Prologue : Le Repos des Guerriers ou L’Histoire de Korè.

 

 

J’ai passé la nuit à veiller sur Thersandros, mon fils. Je ne peux m’arrêter de l’admirer, je veux graver dans ma mémoire chaque trait de son visage. Je sais que je n’en souffrirai que d’avantage, mais je ne peux pas, je ne veux pas être comme ces autres femmes qui se forcent à être indifférentes, à n’éprouver aucun sentiment pour leur enfant. Demain viendra assez vite.

Je veux vivre le peu d’heures qu’il me reste auprès de lui à m’abreuver de son image. Il ne verra pas mes larmes, j’aurai bien le temps de pleurer demain. Il ne savait pas en s’endormant que c’était la dernière fois qu’il me voyait. A trois ans, on ne peut pas avoir conscience des drames qui se jouent autour de soi.

 

*  *

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Ils viendront demain, je le sais. Ils viendront le chercher, comme ils sont venus pour moi alors. C’était le jour de mon troisième anniversaire et on m’a arrachée à ma mère. Elle n’a même pas eu le temps de me dire au revoir. J’ai pleuré plusieurs jours puis les larmes se sont arrêtées, laissant seulement la place à une douleur sourde de plus en plus cachée, profondément enfouie en moi. J’en ai voulu à ma mère de m’avoir abandonnée, puis en grandissant, de ce qu’elle était.

Je pensais que chacun était maître de sa destinée, je n’étais qu’une enfant.

On m’a mis un masque sur le visage en m’ordonnant de ne jamais l’enlever devant une autre personne. J’ai grandi et la croyance que de le voir brisé était pire que la mort a grandi avec moi. Le masque était notre marque, notre force, notre fierté. Des histoires horribles circulaient auprès des jeunes filles sur celles à qui on l’avait retiré. Le perdre était se voir exclue du Sanctuaire et si nous ne connaissions pas le sort de ces malheureuses, l’imaginer nous remplissait de terreur.

Nous nous entraînions tous les jours du lever au coucher du soleil. On nous donnait juste assez d’instruction pour ne pas être complètement analphabète. Nous n’avions plus qu’un seul but, obtenir une armure sacrée d’Athéna. Chaque instant de notre vie était voué à cela. L’échec n’était pas permis. Cependant nous n’étions pas dupes, il y avait dix fois plus de prétendants que d’armures.

Nous savions le sort des candidats malheureux, la mort et le déshonneur. Ceux qui n’avaient pas assez de courage pour mourir, passaient leur vie face à leurs illusions perdues, côtoyant quotidiennement les chevaliers qu’ils n’avaient pu être en n’étant qu’objet de mépris. C’étaient les soldats qui surveillaient le Sanctuaire, de simples gardes. La plupart passaient leur rancœur en s’acharnant sur les disciples qui avaient le malheur de les croiser seul.

Une chose me frappait néanmoins, il n’y avait nul soldat masqué. Jamais je n’avais vu une femme parmi leur rang. Avaient-elles plus d’honneur que les hommes pour mourir en cas d’échec ? Ou quittaient-elles le Sanctuaire ? Mais dans ce cas, pour aller où ? Nous n’avions aucune expérience de la vie du dehors, le seul bref aperçu que nous avions était le village de Rodorio. Nous ne pouvions plus vivre hors de l’enceinte sacrée. On me fit vite comprendre que ce genre de questions ne se posait pas. J’espérais de toutes mes forces que la première solution soit la bonne, même si je savais pertinemment que je me trompais. Des souvenirs enfouis dans ma mémoire apparaissaient voilés, sans sens propres, mais réfutaient inconsciemment cet espoir.

A treize ans, je devins femme puis on me jugea prête à passer l’épreuve afin d’obtenir une armure. Un jour entier, je me suis purifiée, faisant ablution sur ablution comme le veut la coutume, et je passais une nuit de dévotion à prier ardemment Athéna pour qu’elle m’assiste.

J’ai passé l’épreuve et j’ai échoué. Mon cosmos n’était pas assez grand pour obtenir l’armure tant convoitée. Je gisais sur le sol alors que tout le monde s’éloignait. En l’espace de quelques minutes je n’existais plus. J’avais échoué, je n’étais plus digne du moindre intérêt. Vaincre ou mourir : je n’avais réussi aucun des deux.

Je me suis relevée péniblement et j’ai rejoint la paillasse que j’occupais dans le baraquement des novices. Plus personne n’osait me regarder, j’étais devenue invisible, marquée du sceau de l’infamie. Je suis restée prostrée un long moment jusqu’à ce que deux personnes apparaissent devant moi, mon maître et une femme. Je n’arrivais pas à détacher mon regard d’elle, c’était la première que je voyais sans masque dans l’enceinte du Sanctuaire depuis mon arrivée.

J’appris par mon maître que je ne pouvais rester ici et que je devais désormais la suivre. Habituée à obéir, je ne protestais pas. Elle me conduisit hors du Sanctuaire, nous avons traversé Rodorio et sommes arrivées devant un complexe de bâtiments qui n’étaient pas sans rappeler les temples des chevaliers d’or, tout en étant moins majestueux et beaucoup plus grands. Je reconnaissais cet endroit, c’était ici que j’avais passé mes premières années : le Gynécée. Nous sommes entrées et elle m’a menée dans une salle d’eau, m’ordonnant de me laver avec soins et d’enfiler une robe.

Habillée et masquée, elle m’a conduite devant cinq femmes. Elles étaient dignes et solennelles. On les appelait les Guné, les matrones. Elles m’ont regardé longuement, m’ont demandé mon prénom : Korè. Elles m’ont annoncé qu’en ayant échoué à devenir chevalier je n’avais plus le droit d’en avoir les insignes. L’une d’elles s’est approchée et m’a enlevé le masque. Je tremblais convulsivement sans pouvoir me contrôler, pour la première fois depuis des années quelqu’un voyait mon visage. Puis la femme le posa sur une sorte d’autel, elle prit une masse et l’abattit violemment. Le masque se brisa en mille morceaux. Je ne put m’empêcher de pleurer en regardant. On m’apprit que je venais de renaître, ma vie d’apprentie chevalier cessait à cet instant précis et une nouvelle commençait. J’allais pouvoir servir la déesse Athéna d’une autre façon. Cette nouvelle fit s’arrêter mes larmes. Servir Athéna, c’était mon but depuis toujours.

Elles m’ordonnèrent de me déshabiller, j’hésitais puis d’une main tremblante j’enlevais ma ceinture puis la fibule qui retenait la robe sur une épaule. Elle tomba à mes pieds, je ne portais rien dessous. Je dus me tourner pendant qu’elles m’observaient minutieusement. Elles me demandèrent si j’étais vierge et depuis combien de temps j’étais réglée. Je leur répondais, rougissante. Je voyais à leurs airs qu’elles étaient satisfaites.

Alors, elles m’expliquèrent. Toutes les apprenties qui avaient échoué finissaient ici. Nous restions vouées au Sanctuaire et à Athéna ; nous la servions autrement. Nous étions là pour ses chevaliers. Il n’y a pas de femmes au Sanctuaire, sauf celles masquées qui ne peuvent aimer, qui ont renié toute féminité. Nous les remplacions. Les chevaliers et les gardes venaient nous voir pour dépenser leur surplus d’énergie. Nous étions les Hétaïres sacrées d’Athéna, le repos du guerrier. Notre rôle consistait à ouvrir les cuisses…

Je ne voulais pas, je ne pouvais pas… J’avais pendant des années refusé ma féminité, mon corps, et on voulait que j’en fasse usage comme ça, sans amour… On me rétorqua que l’amour d’Athéna suffisait.

J’avais une nuit pour prendre ma décision. On m’enferma dans une cellule de méditation, seule, meublée en tout et pour tout d’un lit. On me donna un poignard. Si au matin j’étais encore en vie, je prononcerais mes vœux en tant qu’Hétaïre d’Athéna. Je n’ai pas eu le courage de m’ouvrir les veines. Des traces sombres sur le sol m’apprirent que certaines l’avaient eu avant moi. Décidément, je n’avais pas d’honneur, par deux fois maintenant je ratais une mort digne.

Cette nuit-là, pour la première fois depuis bien longtemps, je repensais à ma mère et je la comprenais mieux. Nos destins étaient les mêmes.

Le matin me vit toujours vivante. Je prononçai mes vœux. Le soir même je servais la déesse. J’avais de la chance, ma plastique avait été jugée assez belle pour être réservée aux chevaliers. On les disait moins violents que les gardes et surtout moins nombreux.

Mon premier amant était un chevalier d’argent qui avait reçu en récompense d’une mission dangereuse le droit à une jeune vierge. Il fut patient et doux. Peu de mes compagnes ont eu une première expérience aussi agréable.

Très vite, je devins experte et deux ans plus tard, je fus enceinte. C’était presque un miracle que je ne le sois pas plus tôt. La seule chose que je puisse dire du père est qu’il était chevalier. Les derniers mois de grossesse, je restais chaste et ce repos était plaisant. L’accouchement fut difficile, je faillis en mourir et on m’annonça que je ne pourrais plus jamais être mère, j’en fus satisfaite.

L’enfant était un garçon, mon fils, Thersandros. Il devint très vite ma seule raison de vivre. Quelques semaines après sa naissance, je servais de nouveau la déesse. C’étaient les seuls moments où je me séparais de lui. Il était magnifique. Il avait les cheveux et les yeux d’un bleu éclatant, comme moi. Les autres femmes me reprochaient mon attachement. Elles disaient que j’allais souffrir. Elles avaient raison, mais je ne pouvais le laisser. Nombre d’enfants étaient abandonnés à eux-mêmes, leur mère leur refusant tout amour, se réfugiant dans l’indifférence pour ne pas souffrir. Surtout celles qui avaient eu plusieurs enfants. Nous savions toutes qu’ils ne nous appartenaient pas. Qu’ils ne resteraient pas.

 

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Demain, Thersandros va avoir trois ans et ce sont les derniers moments que je passe avec lui. Le Sanctuaire va venir le chercher comme il est venu pour moi. Et Thersandros m’oubliera comme j’ai fini par oublier ma mère. Mais moi, je ne l’oublierais jamais, comme j’espère que ma mère ne m’a pas oubliée.

Je passe ces derniers instants à le regarder, m’efforçant de graver chaque détail de son visage dans mon esprit. Je ne pleure pas, demain viendra assez vite.

 

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Je m’appelle Korè, j’ai maintenant trente ans et j’ai revu mon fils hier. Il est devenu chevalier, il a réussi où j’ai échoué. Je l’ai vu quand il est entré, détaillant le décor comme s’il cherchait à se souvenir. Son regard s’est attardé sur moi, mais il n’a pas semblé me reconnaître. Il est devenu magnifique, superbe de fierté et d’orgueil. Je n’avais qu’une seule envie, le prendre dans mes bras mais je suis restée debout, impassible, le regardant partir avec une autre. J’ai servi la déesse avec un de ses compagnons.

Sur la table où j’écris ces mots est posé un couteau. Je vais m’en servir. Retrouvant enfin mon honneur. Je ne veux plus vivre, je ne peux plus vivre, je suis trop lasse. J’ai attendu de le revoir. Maintenant je peux mourir en paix.

 

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J’étais la mère de celui que j’avais appelé Thersandros et qui se fait appeler maintenant Milo, chevalier d’or du Scorpion.

 

Fin du prologue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Zone de Texte: Saint Seiya est copyright Masami Kurumada.
Le Gynécée et « les Larmes d’Antarès » sont copyright Iphianassa.
 

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