Commentaire parallèle entre Un jardin au bout du monde et la « littérature » québécoise

Mathieu Simard

Fables d'espace, où la parole regagne parfois, dans la confrontation des solitudes des protagonistes, le terrain perdu à la plaine et au vent, les nouvelles d'Un jardin au bout du monde1de Gabrielle Roy ont ceci en commun : elles laissent toutes s'imposer, à un degré ou à un autre, le sentiment amer du projet échoué, du pays non accompli. Dans Un vagabond frappe à notre porte, tout est dans le regret du père de famille de n'avoir pu recréer « son » pays en entretenant de plus solides liens avec sa parenté de l'Ouest canadien, regret qui lui fait entendre les histoires du vagabond comme si elles étaient vraiment celles de Gustave, celles de Saint-Alphonse. De même, la plaine, dans Où iras-tu Sam Lee Wong, n'a rien des luxuriantes collines chinoises du souvenir du restaurateur, qui, établi de peine et de misère dans un coin de pays qui lui apparaît de plus en plus hostile, devra, âgé, tout recommencer un peu plus loin, se déracinant, il n'est pas exagéré de le dire, de son déracinement. La conclusion semble-t-elle plus heureuse pour les Doukhobors de La vallée Houdou ? Elle n'en laisse pas moins, dans le discours de McPherson, présager les difficultés à venir.

Mais tout cela, à notre point de vue, est sans commune mesure avec ce qui ressort de la nouvelle éponyme du recueil, Un jardin au bout du monde, qui, avec son Volhyn qui n'a rien d'un Las Vegas, avec sa chapelle orthodoxe délabrée aux icônes empoussiérées, incarne avec plus de justesse le passé sacrifié au profit d'un présent ingrat, d'un avenir incertain, thème récurrent, si j'ose une pareille généralité, de la littérature québécoise.

Tout d'abord, force est de constater que le couple Martha et Stépan est volontiers isolé du reste de la société, « Yaramko » et « la femme » évoluant, en fait, chacun dans leur propre monde. À une époque où il y a déjà des cimetières d'autos (ROY, p. 150), Stépan roule dans son antique boggey, péniblement tiré par un cheval « jadis fougueux ». La nouvelle prospérité des habitants de Codessa, ses semblables, ses frères, s'étale devant ses yeux comme « la plus profonde injustice qui soit », ressentant comme un pernicieux coup du sort l'existence qui s'ouvre à la génération montante. On pourra y voir une métaphore de la société québécoise d'après-guerre, dans la mesure où, comme le disait André Belleau, « le matériau de l'écrivain, c'est le langage de la société. »2. L'effritement du mode de vie traditionnel concordant avec l'explosion des naissances sera dès lors susceptible d'insinuer, dans le cœur de la génération de Stépan, l'impression pour le moins frustrante de n'avoir point reçu de salaire pour le travail abattu, pour les sacrifices, les privations de toute une vie passée à s'arracher le cœur sur une terre qui en demande toujours autant.

C'est là également le lot de la famille d'Une saison dans la vie d'Emmanuel3, où le personnage du père, d'ailleurs, a bon nombre de similitudes avec Stépan, dans son quasi-mutisme, dans son refus de l'éducation (mépris des tentations livresques de Jean le Maigre) qui préfigure le cercle vicieux dans lequel s'était déjà enfoncé jusqu'au cou le « vieil ours », illustrant l'époque où, au Québec, pour reprendre l'expression de Mordecai Richler, la « fécondité exténuante […] revenait à prendre les femmes pour des truies »4. Sans nous aventurer plus loin dans l'ambiguïté du destin d'Emmanuel, nous pourrions alors en déduire que le couple de Volhyn est en mesure d'alléger le poids de leur amertume en s'en remettant à leurs enfants (qui ne sont toutefois qu'au nombre de trois5). Mais ceux-là sont maintenant bien loin du jardin de leur mère. Et ils parlent anglais.

Car ce qui sépare avant toute autre chose Martha et Stépan du monde qui les entoure, c'est sans contredit la langue, quand ce n'est pas simplement la parole, l'absence de communication s'étant insidieusement taillé un chemin jusqu'à eux, comme un cancer s'étendant peu à peu de la peau à tout un organisme. Aussi, le soir, quand les tâches quotidiennes ne leur permettent plus de s'éviter l'un et l'autre, ils se plongent dans leurs lectures respectives, représentatives de leurs caractères diamétralement opposés :


Stépan, d'une pile d'un journal en langue ukrainienne imprimé à Codessa, tirait un vieux numéro, peu importait lequel, il les avait tous lus. Néanmoins, en enchaînant péniblement les mots et les phrases, il arrivait à se mettre en colère contre cet absurde effort des hommes partout dans le monde pour améliorer leur sort.

Martha, elle, prenait le catalogue de la maison Eaton. Il était pour elle un ami. Le peu de mots anglais qu'elle avait réussi à apprendre […] c'était dans le livre d'Eaton qu'elle les avait trouvés. (ROY, p. 127.)


La lecture de Stépan n'est issue d'aucun critère de sélection : il lui faut lire, et en ukrainien. Or, remis ainsi en contact avec son ancien monde, il ne trouve encore que matière à en redire, à maugréer. Ce qui constituait le ciment de sa culture, la langue, est devenu le point de référence à partir duquel toute sa vie semble futile, placée, dès le départ, sous la mauvaise bannière.

Martha, quant à elle, s'intéresse à une toute autre littérature, et dans un état d'esprit on ne peut plus différent. Elle a trouvé, en feuilletant le catalogue Eaton, ce que l'on trouve, semble-t-il, chez Jean Coutu : « Il était pour elle un ami ». Ne ressentant pas la prospérité qui est passée outre à sa vie comme une attaque personnelle orchestrée par le destin, elle ouvre son feuillet avec envie et respect. Instrument qui voit son utilité s'étendre dans des proportions considérables, le catalogue devient passeport vers l'intégration dans la culture de l'autre, celle de la consommation, celle de la nouvelle génération :


Au début, avant de lui être livre de connaissance, peut-être lui avait-il été surtout livre de convoitise. Tout ce qui lui faisait alors défaut, elle avait pu en avoir l'idée en feuilletant ce catalogue rempli d'images à faire envie : cette belle cuisine moderne, par exemple, avec une installation d'eau et de gais rideaux en plastique ; ou encore ce manteau grenat à col de fourrure. Revêtue de ce manteau, Martha avait imaginé qu'elle aurait pu s'évader de Volhyn, prendre sa place dans un monde civilisé, rejoindre ses enfants qui n'auraient plus eu honte d'elle. (ROY, p. 127.)


Le catalogue s'impose donc comme outil civilisateur, en grande partie parce qu'il nomme les réalités en anglais. Le manteau à col de fourrure, par son caractère accessoire tranchant d'avec l'absolu nécessaire, garant de l'unité de Volhyn, fait sans aucun doute, pour Martha, partie intégrante du monde de ses enfants. En portant le manteau, Martha porterait l'anglais, seule condition d'une éventuelle ascension sociale, tout étant question de langue. Les enfants du couple, exilés de la moitié de pays qui les a vus naître, envoient parfois des cartes postales rédigées en anglais, « et de temps en temps encore, une vraie lettre », qui ne s'adresse qu'à leur mère, ne pouvant plus se sentir une once de familiarité avec Stépan, qui ne leur a toujours pas pardonné de lui donner des conseils, du haut de leur nouvelle culture.

On retrouve un bon exemple de cette réaction dans le texte de Gaston Miron intitulé « Décoloniser la langue »6, ce qui esquisse à nouveau un point en commun avec la réalité socio-littéraire québécoise :

Notre langue, comme outil de communication, et même d'expression, est toujours dans une situation prépondérante de diglossie. Ce terme désignerait une situation où une communauté utilise, suivant les circonstances, un idiome plus familier et de moindre prestige (le français) ou un autre perçu comme plus savant, plus recherché et prestigieux (l'anglais) […] (MIRON, p. 209.)


Pour Martha, la langue anglaise correspond également à la langue prestigieuse, dans la mesure où elle est le véhicule de communication du présent idéalisé. Rejoindre ses enfants signifie parler anglais. L'ukrainien n'a plus droit de cité dans ce monde aux valeurs bouleversées. Seul Stépan s'y enferme comme dans une tour d'ivoire. « La femme », elle, ne perçoit sa langue maternelle que comme vestige du passé, comme vecteur de la mémoire. Parce que le catalogue Eaton ne lui a appris « aucun des mots que l'on dit abstraits », elle doit, afin de « retrouver ses pensées de nostalgie et de regret […] retourner à la vieille langue ukrainienne ». Cet isolement culturel d'avec son environnement immédiat, puisqu'il implique la considération de la langue ukrainienne, pour reprendre l'expression de Miron, comme langue de « moindre prestige », pourrait peut-être rapprocher Martha et Stépan, par réflexe d'autodéfense, réaction, comme le dit le refrain, de héros aux valeurs absolues dans un monde aux valeurs dégradées. Mais cet état entretient plutôt la discorde, preuve en est des attitudes contradictoires des deux personnages vis-à-vis la langue ukrainienne. Car s'ils la considèrent tous deux comme la langue du passé, on ne peut s'empêcher de faire remarquer que ce constat n'est pas appréhendé de la même manière par Martha et Stépan, qui, murés dans leur opposition, ne se parlent plus.

En ce qui concerne la religion, une grande incertitude subsiste tout au long de la nouvelle : Dieu existe-t-il ? Il y a, encore là, une dissemblance marquée entre l'orientation que prend le questionnement religieux chez Martha et la quasi-certitude qui s'installe chez Stépan. D'abord, il semble aisé de considérer le pèlerinage de Martha vers la vieille chapelle orthodoxe à la lumière de certains grands thèmes de la révolution tranquille. Les saints d'Ukraine qui ne pouvaient rien connaître de « la vie des immigrés au Canada » deviennent alors les officiants du clergé canadien-français dans leur mauvaise interprétation de la religion, telle que la condamnait le frère Untel7, prisonniers d'une réalité toute autre que celle de leurs ouailles. Ce n'est qu'aux portes de la mort que Martha sent le besoin de retourner dans ce temple, lieu qui n'a jamais accueilli de prêtre autre que celui de Codessa, le temps d'un rite funéraire, ce qui en dit long sur le caractère isolé de Volhyn.

Pas de Pope, incompréhension des saints : y a-t-il un Dieu pour se préoccuper ne fût-ce qu'un instant de sa brebis égarée au Canada ? C'est à se le demander, en effet, et Martha, dans sa solitude, dans son respect perpétuel des figures saintes qu'elle salue toutefois d'un signe de la tête « point tout à fait amical, juste poli au fond », glisse sans s'en rendre compte vers une espèce d'animisme, s'attardant au vent qu'elle invite à entrer, souffle qui, puisqu'il est en tout et partout, « doit connaître les âmes ».

Pour Stépan, rien n'est aussi clair. Il n'est pas, contrairement à sa femme, sur le point de mourir. La sérénité qui soufflera doucement sur le cœur d'une Martha à l'approche de son second et dernier voyage, il ne peut l'acquérir de lui-même. Devant le spectacle de sa femme s'occupant encore de son jardin, seule œuvre faste de leur vie, il ne perçoit que l'absurdité, et quitte momentanément sa terre pour prendre un coup. C'est là qu'il exprime ses craintes : Martha, son « ennemie » (il a d'ailleurs brûlé la lettre qui lui était destinée par ses alliés d'enfants), mourant ainsi la première, ne risque-t-elle pas d'aller en raconter des vertes et des pas mûres à son sujet, à ce créateur qui ne lui est, d'ores et déjà, guère favorable ?

Le vieux Fédor confirme ses craintes : « Il faut que Dieu écoute quelqu'un […] Or bien, il n'écoute pas les vivants. Pas à ma connaissance, en tous cas. Morts, il doit nous écouter ». Dès lors, s'engage chez Stépan une opération Charme. Tout change dans leur relation à partir du moment où Stépan utilise ses journaux pour protéger les fleurs de Martha. « Critique » à bien des égards de la religion organisée, le texte ouvre alors un sens spirituel particulier à ses personnages. « À cette humble immortalité de l'air, du vent et des herbes », Martha peut confier son âme.

Génération sacrifiée, représentants d'une culture minoritaire vaincue, d'une religion traditionnelle éloignée de leur réalité, Martha et Stépan, possibles héros colonisateurs conformes à ceux de nos innombrables romans terroiristes, ont échoué dans leur reconstruction du pays natal, les deux réagissant ensuite chacun à leur manière, soit en acceptant, soit en refusant cet échec. Le départ et l'acculturation de leurs enfants constituent, sans contredit, la sanction de ce programme narratif, tant il est vrai que la rupture de communication au sein du couple découle directement de ceux-là. « Chaque individu, chaque collectivité se construit […] un environnement, un territoire imaginaire transcendant le territoire réel, territoire dans lequel les rêves impossibles peuvent au moins être entretenus », conclut Léon Dion8 ; le territoire imaginaire de Martha, jardin de fleurs au milieu de la désolation, devient potentiellement celui de Stépan, baume sur les blessures de la réalité. Souvent elle-même lutte entre le pays imaginaire et le pays réel, la question du Québec et de sa littérature trouve ici un écho saisissant.

1 Gabrielle ROY (1994. [1975]), Un jardin au bout du monde, Montréal, Boréal (« Compact »).

2 André BELLEAU (1986), Surprendre les voix, Montréal, Boréal, p. 167.

3 Marie-Claire BLAIS (1965), Une saison dans la vie d'Emmanuel, Montréal, Éditions du Jour.

4 Mordecai RICHLER (1992), Oh Canada ! Oh Québec ! Requiem pour un pays divisé, [Traduit de l'anglais par Daniel Poliquin], Candiac, Les éditions Balzac, p. 24.

5 « Irina à Prince-Albert, […] Taras à Moose Jaw, […] Stanley à Rorketon. » (ROY, p. 166.)

6 Gaston MIRON (1993, [1970]), « Décoloniser la langue », dans L'homme rapaillé, Montréal, L'Hexagone (Typo, coll. Poésie), pp. 207-218.

7 [Jean-Paul DESBIENS] (1960), Les insolences du frère Untel, préface d'André LAURENDEAU, Montréal, Les éditions de l'Homme, pp. 63-96.

8 Léon DION (1987), Québec 1945-2000, t. I. À la recherche du Québec, Québec, Les Presses de l'Université Laval, p. 5.






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