Travail exécuté dans le cadre du cours Littérature et didactique.

Régis Aubé

En cette époque où les gens d'affaires se préoccupent de ce qui se passe dans les salles de cours et demandent à l'école de répondre à leurs besoins, le futur enseignant de la littérature s'interroge sérieusement sur le rôle qu'il aura à jouer dans cette société technique. L'école comme lieu de réflexions et de découvertes tend à se convertir en usine d'où sortiront de futurs spécialistes cloisonnés dans leurs disciplines –– on évacue le pourquoi en faveur du comment. Dans ce contexte, l'enseignement de la littérature s'avère problématique. Non seulement l'enseignant devra transmettre un savoir, mais son principal défi sera de parvenir à intéresser une partie de ses étudiants à un objet, le texte littéraire, dont l'utilité — au sens de productivité — est sérieusement mise en doute par le discours ambiant. Cette situation nous amène à nous questionner sur les compétences que devra posséder l'enseignant afin de réussir son acte d'enseignement et déterminer si cette compétence est garante de sa performance. Posons la question sans détour : qu'est-ce qu'un bon professeur de littérature ?

Apprendre…

Le texte littéraire est un objet difforme, imprécis, autour duquel se déploient diverses théories. Au début de ses études littéraires, le futur enseignant se sent un peu perdu, naviguant dans une étrange sphère où tout le monde a raison et tout le monde a tort... Dans ce contexte fluide, insaisissable, il faut se demander quelles sont les connaissances

« Vise plus haut »

qu'il devra acquérir. Il existe, bien sûr, des connaissances de bases que les cours réussissent plus ou moins bien à transmettre. J'apporte cette nuance car ces cours m'apparaissent comme des amorces, des incipits à un apprentissage et leur réussite dépend principalement du degré d'implication de l'étudiant. Le champ de la littérature est tellement vaste que celui qui se contenterait d'assister aux cours, de faire ses travaux et d'obtenir des notes satisfaisantes n'aurait qu'une compétence que je qualifierais de minimale. Dans le meilleur des mondes, la compétence idéale devrait être un mouvement — un élan, un désir — soutenu par une passion et une curiosité sans borne pour l'objet. Au risque de passer pour un idéaliste, j'affirmerais que la littérature c'est l'histoire d'une vie, autant pour le professeur de cégep que pour les grands spécialistes. Il n'est pas possible, si l'on possède une certaine honnêteté intellectuelle, d'accumuler un savoir et de s'en satisfaire en espérant s'en servir un jour pour travailler. La compétence idéale étant particulière et personnelle, c'est aux futurs enseignants de la développer.

Enseigner…

Au Département des Sciences de l'éducation, la pédagogie règne en maître. On vise à former des enseignants polyvalents, aptes à enseigner plusieurs matières. On postule qu'une fois qu'ils auront appris les formules magiques, ils pourront aller en classe sur demande, avec le minimum de connaissances de l'objet. Ce ne sont plus des historiens qui vont enseigner l'histoire ou des biologistes la biologie, mais des enseignants qui vont enseigner. Le verbe enseigner devient un verbe intransitif.

Avec un objet aussi complexe que le texte littéraire, la pédagogie se retrouve dans une position inférieure. L'enseignant qui se retrouve devant une classe avec une compétence minimale, telle que je l'ai définie, usera davantage de pédagogie et tentera tant bien que mal de transmettre sa simili-passion... Comme la compétence idéale est composée surtout de passions, la réussite de l'acte pédagogique dépend davantage du degré d'investissement de l'enseignant. Amener les jeunes à s'intéresser aux livres, dans un contexte tel que présenté en introduction, n'est pas une mince affaire. Il faut que les jeunes prennent conscience, à travers l'enseignant, qu'il y a quelque chose à retirer de la littérature. Et à cette fin, pas de formules magiques, de recettes toutes faites. L'objet doit se fondre avec l'enseignant — véritable fusion alchimique : l'enseignant, être réel, et son contraire, le monde fictif des livres. La réussite de cette union — la pierre philosophale — réussira probablement à attirer certains jeunes vers les livres, à leur faire prendre conscience qu'il existe autre chose que la technologie et le monde des affaires. À cette fin, la pédagogie est impuissante, figée dans des cadres rigides où l'enseignant n'a pas l'espace nécessaire pour s'exprimer. Comme il devra s'enseigner — lui et sa relation aux livres — la réussite de l'acte pédagogique dépend presque entièrement de sa façon de passer l'objet. Un professeur savant ne marque pas nécessairement, mais un professeur passionné marque pour la vie. Et la passion, on l'a ou on l'a pas.

Alors qu'est-ce qu'un bon professeur ? C'est un individu avec une compétence idéale doublée d'un esprit de missionnaire — la mission étant d'amener le plus de jeunes possible à s'intéresser à l'objet de sa passion. La pédagogie, oui, mais celle qui s'acquiert avec l'expérience, unique à chacun des professeurs ; une pédagogie personnelle. La compétence minimale — ou savante sans passion — conduit tout droit vers l'échec de l'acte d'enseignement, qu'il y ait ou non utilisation de grandes théories pédagogiques. Bien sûr l'enseignant aura peut-être l'impression de réussir en observant les réactions et les rétroactions qu'il provoque et qui le réconforte — il aura appris ces termes savants dans des cours de pédagogie. Les meilleurs professeurs, ceux dont la compétence pourrait être garante de la performance, lisent beaucoup, écrivent et s'intéressent à autre chose qu'à leur convention collective...

« L'analphabétisme aveugle l'esprit. Instruis-toi soldat ! »
Affiche républicaine (CNT), Guerre civile d'Espagne (1935-1938).

1 Dans une entrevue accordée à un journaliste de Radio-Québec, le président du Conseil du patronat déclarait que l'époque des tableaux noirs était révolue !

Retour au sommaire
Hosted by www.Geocities.ws

1