L’ambition

 

Deux personnes prennent la parole pour définir leur ambition  : pour l’une c’est d’être soi-même, pour l’autre de se soumettre totalement au moment présent.

Ces expériences singulières de l’ambition semblent s’éloigner sémantiquement des connotations très sociales du mot car, dans les deux cas, la détermination semble l’emporter sur l’ambition dans son acception courante 

Pour l’un,  détermination de se découvrir, de devenir sinon d’être soi-même, dans la mesure où la tâche reste inachevée  ; pour l’autre, soumission qui comprend la détermination de confronter tout ce que le moment apporte dans un esprit totalement affranchi.

 

 

On est loin de l’ambition qui, dans son sens plus courant, se fixe des objectifs  concrets,  conditionnés souvent par la socio-culture. ( idéologie politique ou économique, religion, art etc.)  Cette ambition  consentira parfois  à sacrifier des valeurs personnelles, des amitiés voire des vies à la réalisation  de ses objectifs.

L’origine latine du mot (ambire= marcher autour) peut-elle nous renseigner sur ces « déviations » du désir ? Dès son adoption dans la langue française au XIIIe siècle, le mot « ambition »a été employé positivement bien que  dans une perspective de grandeur,  de réussite et de succès.

Il n’en va pas de même pour la détermination ou la passion qui se rapportent davantage au sujet qu’au résultat et à l’objectif visé.

Ainsi la passion est à la fois passive, puisque un effet du désir, et active parce qu’elle mobilise la détermination et la force créatrice du sujet. L’homme la subit et la crée à la fois.

 

L’on voit insensiblement le thème de la discussion se déplacer et se multiplier les questions sur le rôle du sujet comme agent libre  dans l’ambition .  

S’aliène-t-on dans l’ambition ? L’ambition pervertit-elle le désir ? Est-ce de l’ambition que  de vouloir écrire un poème qui survive pour la postérité ? N’y a-t-il pas dans nos actions les plus altruïstes l’ambition  d’exister aux yeux des autres ?  

Comment croire que l’ambition puisse être strictement personnelle si l’idée du « soi » est tardive et que les idées (ou « memes » pour reprendre le terme anglais  du biologiste Richard Dawkins), favorables au développement du groupe, ont tendance à se  reproduire, à l’instar des gènes, de façon invariante ?

Certains objecteront que  pour bien mener sa vie, l’être humain doit avoir un objectif, voire un idéal,  et mettre en place tous les moyens qui l’y conduisent.  Est-ce là le sens du « Je pense donc je suis »de Descartes ? Si  à première vue, l’absence de liberté semble ravaler l’homme au rang d’objet,  la prise de conscience de ses limites lui permet de rajuster ses ambitions : « Changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde »disait encore Descartes.

Apprendre à vivre en paix avec le monde et soi-même est sans doute un projet trop modeste  en des temps où l’héroïsme, le martyre et la sainteté, véritables miroirs aux alouettes, justifient bien des atrocités.

 

 L’histoire et l’état de notre monde ne nous permettent pas de chanter les mérites des ambitions humaines qui veulent voir plus loin qu ‘il ne leur est « humainement » permis.    C’est cette folie de grandeur sans doute qui faisait dire à Pascal , contemporain de Descartes au « grand siècle »: « L’homme est si nécessairement fou que c’est par un autre tour de folie qu’il croit ne pas être fou ».

 

 

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