La Beauté

 

La discussion s’engage sur  un parti pris phénoménologique : celui d’aborder le sujet en partant de l’expérience de la beauté dans le vécu des participants.

« Un moment où corps, cœur et esprit s’accordent en  une harmonie qui  élève la vie  à un niveau supérieur » tels sont les mots d’un participant pour décrire  l’expérience esthétique associée à son travail et à sa vie au quotidien.

 Pourtant, lorsque nous abordons les questions qui surgissent (L’expérience de la beauté est-elle universelle?  Nous vient-elle de la nature ou de la culture ? Provient-elle du monde qui nous entoure ou est-elle une projection de notre vie intérieure sur ce monde?), la tendance générale est de les traiter en référence à l’art. Or, cette association de la beauté à l’art, pour être évidente ne laisse pas moins de réduire, en termes de conventions, de règles et de  critères  de société, une expérience subjective qui sans doute s’y rapporte mais  pourtant les transcende.

 

Ainsi, quand nous parlons d’universalité pour l’expérience de la beauté, la recherche d’un critère universel externe au sujet semble peu productive. Si Kant définit « le beau » comme « ce qui plaît universellement sans concept », tous les critères de société, tous les classicismes consacrant certaines œuvres d’art comme éternelles, la démarche même d’un Baudelaire essayant de conquérir « la déesse de pierre » ne parviennent pas à cerner l’universalité de l’émotion esthétique. Car non seulement les critères  du beau varient de culture en culture mais les goûts personnels ne coïncident pas automatiquement avec les canons artistiques. On peut ne pas aimer Guernica de Picasso et reconnaître pourtant qu’il s’agit  d’une œuvre d’art mais cette démarche passe forcément par un jugement « instruit ».

Par ailleurs on peut trouver belle une scène d’horreur : «  Il ne s’agit pas de la représentation d’une belle chose mais de la belle représentation d’une chose On ne peut confondre le beau et l’agréable »,  dit Kant.

  La beauté reste insaisissable, observe-t-on, au point qu’un artiste la poursuivra d’oeuvre en œuvre au-delà  même  des chefs-d’œuvre reconnus qu’il aurait produits.

 

Faut-il donc se tourner vers le sujet pour mieux cerner le phénomène de la beauté? Si la condition humaine veut que ce soit inévitablement à travers la diversité des cultures que l’homme se cherche et affirme sa spécificité, l’expérience de la beauté n’est  ni naturelle ni culturelle mais spécifiquement humaine. En se posant comme spectateur plutôt qu’agent, l’homme échappe à la nécessité de la seule survie. Par sa contemplation désintéressée du monde, il transcende les limites de son existence et se pose comme conscience. L’émotion esthétique serait alors une voie d’accès à un degré de conscience plus élevé, tout comme la connaissance,  mais, libérée du concept,  elle serait  moins soumise à la nécessité du langage, outil social par excellence.

 

Quant à la rencontre du sujet et du monde dans l’expérience de la beauté, là encore leur indissociabilité s’impose. Parlerait-on  des beautés de la nature sans un regard qui les cadre,  une oreille qui les perçoive, une conscience qui les anime ? L’artiste peut s’inspirer du spectacle du monde aussi bien que de celui de son paysage intérieur, l’œuvre ne sera jamais que la projection de ses métaphores.

 

Nietzsche s’est penché sur le mystère de la « métaphore première ».D’après lui, le langage serait originairement métaphore, métaphore des sentiments et du corps. Cette origine esthétique n’est pourtant pas reconnue comme telle car la maladie du langage est précisément un oubli de la métaphore et une fixation du langage artiste, produits d’un  besoin de réalisme et de stabilité, de communication et de vie sociale. Or, c’est par la redécouverte de la métaphore originelle que l’homme se libère de la gangue étouffante du langage conventionnel et affirme, grâce à une métaphore à nouveau charnelle, la spécificité de sa présence au monde.

C’est là que l’expérience esthétique prend sa véritable dimension : elle nous ramène à la source même de notre  créativité, rempart contre les valeurs instituées (qu’elles soient logiques, politiques, morales, religieuses ou même artistiques) qui endiguent le flot de notre vie singulière et nous rendent incapables d’en voir la beauté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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