L’art.
On observe d’abord qu’art et artisanat ont la même racine, renvoyant au travail de l’homme sur la nature, donc à l’artifice. La nature ne crée pas d’oeuvre d’art et l’artiste qui la prend comme sujet, pensons au photographe, la « cadre » artificiellement et de façon sélective. L’art est un produit de toute société humaine, l’homme se distinguant de l’hominidé ,entre autres, par la présence d’artéfacts et de représentations symboliques. Distinguer l’art de l’artisanat n’est pas une tâche aisée et ne saurait se faire sans perspective historique. A quel moment a-t-on cessé d’appeler art les techniques de l’artisan et doit-on bannir tout objet utilitaire du domaine de l’art ? Les musées assurément nous en dissuadent.
Puis, la conversation s’engage simultanément sur la création et l’appréciation artistiques. La quai- impossibilité de séparer l’une de l’autre mérite d’être relevée. Ne faut-il pas renoncer dès le départ à voir l’artiste comme un solitaire, un élu, dont la démarche n’est qu’individuelle ? L’art des aborigènes se pratique en communauté tout comme la construction des cathédrales ne peut être assignée à un seul individu. Ainsi il sera difficile d’accepter la singularité comme caractéristique première de l’oeuvre d’art tout comme on doit renoncer au critère d’originalité pour l’apprécier dans un monde où les métaphores vivent et circulent librement, au niveau inconscient. Les œuvres des artistes dialoguent entre elles à travers le temps.
Démarche intersubjective par excellence, l’art pourtant résiste à toute définition qui tend à l’enserrer dans des canons restrictifs. La perfection technique, l’authenticité de l’émotion chez l’ artiste comme chez l’esthète, l’engagement, l’effort, la rareté, l’harmonie, autant de critères à la fois valables mais incontrôlables.ou aisément remplacés par d’autres.
Même le temps comme critère pour distinguer l’ oeuvre qui a « mérité » de survivre aux changements de goût des époques doit être sujet à caution : combien d’oeuvres d’art sont restées à jamais inconnues, englouties par le temps ? Le caractère éphémère d’une œuvre la disqualifierait donc comme production artistique ?
Le zèle qu’a une société à reconnaître les artistes consacrés comme à codifier les canons esthétiques et les règles du bon goût tient sans doute à une méfiance devant la grande liberté de la démarche artistique et devant l’imprévisibilité des relations qui s’ensuivent entre l’artiste et son public. L’engagement de l’artiste est difficile à cerner , d’autant plus lorsque son code est peu familier. L’art consacré est toujours accompagné d’un art underground ou d’avant-garde.
Pas plus d’accord sur les genres artistiques ou sur les « vrais artistes ». Toute personne peut-elle créer de la beauté au même titre que l’artiste ? Certaines productions du domaine du spectacle ou de l’architecture sont-elles des œuvres d’art ?
Enfin, on ne se mettra d’a ccord que sur la nécessité de l’art à la vie humaine. Sans doute les artistes consacrent-ils leur vie à cette nécessité, au dépens parfois d’une survie facile ou d’une vie affective ou sociale harmonieuse. Leur recherche perpétue les formes variées et subjectives de la vie esthétique (à savoir la vie des sens qui nous transportent « ailleurs) alors que les sciences et les techniques tendent à uniformiser leur production. Garants d’une certaine liberté spirituelle (lorsqu’ils ne tombent pas eux-mêmes dans les pièges d’ une société qui les a distingués), ils nous enseignent à mieux voir, à mieux entendre et à mieux sentir pour mieux vivre.