À cette époque, la seule lumière qui m’attisait était celle qui scintillait à l’autre bout du tunnel. Dès l’instant où je vis la femme que j’aurais dû épouser s’unir avec l’homme que j’aurais dû devancer, je sombrai dans une dépression des plus profondes, un gouffre sans fin et sans issue. Je me souviens avoir tenté de mettre maintes fois fin à mes jours et ainsi partir pour oublier cette douleur qui s’acharnait sur l’organe dévasté qui me servait de cœur, mais même la mort refusait toutes mes avances. Le nœud n’était jamais assez serré, la corde jamais assez solide et le crochet jamais assez ancré. La vie n’était qu’une calamité qui cherchait à me détruire à petits feux, mais qui, au dernier moment, me tendait la main et m’aidait à me relever pour me repousser de nouveau. Le bonheur était une utopie pour moi. Et Dieu sait que la seule chose qui me retenait à la vie était le prix sournois des armes à feu.
Je partis, car c’était l’unique opportunité qui se présentait à moi. Je partis sans trop savoir vers où je me dirigeais, en me répétant que c’était absurde de suivre ce trajet improvisé. L’absurdité se dissipa néanmoins quand j’entrevis au loin une barque qui flottait paisiblement sur les rives d’autant plus calmes. Je la voyais, brillante sous les lueurs ardentes du soleil, m’appeler, m’interpeller en se mouvant langoureusement au rythme des presqu’imperceptibles ondes. Je ne résistai pas à la tentation, et j’embarquai à bord du navire, bâton de Pèlerin à la main qui allait me servir d’aviron d’infortune. Et je partis, car c’était l’unique opportunité qui se présentait à moi.
Quand le propriétaire de cette barque a vu que sa possession s’est dissipée dans l’éther, peut-être a-t-il hurlé, crié, pesté et fulminé contre la vie et contre les imbéciles qui n’avaient rien d’autre à faire que de subtiliser des embarcations. Mais tout cela ne m’importait peu. J’étais trop désespéré, trop accablé, trop déploré pour songer à quoi que ce soit d’autre que mon chagrin d’amour. Était-ce égoïste ? Non, tout simplement idiot.
Je pleurai… Je pleurai de longues heures, en ramant hasardeusement dans les horizons nébuleux que discernait ma vue flouée par les larmes. Je m’avançais sans trop comprendre, sans trop chercher à comprendre. Tout ce que je voulais, c’était de m’éloigner de tous les spectres du passé qui m’espéraient sur les rives. Mais ils ne m’ont plus jamais revu… Ils ont dû attendre si longtemps pour repartir bredouille.
Je ne pourrais vous dire comment j’ai ramé, comment j’ai criblé de coups agressifs les eaux placides des environs. Je ne pourrais pas non plus vous dire combien de temps j’ai martelé la mer avec cette bestialité alimentée par mon découragement. Était-ce véritablement important, après tout ? Probablement pas. En tout cas, ce furent les mots que je prononçai à voix-basse avant de foncer de plus belle, calfeutrant cette fois-ci mes yeux de mes paupières irritées par le sel de mes larmes, ne voulant plus voir autre chose que le vide sidéral. Mort, j’aurais pu le contempler éternellement.
Je me suis endormi quand le soleil venait de tirer sa révérence et alors que mes terres natales étaient complètement dissipées derrière un manteau de brume et d’horizons. Pour la première fois depuis belle-lurette, je me sentis calme. Triste, affligé et éploré par cette dame qui avait embrasé mon cœur avant de l’éteindre, mais calme. Un calme qui ne dura que pendant une nuit. Emmitouflé sous une étoffe d’étoiles et bercé par les brises glaciales, je me laissai éprendre par le bras de Morphée. J’aurais tant aimé que ces bras appartiennent à elle.
Ce ne fut que le lendemain matin que je me rendis compte de l’ampleur de mes bêtises. Que faisais-je là ? Quel démon avait possédé mon corps et mon âme ? Comme tout être sensé ayant égaré le sens de ses bêtises, je paniquai et gémis de toutes mes forces. Je lançai mon aviron du bout de mes bras, le voyant darder l’air avant de se diriger vers Atlantide. De mes pieds, j’assénai cette fois-ci des coups à ma barque comme s’il s’agissait de l’incarnation de ma hargne, si fort que je sentis le bois se fendre sous l’impact. Peu à peu, ma barque fut craquelée de tous les côtés. Malheureusement, je ne cessai ma folie assez promptement pour éviter le pire.
L’eau se mit à pénétrer les failles, s’infiltrant insidieusement dans mon intimité. Au fur et à mesure que les secondes se mourraient, je me sentais adagio perdre l’équilibre, le contrôle de mon embarcation. En moins de deux, ce qui avait été ma résidence pendant moins d’une journée se transforma en un amas de lanières de bois sans intérêt, sur lesquelles je m’agrippai. Je m’agrippai comme si ma vie en dépendait. Ironiquement, ma vie en dépendait.
Ma vie en dépendait… N’était-ce pas ce que j’attendais depuis si longtemps ? On m’offrait une porte de sortie, ou du moins une porte de secours, alors pourquoi ne pas l’emprunter ? Se résigner à la noyade, quel dénouement poétique. Poésie qui m’enivra. Poésie qui dissipa la tension de mes mains. Poésie qui, comme une ancre attachée à ma cheville, m’attira vers les bas-fonds. Je n’avais plus envie de résister, plus envie de ne rien faire. Au revoir. Adieu. Une bonne fois pour toutes. Je naquis de l’eau. Je mourrais dedans.
Je m’engouffrai dans cette broussaille aqueuse, fermant les yeux. Je sentais mon air manquer. Je cherchais mon souffle, sans pour autant vouloir le trouver. Je faiblissais drastiquement chaque seconde. Je souffrais en silence. Mais mes bras et mes jambes, eux, se débattaient, refusant de se soumettre aux exigences de ma tête. Au moment où je me sentais périr une bonne fois pour toutes, mon cœur en décida autrement. Mes genoux se plièrent sans mon consentement et me propulsèrent à la surface.
Je naquis de l’eau. Et je ne mourrais pas dedans.
Quand ma tête émergea de la mer et quand mes bras s’accrochèrent aux dernières planches encore, je me suis mis à pleurer. Pleurer sans trop comprendre pourquoi j’étais assailli par une peine aussi soudaine. Je n’étais pas assez brave pour mourir, mais de l’autre côté, je n’étais point suffisamment fort pour survivre. Que faire dans de telles conditions ? Que faire pour échapper à ce dédale sans issue ? Je n’en avais aucune idée, et même avec tout ce recul, je ne pourrais vous dire. Cependant, à cet instant où mon anéantissement était à son zénith, je me laissai dériver en larmoyant, en me soumettant au destin et au hasard. Parce qu’on ne vainc la vie qu’en lui obéissant.
* * *
Je rouvris les yeux quelques heures plus tard, le sommeil tourmenté par une mer agitée. Filtrant les rayons de l’astre enflammé en fermant partiellement les paupières, je sentis une fois de plus l’incompréhension m’envahir, avant de replonger dans les méandres de ma nostalgie, dans les viscères de mes plus ardents regrets. J’eus envie de pleurer à cet instant, mais seules des larmes de sang s’échappèrent. Je les sentis émerger, brûler avec intensité mon globe oculaire. Je fermai les yeux rapidement, me rinçant le visage de cet océan qui s’étendait à perte de vue. Ce ne fut uniquement lorsque j’en eus terminé avec cette douleur pénible qui agressait mes yeux que je le vis.
Je le vis, lui. Un navire, apparaissant dans un panorama, bourlinguant là où le ciel perdait son nom. Il m’apparaissait comme irréel, intangible. Mais l’était-il vraiment ? Ce vaisseau, à l’image du Sloop William d’Anne Bonny, était d’une grandeur et d’une prestance sans pareilles. Je crus tout d’abord que j’étais confronté à une hallucination provoquée par l’insanité ou la démence, mais mes jambes engourdies par le froid me confirmèrent que je n’étais guère en plein rêve. Pourtant, ce navire semblait être issu d’une ère ancienne, de l’époque où les épopées pirates étaient communes.
Je le toisai quelques instants, tentant de percer le secret de cet artefact, puis ma moue vilipendée se nuança d’une stupéfaction certaine lorsque le bateau parut ralentir. Il passa à quelques mètres de moi. Les yeux encore enflammés, je distinguai une silhouette forte sur le navire qui, d’un geste preste, me lança une corde… Un nœud coulant. Sans réfléchir, probablement épris d’une folie suicidaire semblable à celle que j’avais vécue quelques heures auparavant, je passai le nœud autour de mon cou, le serrant légèrement. Juste assez pour chercher mon air. Juste assez pour périr lentement.
L’homme à l’autre bout du fil, croyant probablement que j’étais bien attaché, tira avec une force herculéenne. Mon cou craqua violemment sous l’impact, et pendant les plusieurs secondes qui s’écoulèrent durant mon ascension, je mourus tranquillement. Enfin.
Je fus épris d’une déception inégalable lorsque je m’éveillai, sur le pont du navire, vivant. La nuque en feu, la gorge serrée et la gueule aride, j’omis temporairement tous ces inconforts et concentrai toute mon énergie pour apercevoir l’homme qui châtiait mon visage déjà meurtri et rougi de gifles de plus en plus fréquentes, et de plus en plus puissantes. Mais dès l’instant où il vit mes yeux s’entrouvrir, je constatai dans ses yeux une certaine fierté. Son sourire s’élargit graduellement, et il me héla :
« T’as failli y passer, bonhomme. On était à peu de te perdre. »
Je ne lui répondis pas, non pas parce que je n’en avais pas envie, mais plutôt parce que je n’en avais point la force. Même mes organes tressaillaient et gémissaient, témoignant du calvaire que je vivais : mon estomac hurlait pour du ravitaillement, mes intestins pour un peu d’eau; j’entendais mes poumons pleurer en quémandant de l’air frais et un peu d’oxygène; si mon cerveau avait eu un cœur, il aurait pleuré sous tant de douleur et mon cœur, lui, chagrinait toujours pour cette demoiselle qui était déjà bien loin. Mon ventre gargouillait, ma tête tambourinait, mon buste chauffait, mes muscles se mouraient, mes nerfs souffraient… Sous cette cacophonie douloureuse, je n’eus donc pas la bravoure de lui rétorquer quoi que ce soit, si ce ne fut qu’un misérable soupir.
Il ne lâcha pas l’affaire, en ressassant cette même phrase à quelques reprises, toujours avec une singulière bonne humeur en contraste avec les supplices qui s’acharnaient sur mon être. J’utilisai mes dernières (premières ?) forces, quelques minutes plus tard, pour articuler une mélopée de syllabes :
« Vous laissez mourir… moi. »
Il se mit à rire, comme si la situation était risible.
« Ne sois pas stupide. Je suis capitaine, je ne laisse mourir aucun homme à la mer !
— Non, parvins-je à prononcer avec difficulté. Laissez-moi mourir.
— Allons, allons... Tu sembles fatigué, bonhomme, et tu dis des insipidités ! »
J’abandonnai, car, de toute façon, je n’avais plus le courage et la puissance pour argumenter contre ce joyeux-luron. Même si je l’avais eu, je crois que je n’aurais jamais eu la hardiesse de discutailler avec lui. J’aurais empoigné ce fusil qui traînassait autour de sa ceinture et j’aurais appuyé le canon sur ma tempe. Une simple détonation, et ça aurait été la fin des ennuis, la fin du martyr, la fin de mes tourments. Mais plutôt que de le faire, je m’abandonnai au destin, laissant le hasard et le temps avoir raison de moi.
« T’as quoi comme expérience sur un navire ? »
Il m’interpella alors que j’étais sur le point de sombrer. D’une voix brisée par l’incompréhension, l’éreintement et le même désespoir que naguère, je murmurai :
« Un… seul jour.
— Ça devrait faire l’affaire ! » s’exclama le capitaine en me tendant la main.
Faiblement, je déposai ma paume dans la sienne, et il m’aida à me relever. Je ne restai même pas une demi-seconde sur pied avant de m’écrouler avec brutalité sur le pont. J’eus presque l’impression que le sol allait fléchir par ma chute. À défaut de générer le naufrage du navire, ma décadence fut assez farouche pour engendrer ma propre perte de conscience. Mais je m’éveillai quelques secondes plus tard et je soupirai comme si je faisais face à un événement coutumier. Les yeux grands ouverts, je ne fis que regarder le soleil qui m’aveugla avec ferveur pendant de longues minutes. Dans mon angle mort, je crus apercevoir le capitaine retourner dans sa cabine, me laissant seul, avachi sur le pont et gisant dans ma perpétuelle adynamie.
Je ne dormis pas, mais mon âme était tout de même ailleurs, perdue dans le labyrinthe de mes souvenirs. Je repensai à celle qui m’avait quitté sans m’avoir quitté, principalement, mais aussi aux autres échecs, chutes et déboires que la vie avait cruellement déposés devant moi. Et ce ne fut uniquement lorsque le navire dut traverser une mer de plus en plus agitée que je décidai de me relever. Mollement, nonchalamment et avec velléité, je me remis sur pieds et prit une direction aléatoire parmi toutes celles qui se proposaient à moi. J’ouvris une porte, j’empruntai des couloirs sinueux avant de découvrir des dortoirs.
Des dortoirs… à l’image de ce que j’étais à cette époque. Lugubres, malsains, insalubres et pas spécialement éclairés. Les quelques lanternes qui constellaient les murs de ces quartiers ne parvenaient pas à véritablement illuminer les environs. On voyait difficilement à plus d’un mètre et à cela s’ajoutaient les continuelles perturbations océaniques, la houle, les vagues, les ondes et Mère Nature. Peu équilibré, mentalement comme physiquement, je me laissai souvent emporter par ces tourments et je perdis ma stabilité usuelle à plusieurs reprises, passant à peu de me fracturer le cou en tombant. Le monde marin n’était pas pour moi, semblait-il.
Mais comme je le disais, les quartiers de l’équipage étaient à mon image. Ils étaient peu éclairés, tout comme mon avenir qui, en plus d’être incertain, était probablement aussi sombre. On ne semblait pas non plus accorder une très grande importance à l’hygiène : la crasse maculait les murs et le plancher, des effluves désagréables me parvenant jusqu’aux narines. Tout comme moi qui, n’étant pas spécialement sale, étais toutefois recouvert de salissures de la vie, du destin et du hasard; maculé de platitude, de malchance et d’un manque d’espoir.
Je m’attardai quelques instants aux détails des dortoirs avant d’abandonner tout cela derrière moi. Tout cela était n’était pas normal. Ce bateau était curieux, loin de la réalité. Mais, fort étrangement, je n’en portai pas attention sur le moment, ma tête étant ailleurs, encore et encore dévastée par cette femme. En soupirant, je quittai la pièce et rempruntai le chemin vers le pont, où je retrouvai un peu de soleil et d’air pur. Je profitai de l’occasion pour inhaler un peu de sérénité. Un peu de calme… Un peu de paix.
DEUXIÈME CHAPITRE
Que se passe-t-il ? songeai-je à voix-basse. Tout était survenu trop rapidement et trop inopinément. Une dizaine de minutes auparavant, je me trouvais en plein cœur d’une mer qui m’était dès lors inconnue; une demi-journée avant cela, j’étais encore sur la terre ferme, à m’apitoyer sur mon sort et à regarder celle que j’aimais en aimer un autre. En repensant à toute cette histoire et en me revoyant ainsi, jeune, observer avec angoisse le gris belliqueux du ciel, je peux maintenant tirer une honorable conclusion : qu’on agisse ou qu’on périsse, qu’on soit animé ou qu’on soit inerte, qu’on avance ou qu’on recule, une seule chose est certaine : rien n’arrête le temps. Rien ne le ralentit, rien ne l’accélère non plus. Mon désespoir était donc superflu, car ni mes larmes, ni mes vaines tentatives d’en finir ni même le temps n’auraient rectifié le déplorable cours de mon existence.
Et alors que je m’adonnais à une méditation semblable cette journée-là, je fus interrompu par le capitaine, qui vint rigoler au-dessus de mon épaule comme pour attirer mon attention. Son rire était si allègre et si franc que j’en eus des frissons. Rire… Cela faisait des siècles, des lunes et des poussières que je ne l’avais pas honnêtement fait.
Il me tapota ensuite gentiment la clavicule d’une main naturellement forte, passant à peu de me broyer tous les os du dos. Je laissai échapper un certain cri de douleur, qui se perdit rapidement au travers les bourrasques violentes qui venaient elles aussi me heurter. Avant qu’il n’ait terminé de rigoler grassement, je profitai des quelques secondes qui m’étaient permises pour considérer le singulier personnage qui se dressait devant mes yeux toujours fusés de sang. Je fus tout d’abord interloqué par sa grandeur, sa posture militaire impeccable et par sa carrure impressionnante. Je peinais même à regarder son visage tellement il était grand; je devais me contorsionner pour en distinguer quelques traits, dont une barbe blanche nuancée de quelques épis roux et un regard dépareillé : un œil était irisé d’un bleu profond, l’autre était presque entièrement blanc. Il portait également un chapeau digne des plus illustres capitaines et un accoutrement issu des pirates de bandes dessinées. Décidément, cet homme n’était pas réel.