La colère.
La façon dont les
individus vivent et perçoivent la colère dénonce par la variété de ses formes
et interprétations que nous entrons ici dans le domaine de l’affectivité où
l’existence de l’homme se révèle à l’état brut dans toute la subjectivité de
son tempérament d’une part, de sa mémoire inconsciente de l’autre.
Ainsi les
expériences du passé influencent au départ notre rapport à la colère. Ceux qui
ont vécu sous la crainte des colères parentales (parents alcooliques, abusifs
ou simplement colériques dans la manifestation de leur autorité) peuvent rester
paralysés devant toute manifestation de colère au point d’être incapables
d’exprimer eux-mêmes cette émotion . Ils
en sont réduits à inhiber entièrement leurs sentiments de frustration et
de révolte dans des situations qui pourtant les blessent. D’où un sentiment
d’impuissance et une rage plus sourde : l’ émotion se transforme en
sentiment continu, voire en passion triste (cfr. Spinoza) Leur colère est celle du désespoir. Certains
« subliment » leur colère dans l’écriture ou dans l’art en général . D’autres encore, de tempérament secondaire,
sont incapables de réagir sur le moment et retournent plus tard cette émotion
rentrée contre des personnes ou des situations vaguement associées à la cause
initiale. D’où un sentiment de culpabilité s’ajoutant à l’impuissance initiale.
Les plus sages parviennent à
« suspendre » la colère, à « différer » la confrontation
lorqu’ils sont « hors d’eux-mêmes » sans pour autant refouler les sentiments explosifs
qu’ils pourront mieux analyser par la
suite.
Quant à ceux qui
expriment souvent et librement leur colère, le soulagement qu’ils en éprouvent
semble plaider en faveur de ces explosions affectives qui , en rétablissant un certain équilibre dans leur
psychisme , assurent ainsi leur hygiène mentale.
Ces réactions
conditionnées, si influencées déjà par notre entourage et notre culture,
demandent à être examinées par la conscience réflexive . Quelle fonction
peut-on attribuer à la colère ? Quel est son impact sur les actions et le psychisme humains ? Est-on responsable des effets
de sa colère sur autrui ?
1.Emotion,passion
ou sentiment, l’irritation, la haine et la rancœur marquent des degrés de
colère où l’importance du stimulus externe décroît au même rythme que la colère
s’intensifie ou s’installe en habitude.
La rationalisation,
l’imagination, les préjugés socio-culturels, l’habitude affective
alimentent systématiquement une émotion qui n’a plus rien d’un réflexe défensif
ou d’un « instinct » de survie
. Force nous est donc de peser notre
responsabilité dans la gestion de la colère . Cette pulsion nous maintient-elle en vie,
est-elle à l’origine de toute évolution civilisatrice, assure-t-elle le progrès
de l’espèce humaine ? On comprendrait alors pourquoi tant de sociétés ont
privilégié, voire institutionnalisé les
colères collectives : exécutions publiques, haines ancestrales , peine de mort etc Elle
semble aussi pousser à l’action et ce serait là son grand mérite : elle
est « utile », produit des effets et garantit le succès.
2. Ce beau
palmarès de la colère comme moteur de
l’action est peut-être entretenu lui aussi comme une illusion collective dans
des société hiérarchiques et très compétitives où la croissance économique et le pouvoir politique encouragent l’agression,
au détriment d’autres forces motrices telles que le plaisir (la libido
freudienne), l’amour, la curiosité. Car s’il est vrai que la
colère, associée à la peur, peut exacerber la force défensive d’un individu en
danger, elle peut aussi obscurcir sa raison (là où la fuite par exemple lui
serait plus utile que la menace) ou lui faire perdre tout contrôle dans la
direction de cette force. Elle peut aliéner l’individu qui , contaminé par les haines collectives diverses d’ordre
politique, religieux, ethnique ou idéologique, se laisse entraîner dans des actions que sa conscience
réprouve. A l’examen, on peut se demander si c’est en effet la colère des révolutions politiques et des guerres ,avec leurs chapelets d’atrocités et de barbaries qui a fait
évoluer le genre humain ou la curiosité et l’amour dans le domaine des
sciences, de l’art ou de la justice. ?
3. Le rapport à
autrui, parce qu’il est d’ordre éthique
et diffère donc du rapport de force socio-économique et politique, considère les effets que la colère peut
produire sur l’autre.
Se rendre compte
que la colère peut causer des dégâts parfois irréparables dans les relations
humaines n’est pas aisé car l’analogie ne
fonctionne pas entre un colérique à qui ce mode d’expression vient spontanément et un individu que la colère paralyse. Delà
les ruptures dans la communication : incompréhension du colérique qui ne
se sent pas « accepté »dans la mesure où il s’est identifié à sa colère et sentiment de rejet semblable ,
blessure et victimisation du récepteur.
(voir le début de la discussion sur l’extrême variété des réactions à la
colère) On comprendra qu’ici la suspension de l’explosion d’une part et la compréhension des automatismes de
l’autre seront plus propices à la
reprise du dialogue par la suite.
Est-il donc
possible de contrôler la colère, de l’endiguer, de la canaliser sans toutefois
la réprimer au risque qu’elle se retourne contre le coléreux lui-même pour le
détruire ? L’éloge de la fuite
(Laborit) nous recommande l’évasion. Certains ont recours à des techniques du
corps (respiration, yoga, sports), à des occupations familières (jardinage) , à
la pratique de la méditation ou de la retraite pour soulager leur énergie en
ébullition. Il ne s’agit pas toutefois de nier dans l’absolu l’importance de la
colère. Elle est symptomatique d’une énergie mal ou non utilisée et révèle des
problèmes latents dont il est urgent de prendre conscience pour ne pas sombrer
dans les passions tristes : amertume, envie, hypocrisie.
Elle nous permet
de prendre le pouls de notre propre psychisme ( Pourquoi ces « coups
de gueule » pour des vétilles ? quelle est l’origine enfouie de ma
colère ?) ; de la société et
des mille façons dont elle nourrit la colère
(Pourquoi dois-je m’affirmer par la colère pour être respecté par un
élève : primauté du rapport de force sur le dialogue) ; de la politique
(Pourquoi suis-je réduit(e) à l’impuissance sous mon gouvernement ? alors
qu’on attend peut-être mon énergie dans une action communautaire qui me
rendrait le sentiment de mon existence !) ; de l’altérité radicale du
psychisme de l’autre (Pourquoi ne m’aime-t-on pas tel(le) que je suis ? ).
En ce sens la
colère est un détonateur qui peut nous inciter à investir ailleurs une énergie
mobilisée et bloquée par un ou plusieurs
aspects de notre vie (profession, relations, liens du passé,
environnement, rythme) La colère retrouve sa fonction vitale dans le souci de soi (Michel Foucault).