoutenable légèreté de l’être”(Milan Kundera)

 

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