NOTES SUR LES ABRÉVIATIONS ET RÉFÉRENCES
 
 Les titres des ouvrages utilisés en référence sont abrégés comme suit:

 Léviathan:     Lev
 De Cive:     DC
 Le Pouvoir et le Droit :  PD
 La Science Partisane:  SP
 Terre-Patrie:    TP
 __________________

 Les éditions utilisées sont les suivantes:
 
 Léviathan : Traduction de F.Tricaud, édition Sirey, 1971.

 De Cive :  Traduction de Raymond Polin, édition Sirey, 1981.
 
Le Pouvoir et le Droit :  Acte du colloque tenu à l'Université Jean Moulin Lyon III, les 17, 18 et 19 mars 1989, publications de l'Université de Saint-Étienne, 1992.

 La Science Partisane :  Gérard Fourez, édition Duculot, 1974.

 Terre-Patrie :  Édgar Morin, édition Seuil, 1993.


 UNE THÉORIE DE L'ÉTAT

 Thomas Hobbes, à travers ses livres De Cive et Leviathan, élabore sa théorie de la République. Il met en place, tel un "puzzle", chaque élément qui, ajouté aux autres, participera à la construction de l'État.

 Nous tenterons de le suivre et de comprendre comment, en partant d'une déconstruction de l'état sociétal dans lequel il vit, il aboutit à ce qu'il nomme l'État de nature, qui est, nous le verrons plus en détail, le règne de la violence et de la guerre; pour ensuite, sur ces "ruines", reconstruire l'édifice politique, constituer la République et affirmer son absolue nécessité pour une coexistence pacifique des hommes au sein de leur société.

 Nous tenterons de mettre en lumière l'articulation qui permet le passage entre l'État de nature et l'État civil, puis examinerons brièvement les éléments fondamentaux qui définissent la République, telles les lois civiles ainsi que les notions de liberté des citoyens et de justice qui en découlent. Nous en profiterons pour montrer l'influence de la pensée religieuse chez Hobbes, qu'on a pourtant qualifié d'athée et surnommé "le monstre de Malmesbury".
 
 Enfin, nous montrerons  comment une lecture en surface ou partielle de l'oeuvre de Hobbes peut entraîner une interprétation erronée de sa philosophie politique, comme justification du totalitarisme.
 

L'ÉTAT DE NATURE - LE DROIT DE NATURE - LES LOIS DE NATURE

 Hobbes, comme point de départ de sa réflexion philosophique sur les fondements de la République, propose de placer l'homme dans un "État de nature", c'est-à-dire dans un monde où il est livré à lui-même et ne doit compter que sur sa seule force pour assurer sa subsistance et la préservation de son intégrité corporelle. Hobbes affirme, et nous verrons plus loin pourquoi, que c'est l'état de "guerre de chacun contre chacun" (Lev,XIII, 9)

 Cet État de nature est, tantôt une construction imaginaire: "il faut [...] que nous concidérions les hommes comme s'ils étaient sortis tout à coup de la terre, ainsi que des potirons" (DC,VIII,1), tantôt une analogie aux sociétés archaïques d'Amérique qu'il concidère peuplées de sauvages "qui n'ont pas de gouvernement du tout, et vivent à ce jour à la manière quasi-animale" (Lev,XIII,12).

 Toutefois, il semble que pour illustrer ce qu'est l'État de nature, le meilleur exemple soit celui de la guerre civile, que Hobbes définit comme "l'état inorganisé d'une humanité sans maitre qui ignore la sujétion des lois et le pouvoir coercitif capable d'arrêter le bras qui s'apprêtait à la rapine et à la vengeance" (Lev,XVIII,21).

 Nous comprenons donc mieux maintenant ce qu'entendait Hobbes par "guerre de de chacun contre chacun" . Mais pourquoi en est-il ainsi? L'anthropologie hobbesienne nous fournit la réponse. En effet, elle se base sur des passions telles que la concupiscence, la haine, la peur ou encore la vanité, en fait "la volonté de nuire en l'État de nature est [...] en tout homme" (DC,I,4).

 De plus "la violence et la ruse sont en temps de guerre les deux vertus cardinales" (Lev, XIII,13). Chacun est donc potentiellement sous la menace d'autrui et peut être victime de crimes qui peuvent entraîner la mort. Hobbes voit dans cet état de chose le fondement de l'égalité des hommes dans l'État de nature. Selon lui, "l'homme le plus faible en a assez (de force corporelle) pour tuer l'homme le plus fort" (Lev,XIII,1). Chacun doit donc être prêt à se défendre, d'où, dans l'État de nature, découle ce que Hobbes nomme le "Droit de nature" qu'il définit ainsi: "La liberté qu'a chacun d'user comme il le veut de son pouvoir propre, pour la préservation de sa propre vie, et en conséquence de faire tout ce qu'il considérera, selon son jugement et sa raison propre, comme le moyen le mieux adapté à cette fin " (Lev,XIV,1). A partir de cette définition, nous touchons le versant téléologique de la pensée hobbesienne. En effet, il affirme que pour fuire la mort ou préserver son intégrité corporelle, chacun doit utiliser sa raison pour déterminer les moyens nécessaires à ce but. Dans l'État de nature, chacun est donc juge en son âme et conscience de ce qui est approprié à sa défense: la raison commande à notre préservation. Hobbes pense qu'il est naturel mais aussi rationnel de fuir la mort: "Il ne se fait rien contre l'usage de la droite raison, lorsque par toute sorte de moyen, on travaille à la conservation propre, on défend son corps et ses membres de la mort" (DC,I,7).

 Puisque chacun est à la fois juge et partie dans l'État de nature, chacun à donc le pouvoir de déterminer ce qu'il estime juste pour sa préservation, et de qualifier d'injuste tout acte qu'il soupçonnera menaçant pour son intégrité. En conséquence, il n'y a pas de justice dans l'État de nature car chacun peut établir ses propres lois: " là où il n'est pas de pouvoir commun, il n'est pas de loi; là ou il n'est pas de loi, il n'est pas d'injustice" (Lev,XIII,13). Deux conséquences à cette observation, la première est que l'Homme, dans l'État de nature, est toujours innocent de ses méfaits, et deuxièment, la notion de propriété n'existe que d'une façon subjective et arbitraire. Seule la possibilité de chacun de garder par la force et la ruse son bien définit ce qui est et ce qui n'est pas à nous.

 Si dans l'État de nature, il n'y a pas de loi institutionnelle, Hobbes y voit toutefois des lois de nature. Elles sont chacune "un précepte, règle générale, découverte par la raison, par laquelle il est interdit aux gens de faire ce qui mène à la destruction de leur vie ou leur enlève le moyen de la préserver, et d'omettre ce par quoi ils pensent qu'ils peuvent être le mieux préservés" (Lev,XIV,3). Ces lois naturelles, au nombre de vingt dans le Leviathan et dix-neuf dans le De Cive, sont des règles qui "prescrivent la paix comme moyen de conservation pour les hommes assemblés en multitude" (Lev,XV,34). Pour éviter toute confusion de sens dans les termes, il est bon de souligner que multitude ne signifie pas le peuple d'une société civile mais plutôt une masse de gens indépendants sans pouvoir commun, semblable à une foule sans chef. Le droit de nature prévaut donc toujours. Toutefois, ces lois de nature sont une limitation de ce droit de nature. En effet, la première dit: "Tout homme doit s'efforcer à la paix aussi longtemps qu'il a espoir de l'obtenir; et quand il ne peut pas l'obtenir, qu'il est loisible de rechercher et d'utiliser tous les secours et tous les avantages de la guerre" (Lev, XIV,5). Cette loi fait donc la synthèse entre le droit de nature et les lois de nature. Chacun prévalant si le temps est à la paix ou à la guerre.

 Mais, si la loi de nature est "notre droite raison, [...] la loi de l'accomplissement et de la conservation de notre nature selon les règles formelles du calcul rationnel" (DC,intro,32), et qu'il est donc nécessaire de l'appliquer si l'on veut la paix, elles ne sont pas de véritables lois, c'est-à-dire des obligations, mais des vertus naturelles, des qualités qui président à la paix. Elles sont des lois morales parce qu'elles ne nous "obligent [qu'] in foro interno" (Lev,XV,35), c'est à dire qu'il est nécessaire de les souhaiter, pour obtenir la concorde. Mais, en dernière instance, chacun juge de la pertinence de son application selon ses intérêts propres.

 Avec la loi de nature, nous abordions ce qui constituait la base morale de la philosophie politique de Hobbes. Ces lois sont très largement inspirées des Saintes Écritures. Hobbes résume d'ailleurs toutes les lois de nature un en aphorisme biblique: "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît" (Lev,XV,35). Tout le chapitre IV du De Cive  montre comment les lois de nature sont directement dictées par les différents Évangiles. Se comporter suivant les lois de nature, c'est donc être en adéquation avec la loi divine et ainsi se mettre volontairement sous le commandement (moral) du "très juste monarque de l'univers" (DC,III,33). Toutefois, Hobbes met en garde quiconque appliquerait aveuglement ces lois sans observer si autrui les applique également. Sinon il courrait de façon certaine à sa perte.
 
 Force nous est de constater que les hommes sont "enclins à s'attaquer et à se détruire les uns les autres" (Lev,XIII,20), et qu'il leur est aisé d'enfreindre les lois de nature, si cela doit leur rapporter plus de bénéfices qu'en les respectant. Et même si la droite raison nous pousse à agir suivant les loi de nature pour rechercher la paix, qu'en est-il du voisin?

 On voit que l'équilibre est trop précaire pour être durable. L'assurance que chacun en l'État de nature désire la paix est inconcevable de par la nature de l'Homme. Quand bien même un petit groupe d'individus se donnerait mutuelle assurance de non agression, il se trouverait toujours un plus gros groupe pour les dépouiller de leurs biens respectifs.

 Il faut donc une pression plus grande que le consentement mutuel, le respect du contrat, qui dans l'État de nature n'est que morale. Puisque les hommes sont incapables de se discipliner eux-mêmes et ne faire appel qu'à leur raison pour conduire leurs comportements, et que les discours, loin d'apaiser les discordes et chercher la paix, ne sont en fait qu'une  "trompette de sédition et une allumette de guerre" (DC,V,5), alors la raison-volonté qui doit les conduire devra être autre que la leur.

 Mais qu'elle est cette raison-volonté?
 
 C'est celle du souverain. Dans le système hobbesien, chacun doit soumettre sa propre volonté à celle d'un seul homme ou d'une assemblée, en qui on reconnaît et admet une autorité légitime; "l'union qui se fait de cette sorte, forme le corps d'un état, d'une société et pour le dire ainsi d'une personne civile" (DC,V,9), autrement nommé, la République.

 Le primat de ce rassemblement autour d'un seul homme est la raison, en ce sens qu'il est un acte volontaire de soumission suite à un calcul rationnel dont le résultat est la nécessité pour tous de s'unir pour se conserver. C'est le paradoxe de l'hédonisme "qui veut que l'on a plus de chances d'être heureux si l'on ne se propose pas son propre bonheur comme but" (PD,42,3). Mais, nous avons vu que dans l'État de nature, l'Homme ne pouvait agir longtemps de la sorte. Il lui faut donc une chose "qui le tienne  en respect et dirige ses actions en vue de l'avantage commun" (Lev,XVII,13). Cette chose est l'union sous la tutelle d'un souverain ou d'une assemblée qui "exerce l'empire et la suprème domination" (DC,V,11).

LE CONTRAT

 Examinons de plus près le mécanisme de ce rassemblement. Hobbes dans sa seconde loi de nature écrit qu'il est bon "que l'on consente [...] à se dessaisir, dans toute la mesure où l'on pensera que cela est nécessaire à la paix et à sa propre défense, du droit qu'on a sur toute chose" (Lev,XIV,6). Cette renonciation mutuelle à son droit de nature s'appelle le contrat. Pour s'organiser en groupe pacifique, il importe de léguer ce droit, donc de restreindre la liberté de chacun afin d'assurer la sécurité de tous.

 En fait, passer un contrat, c'est se mettre sous le coup d'une obligation, d'abord morale dans l'État de nature, puis juridique dans l'État civil, car les deux parties en présence sont sous la contrainte d'un pouvoir coercitif qui peut leur faire craindre des représailles  si les conventions ne sont pas respectées. L'obligation d'obéissance se trouve dans la troisième loi de nature: "Que les hommes s'acquittent de leurs conventions une fois qu'ils les ont passées" (Lev,XV,1). Chacun doit donc respecter son engagement afin de permettre la genèse du corps civil. Et, si l'on part du principe que "la fin que vise la soumission, c'est la protection" (Lev,XXI,23), alors le fondement de la constitution d'un État est l'abandon par chacun d'une partie de son droit de nature (nous verrons plus loin pourquoi nous disons une partie) au profit d'un seul homme ou d'une assemblée, qui sera donc seul dépositaire de ce droit de nature dans toute son étendue . Il s'opère ainsi un transfert volontaire de liberté, donc du pouvoir de TOUS envers UN. D'une crainte mutuelle de chacun envers chacun dans l'État de nature, on passe, dans L'État civil à l'état de crainte de TOUS envers UN. Ainsi se constitue une domination "instituée et politique" (DC,IV,12).

LA RÉPUBLIQUE

 Toutefois, ce pouvoir doit se doter d'un instrument pour assurer sa domination, afin que chacun respecte sa volonté de soumission. Puisque les hommes se soumettent pour des fins de sécurité, on doit surseoir à tout acte qui mettrait en péril la concorde. Hobbes estime qu' "il faut [...] pourvoir à la sécurité par la punition" (DC,VI,4). Nous arrivons alors, dans ce processus de constitution de la République, à la notion de loi et à son corollaire, la Justice.

 Pour Hobbes, le souverain qui possède le pouvoir absolu a donc celui de décider de ce qui est juste et de ce qui est injuste. Par son propre jugement, il éclaire les notions "du mien et du tien, de l'utile et de l'inutile, du bien et du mal, et l'honnête et du déshonnête, et en un mot, [...] sur ce qu'on doit faire ou éviter dans le cours de la vie civile" (DC,VI,9). Pour que chacun connaisse ces notions, elles doivent être clairement énoncées et divulguées. Ce sont les lois civiles: "Elles ne sont autre chose que les ordonnances et les édits que le souverain a publié, pour servir dorénavant de règles aux actions des particuliers" (DC,VI,9).

 Les lois civiles, dites "positives" parce que fruits de "la volonté de ceux qui exercent le pouvoir souverain sur les autres hommes" (Lev,XXVI,36), sont une limitation, une restriction de la liberté inhérente à l'État de nature; elles règlementent la vie en commun de façon à assurer paix et sécurité, chacun s'engageant à les observer. Ainsi, les lois civiles s'inspirent donc des lois de nature.

 Elles sont également interdépendantes, car les lois naturelles, sans pouvoir coercitif, sont inefficaces quant à leur mise en application systématique. En effet, la justice divine qui en découle est par essence lointaine et incertaine, tandis que la justice des lois civiles est terrestre, donc tangible et immédiate: l'immédiateté de la justice souveraine est la garantie de son efficacité. Autrement dit, ce qui était des préceptes moraux dans l'État de nature fait force de loi dans la République. En cela, "la loi de nature et la loi civile se contiennent l'une l'autre" (Lev,XXVI,8). C'est là, sans doute, "le pivot de la philosophie juridique de Hobbes" (PD,86,1). En effet, par les lois de nature et surtout la troisième qui stipule l'obligation (morale) de respecter ses engagements, nous avons la base juridique de l'État civil: "la non exécution des conventions" (Lev,XV,2) définissant le principe de l'injustice, toute transgression des lois civiles sera donc passible de punition.

 La justice, "autrement dit, l'exécution des conventions et le fait de rendre à chacun ce qui lui revient" (Lev,XXVI,8) est donc consubstantielle à la création de l'État.

 Hobbes démontre ce passage de l'une à l'autre en éclaircissant la confusion courante entre Droit et Loi. Il nous dit que le premier est "la liberté, plus précisément la liberté que nous laisse la loi civile" (Lev,XXVI,45), ce qui est corroboré par le passage suivant: "Les lois non écrites sont toutes des lois de nature" (Lev,XXVI,8). Il faut comprendre que la liberté du sujet est fonction du vide juridique laissé entre les lois :"La liberté des sujets ne réside par conséquent que dans les choses qu'en réglementant leurs actions le souverain a passées sous silence" (Lev,XXI,6), notre raison est alors celle qui décide de nos actes. La seconde, quant à elle, est synonyme d'obligation: "Elle supprime ou restreint la liberté (se protéger soi-même) que nous tenons de la nature" (Lev,XXVI,43,note 189) . Elles tendent à limiter la violence en la rendant illégale. Dans la République, un acte de violence est répréhensible, un individu peut donc être coupable d'un crime, alors que dans l'État de nature, nous avons vu qu'il n'y avait pas de lois coercitives, les hommes sont tous innocents de leurs actes violents. Tout au plus, des conduites telles que "la violation des conventions, l'ingratitude, et tous les actes contraire à quelque vertue morale" (Lev,XXVII,3), le meurtre en premier lieu, ne sont que des fautes.

 Nous disions, un peu plus haut, que le transfert du droit de nature des individus envers le souverain ne s'effectuait pas dans sa totalité; et nous ajoutions que seul le souverain possédait ce droit de nature dans toute son étendue. Pour éclaircir ce point nous dirons que Hobbes, bien qu'il souhaite une obéissance absolue de la part du citoyen, lui conserve cette partie du droit de nature qui consiste à refuser sa propre mort, même sur l'ordre du souverain, quand bien même il serait coupable d'un crime de sang ou de lèze-majesté. Autrement dit, le prisonnier se retrouve en l'État de nature, également l'homme à qui le souverain ordonne "de se tuer, de se blesser, ou de se mutiler; ou bien de ne pas résister à ceux qui l'attaquent" (Lev,XXI,10). En fait, dans la République, chacun "abandonne le droit de défendre autrui, mais non de se défendre lui-même" (Lev,XXVIII,2). Toutefois, personne n'a le droit d'utiliser le glaive pour faire justice soi-même, seul le souverain peut condamner et user de la peine capitale, "l'infliction de la mort" (Lev,XXVIII,17). Le souverain possède donc légitimenent le droit de nature dans toute son étendue.
 
 Mais, nous pouvons voir que, dans le débat concernant l'aspect totalitaire du système hobbesien, qu'en dernière instance le droit de nature revient à l'individu, une marge de liberté lui est toujours accordé. De plus, Hobbes croit en une justice équitable, parce que basée d'une part sur les lois de nature, c'est-à-dire morales, et d'autre part, sur le jugement éclairé du souverain oeuvrant pour l'intérêt du bien commun et non le sien personnel. Pour Hobbes, la finalité du gouvernement est que "le salut du peuple doit être la loi suprême" (DC,XIII,2); le souverain a donc des droits mais aussi des devoirs, et il s'aquitte de ceux-ci "toutes fois et quantes qu'il fait tout son possible par ses utiles et salutaires constitutions, à ce que plusieurs [les citoyens] jouissent d'une entière et longue prospérité, et qu'il n'arrive de mal à personne" (DC,XIII,3).

 Malgré tout, le danger vient d'une lecture en surface ou partielle de l'oeuvre, pouvant justifier le totalitarisme. Nous trouvons, en effet, des passages où Hobbes donne au souverain le droit "d'examiner la doctrine de tous les livres avant qu'ils ne soit publiés" (Lev,XVIII,9), donnant du même coup un contrôle total sur les idées en circulation. De nos jours, des mots comme censure, manipulation, desinformation, dogmatisme qualifieraient cette attitude. Nous savons qu'une société pluraliste "ne possède pas une définition univoque du réel" (SP,35,2), et que cette pluralité d'idées garantit plus la paix qu'elle ne la met en danger. Mais, dans le cas de Hobbes, il semble qu'il faille plus voir le souci de conjurer la violence et l'instabilité qui régnait alors en Angleterre ( deux révolutions au XVIIième siècle et le roi Charles I, décapité) que la volonté de justifier la tyrannie.  Il ne faut pas oublier que l'État est au départ le fruit d'une autorisation d'individus à un individu quant à la légitimation de son autorité, ceux-ci en dernier lieu, peuvent toujours reprendre en totalité leur droit de nature s'ils se jugent en danger et chercher protection sous la coupe d'un autre souverain. "Nul ne s'aventurera à obeir au pouvoir souverain au-delà de ce qui aura trouvé grâce à ses propre yeux (Lev,XXIX,7).
 

CONCLUSION

 Nous avons succintement essayé de montrer comment Hobbes, auteur systémique, concevait l'Homme, d'abord en État de nature, où règne le chaos et le meurtre, puis au sein d'une République, où, grâce au pouvoir absolu du souverain, la violence est limitée et la peur de la mort jugulée. Le passage de l'un à l'autre étant la rétrocession du droit de nature à ce seul homme; ce transfert revenant aux citoyens sous forme de lois dont ils sont tous les auteurs indirects dans la mesure où le souverain est l'Etre qui contient la volonté de chacun et légifère pour le bien commun. Ainsi, les hommes "ont fabriqué un homme artificiel, qu'on appelle République, ils ont aussi fabriqué des chaînes artificielles appelées lois civiles" (Lev,XXI,5). Cet artefact, auquel chacun doit s'inféoder, permet à tous de prospérer dans la paix; la soumission aux lois assurant la pérénité de l'État.
 
 Nous avons également vu l'influence des Écritures Saintes sur la philosophie juridique de Hobbes. Pour lui, il est du devoir du souverain de faire connaître les lois à ses sujets, tel Dieu donnant les tables de la Loi à Moïse. Il semble possible d'affirmer que le système politique hobbesien est une transcription dans la sphère laïque des principes moraux du premier testament. Nous dirons que les bases morales du système de Hobbes sont éminemment judaïques.
 
 Cette République qu'Hobbes compare au Léviathan, pour sa puissance et son pouvoir, est un "dieu mortel" (Lev,XVII,13), que tout homme doit révérer et vénérer, car elle est la seule chance de salut pour celui qui veut vivre sans craindre la mort (non natuelle) et la violence.
 
 Pour autant, l'État de droit qu'Hobbes construit est-il parfait? Certainemet pas, puisque tout ce qui est humain est par essence imparfait. Est-il donc une sorte d'aporie? Sans doute. Mais "s'il n'y a pas de meilleur des mondes, [ce constat] n'interdit pas la possibilité d'un monde meilleur" (TP,152,2).

 Assurément, Hobbes rêva d'un monde meilleur où tous les citoyens pourraient vivre en paix.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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