Mathieu Simard
Prix Damase-Potvin : Mention spéciale. Comme prévu, critique d'un membre du jury au sujet du « slaqué les élastiques ». Thème imposé : Suspense dans mon quartier.
Tantôt, quand la télé s'est éteinte, le grésillement de l'énergie résiduelle l'aurait jeté sur le cul. Nerveux qu'il était. Fou comme une moppe sur la corde à linge. Dommage, il se trouvait déjà assis. Ça lui aurait slaqué les élastiques de prendre un bonne débarque à terre, mais à peine a-t-il calé un peu plus dans le mou de son vieux divan fauve en riant convulsivement ou pas.
Amarré à son cou, un maringouin suçotait son salé sirop sanguin. Entre deux gorgées de gin, bien que toujours aux aguets, il succombait lentement à une toute autre piqûre, intérieure celle-là, qui lui fendillait l'estomac comme s'il s'agissait d'une mince membrane trop étirée, diaphane, au bord de la rupture définitive.
Le maringouin reçut sa tape. Lui a repris du gin et les toiles vénitiennes inclinées, grises et métalliques, lui renvoyaient vaguement ce qu'il croyait être son reflet. Dehors, derrière ces barricades de tôle mince, derrière ces fenêtres à double ou triple épaisseur (il ne se souvenait que de leur prix à ce moment et, sans le gin à boire, il en aurait volontiers braillé comme une statue de sainte Vierge), il aimait à penser que tout le quartier était là, dans la rue, suspendu comme on le sera au téléphone, le cœur sur le bord de sauter à se taper de la musique moche, quand les messages pré-enregistrés annonceront les décès : « Bonjour, l'un de vos proches vient de perdre la vie. Ne quittez pas… ».
Oui, tout le quartier là pour lui, foule à l'affût de ses moindres allées et venues. À cette idée, il se sentait au dedans la foudre, la fougue, le foutre d'une rock star. Être connu jusqu'à ne plus se reconnaître, se noyer dans les bras d'un public gelé comme un mammouth, mourir et que tout le
monde le sache aux nouvelles, dans les journaux, à la radio. Savoir que, pendant des mois, les reprises d'interviews se succéderont aux reprises de shows, que les disques tourneront comme des roues de Formule 1 dans toutes les stations, dans toutes les cabanes.
Une nouvelle gorgée referma le couvert à rêves. Il ralluma la télé, zappa trois famines, deux génocides et un viol, et tomba enfin sur la reprise du C'est bô c'est show, destinée aux noctambules de son espèce. Il rit de la première blague : il ne la trouvait pas drôle, mais préférait faire comme si, au cas où elle l'était réellement. On ne sait jamais quand on manque une bonne farce.
À cet instant, il cru entendre des pas provenant du perron arrière ou du toit. En songeant au premier lieu, il se dit que la présence de quelqu'un était dans le possible. La deuxième éventualité mourut dans une longue avalée.
Il se retourna, mais n'entendit plus rien. Ce qu'il pouvait à peine entrevoir de l'extérieur ne le renseigna pas plus. Il faisait noir, et la télévision, qu'il éteignit à nouveau, devint un écran gris comme un miroir.
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 Atelier Populaire, Paris, mai 1968.
Pour la première fois depuis des heures, il se leva. Il rajusta sa ceinture avec précaution, ramassa sa bouteille, lui fit encore honneur. Par terre, sur le tapis mauve crasseux, dormait Denise. Il lui caressa brièvement le front, puis il se dirigea vers la salle de bain. Le siège remonté, il se laissa pourtant aller à uriner un peu à côté, sur le carrelage. Le bruit lui rappelait la pluie, le ramenant à ces années où, enfant, il se tapissait sous un amoncellement de couvertures, bien au chaud, jusqu'à ce que l'orage faiblisse.
Il n'était pas sorti depuis douze jours. Pas plus qu'il ne s'était lavé ou rasé, d'ailleurs. Le rapide coup d'œil qu'il jeta sur le miroir suffit à le convaincre qu'il ne valait même plus la peine d'essayer. Il retourna au salon en finissant son quarante onces. À la vue de Denise, recroquevillée entre deux bouteilles vides, il se sentit un peu coupable. Elle avait voulu le suivre, c'était de sa faute à elle, il lui avait dit de sacrer son camp : il la prit dans ses bras gauches comme ses pieds et la coucha sur le divan fauve.
Un tambour lui battait les tripes. Il se souvint qu'il avait envie de crever et s'engagea, avec l'agilité d'un morse dans un jeu de marelle, dans le couloir étroit qui le séparait de la cuisine et du bar. Au passage, il vit le téléphone reposant par terre, les fils violemment arrachés. Il saisissait le combiné pour le lancer au loin quand la porte d'entrée, qui lui faisait face, s'ouvrit avec fracas. Par réflexe, il pointa l'acoustique vers les uniformes qui apparurent aussitôt.
Dehors, derrière ses meurtrières de verre, le quartier reprenait son souffle.

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