Titre de la communication: L'incertitude comme changement d'épistémè: la théorie du chaos en sociologie
5ieme colloque interuniversitaire de sociologie
Université du Québec à Montréal, Canada
21-22 mars 1997
"Le jour viendra que, par une étude suivie de plusieurs
siècles, les choses actuellement cachées
paraîtront avec évidence, et la postérité s'étonnera
que des vérités si claires nous aient échappé."
Sénèque
I. Une sociologie de la connaissance
Cette communication se voudrait dans un courant interdisciplinaire. Au stade où je me trouve - la maîtrise - on ne peut évidemment pas prétendre possèder tous les outils, méthodes, théories et paradigmes pour arriver à réaliser ce souhait. Qui le peut de toute façon? La connaissance est avant tout l'élargissement de la reconnaissance des possibles, plutôt que l'assurance de posséder les connaissances "vraies". Je posserai donc quelques balises pour, ce qui j'espère, sera poursuivi à un niveau supérieur.
J'aimerai aussi préciser que toute sociologie commence par une sociologie de la connaissance, "la choix des faits, l'élaboration des concepts, la détermination de l'objet, disait Max Weber, sont marqués par l'orientation de notre curiosité" . La vision exposée dans ce mémoire est avant tout soumise à la critique. Car cette vision subjective construite dans un souci d'objectivation pour fin de cohérence et de communication, reste le fruit de mes questionnements.
L'autre point est de se demander dans qu'elle mouvance théorique se trouve ce mémoire. La première - facile, est qu'il relèverait de la post-modernité. Mais, par définition, la post-modernité, qui sapent tous les critères de légitimité, ne peut justement pas recevoir de définition juste et finale. Le théorème de Gödel, dit d'incomplètude, donne la base logique au raisonnement post-moderne. L'autre principe, celui d'Heisenberg, nous rèvèle toute incertitude quant à la mesure exacte de la double nature quantique (onde - corpuscule). Il nous met en garde contre le fait de croire que ce qu'on perçoit est le réel en derniere analyse.
Ces concidérations sont-elles futiles en sociologie? Quel rapport peuvent avoir la physique et la sociologie? Gödel, Heisenberg et quelques sociologues (que je préfère ne pas nommer), ont t-ils quelque chose en commun? Sans doute des concepts, des théories, des paradigmes et parfois une philosophie. L'interdisciplinarité est la méthode et le champs qui permet de voyager entre ces différents champs (restons bucolique), ou magma (soyons savant).
Post-moderne peut alors qualififier ce mémoire. Mais, même si je suis d'accord avec le fait que pour la post-modernité, il ne peut y avoir en dernière analyse de validité objective d'une légitimité, je récuse la pensée nihiliste de certain qui clame la mort et la fin de tout. Là est ma rupture.
Une vision est toujours faite d'emprunts, donc de références qui sont autant de déterminismes conceptuels, réthoriques et méthodologiques à la construction d'une pensée. De plus, pour reprendre une remarque de Heisenberg, je dirais que "la réalité dépend de la structure de notre conscience; le domaine objectivable ne constitue qu'une petite partie de notre réalité".
Qu'est-ce donc qu'avoir sa propre pensée si ce n'est l'art de cacher ses propres références. Rares sont ceux qui ajoutent leurs nouveaux propres, leurs déterminismes subjectifs. La logique est plus celle de l'ordre par la reproduction que celle de la production comme création. Nombreux sont les perroquets. Nous en sommes tous à des degrés divers de toutes façon. L'originalité et/ou la nouveauté étant difficile d'accès.
Nous parlions plus haut d'interdisciplinarité. Qui-est-elle pour moi? Un nouveau courant épistémologique apparut à la faveur d'un décloisonnement des disciplines; celui-ci dû au besoin de nouvelles approches face à une multiplicité de problèmes insolubles de façon parcellaire. L'interdisciplininarité n'est pas encore un courant dominant, mais semble se tailler, de plus en plus, une place de choix dans cette "course" à la légitimité théorique - j'ironise à peine.
Pour ma part, je ne me réclame d'aucun auteur en particulier. Mes sources sont multiples et peuvent paraître contradictoires pour l'orthodoxie universitaire. L'interdisciplinarité est le fait de voyager entre les disciplines, mais aussi entre les auteurs qui souvent ont bien plus d'affinités intellectuelles qu'ils ne veulent le reconnaître. Eux aussi participent à la course à la légitimité théorique, et sapent souvent la tentative interdisciplinaire par une attitude olympienne, et un besoin d'être reconnu comme LE penseur.
Mon intérêt est de participer à l'évolution de l'interdisciplinarité en tant que dialogue entre des domaines, mais surtout entre des individus. Une discipline est avant tout construite par des individus. L'objet vient ensuite, défini par les premiers. Le dialogue relie l'individu à son "morceau de nature" (Moscovici), ou à son morceau de social (Weber), aussi vaste puissent-ils être ; mais relie surtout l'individu à Autrui. C'est aussi le propre d'une communication.
II. L'incertitude comme changement d'épistémê
En cette fin de siècle, il est commun et trivial de dire que nous vivons une crise, ou plutôt des crises qui recouvrent plusieurs domaines connexes: économie, écologie, social, culture, politique et psychologie. L'ordre ici n'étant pas hiérarchique, car toutes ces sphères sont reliées, et souffrent toutes des mêmes mots dans leur idiosyncrasie propre.
Il manque un champ à cette énumération, celui de la science. Elle non plus n'échappe pas aux troubles de ce qu'il est maintenant convenu d'appeler la post-modernité. Cette crise pourrait s'appeler La fin des certitudes. Nous sommes sans doute en train de vivre un changement d'épistémê. Incertitude, hasard et aléatoire sont des paramètres fort actuellement dans les sciences, mais aussi dans la vie de tous les jours.
La science classique affirmait avec Newton, qu'"étant donné une connaissance approximative des conditions initiales du système et une compréhension des lois de la nature, on peut déterminer le comportement approximatif du système" . Autrement dit, la science classique refoulait toutes variations minimes en les qualifiant de négligeables, et "suivant en la matière le sens commun, n'envisage que des objets matériels précisément localisés dans l'espace, soumis à des forces et ayant des trajectoires bien définies" .
Or la physique quantique avec Heisenberg, et la mathématique avec Gödel, tendent à invalider le schème de la certitude sur la mesure et l'ontologie des choses, sapant ainsi en partie la vision kantienne de la réalité comme chose en soi et donnée comme a priori. La physique quantique remet en cause "les notions d'espace, d'objectivité, de déterminisme, de hasard. Le changement de représentation auquel elle invite est si radical et si déroutant que c'est le concept même de réel qui devient presque insaississable" .
Nous sommes au niveau microscopique évidemment. Une des questions fondamentales sera donc de mettre en pespective ces découvertes avec le milieu macroscopique, et se demander s'il existe plus que des analogies, entre ces deux échelles, sur la nature des phénomènes et leurs mesures.
La science et l'épistémologie vivent difficilement cette période de changements d'épistémê. L'incertitude est finalement entrée dans les sciences. L'épistémologie classique qui se pensait reposer sur un socle en béton, se retrouve sur des sables mouvants. Ce n'est pas nouveau. En effet, depuis Nietzsche on connaît le problème de la circularité de la raison, "l'activité de formalisation et informalisable" dirait Castoriadis. Gödel nous montre lui, que "si l'on fixe les règles d'inférences, et un nombre fini quelconque d'axiomes, il y a des assertions précisément formulées dont on ne peut démontrer ni qu'elles sont vraies ni qu'elles sont fausses" . La certidude dans un phénomène complexe se reduit desormais à une certitude statistique ou probaliliste.
Jean-Pierre Dupuy présente le problème de la sorte:
"la crise d'une science qui pensait se suffir de son
caractère opératoire est en train de produire une
nouvelles philosophie de la nature dans laquelle le devenir,
la vie, la pensée, le social, voire l'histoire des hommes
n'apparaîssent plus comme des phénomènes
radicalement étrangers. [...] Une raison moins ivre
d'elle-même semble capable de reconnaître ses limites et
de se nourrir de ce qui lui échappe".
Pour le moment donc, par un retour de balancier, la Raison est devenue incertaine. L'incertitude est aujourd'hui reine, détrônant la raison dans tout ce qu'elle avait d'impérialiste. La mort de Dieu tant décrétée et décriée, n'est pas absente dans la relation causale entraînant la mort du déterminisme total dans les sciences ; et particulièrement les mathématiques, qui perdent de ce fait une certaine crédibilité.
II) Élément d'une systémique sociale
Suite à cette constatation, de nouveaux courants épistémologiques sont apparus. Lyotard, Baudrillard, Serres pour ne nommer que ceux-là. Ils prônent l'interdisciplinarité, le flou ou le flottant. Pour Maffesoli- qui prône l'irresponsabilité du sociologue, il n'est même plus nécessaire de définir les concepts qu'on utilise. Dans ce dernier cas, nous ne sommes plus dans une herméneutique qui se veut d'orientation positiviste, mais dans une herméneutique sauvage qui s'apparente à de la littérature.
En sociologie, l'on ne peut modéliser, donc formaliser, que les processus. Pas les contenus exactes. Une part d'aléatoire, de hasard, de déterminismes inconnus ou d'effets pervers, fait évoluer les systèmes et le méta-système de façon si éloignée de ce qu'il était à un moment donné, ou mieux à ses débuts, qu'il est virtuellement impossible de prédire de manière précise la mise en forme (ideos) des sociétés.
Mais, il est maintenant possible de reconnaître des cycles et des homologies structurales à travers les moments de crises dans l'Histoire. De plus, il aussi possible de reconnaitre des lois universelles de transformation des systèmes ouverts de l'ordre vers la turbulence. Ce qui milite pour une approche systémique des organisations sociales:
"Le fondement de l'universalité de la théorie du chaos est ce qu'on pourrait appeler le principe de l'indépendance de la forme par rapport au substrat. Une même morphologie peut s'incarner dans deux substrats de nature différent. [...] Grâce à la constance de Feigenbaum, on sait aujourd'hui que bon nombre de structures chaotiques présentent une invariance d'échelle. Cela signifie que des systèmes formellement différents suivent la même loi lors de leur transformation de l'ordre vers la turbulence".
Par exemple, notre système capitaliste va lui aussi connaître sa phase post . Au même titre que l'industrie et la culture. De quoi sera fait le post-capitalisme? Personne n'en sait rien. Giddens avance sa théorie possible de la post-pénurie. Orwell le disait déjà dans 1984... Peut-être qu'à force de s'emballer en tournant à vide sur elles-mêmes au rythme croissant de la logique du simulacre, du virtuel et de l'insignifiant, les sociétés capitalistes finiront par se consumer comme l'Empire Romain. Celui-ci s'est écroulé à cause de raisons inhérentes à la dynamique des systèmes socio-culturels du moment. Sa réalité socio-économique et géopolitique n'est pas la notre. Mais, on peut trouver des isomorphismes avec l'état du monde antique d'avant sa chute. La disparition d'un véritable espace politique est un de ceux-là, le moins risible. La deuxième analogie fera sourire, mais n'en est pas moins tragique.
La perte du Politique et de sa force, la perte du dialogue sur les grandes
questions de la res-publica est un vecteur premier du dépérissement
des états-nations. Enriquez nous dit à ce propos que
"si nous devons mourir, ce sera sans doute pour rien;
simplement pour ne pas avoir été capable de jeter à
bas ces dieux de pacotille que sont les hommes politiques,
qui ont, dans tous les pays, fait disparaître le débat
politique pour lui substituer le combat des gladiateurs"
C'est la loi du plus fort, sorte de darwinisme social encore étouffé
par la réthorique maladroite ( mal à droite ?) du pouvoir,
qui ne peut ouvertement se déclarer en faveur de l'idéologie
ultra-libérale, car ils ne seraient plus alors représentatif
des intérêts globaux d'une collectivité, mais seulement
d'une faction de celle-ci.
L'analogie risible à présent. La légende veut
que les romains fussent dans leur bain (pas forcément respectif)
quand les premiers barbares entrèrent dans l'empire pour l'envahir.
Le bain, bien sûr métaphore de la décadence, merci
la morale - n'est pas le plus important. L'important, ce sont les barbares,
métophores des solutions aux multiples problèmes de l'Empire.
Aujourd'hui, voyez tous les "illuminés" de la terre raconter leurs
multiples enlèvements par des extra-terrestres de toutes les couleurs.
Voyez tous ces gouroux aux intarrissables ressources spirituelles et juridico-banquaires
qui fleurissent telle l'herbe à poux au plus fort de l'été,
et nous promettent toutes sortes de fadaises. Sans oublier les religions
encore plus ou moins influentes. L'ailleurs comme solution, nous
en sommes ici pour certains. Triste présage ?
III. Un avenir pour les sciences sociales?
Quel peut-être le rôle des sciences-sociales, plus particulièrement de la sociologie, et part delà, du sociologue face à cette situation? Quels rapports la sociologie doit-elle entretenir avec son objet? Enfin, quelle rôle le sociologue doit-il tenir face au pouvoir? Ce sont les questions auxquelles nous allons tenter de réfléchir, à défaut de pouvoir leurs donner des réponses définitives.
La sociologie se doit certainement d'être non seulement analytique, mais aussi critique sans toutefois être normative, là est tout le défi. Elle se doit d'être non normative, car il incombe au Politique la mission de choisir les grandes orientations qui président à la destiné des sociétés. La sociologie doit sans doute être, au même titre que la physique, la biologie et la médecine, une discipline pouvant avertir des dangers possibles de tel ou tel projet, ou des répercussions probables de telles ou telles décisions - toujours en tenant compte des limites de l'analyse inhérentes à celles de l'outil. Le Politique, pour sa part, se doit de ne pas ignorer le savoir sociologique dans la conduite d'une société. Max Weber a souvent répété que "les vertus du politique étaient incompatibles avec celles du savant. Mais son souci de séparer n'était pas plus aigu que sa conscience du lien entre les deux activités" .
L'idéal serait évidemment que chaque scientifique connaisse un minimum de typologies politiques. Aristote, Platon, Machiavel, Montesquieux et tous les autres vallent le détour. L'idéal voudrait aussi que les politiciens s'intéressent aux conséquences possibles - autres que lucratives - des inventions technico-scientifiques.
Maints débats sur le savoir sociologique et son objet ont eu lieu. En fait, si nous sommes réunis aujourd'hui, c'est que ce débat est loin d'être clos. Le fait d'étudier un objet dont nous faisons partie, de le regarder à travers un filtre culturel; enfin, le fait de participer directement et indirectement à la transformation de cet objet par le phénomène de réflexivité, met le sociologue dans une position délicate, et son travail, au centre d'enjeux fondamentaux pour la production et reproduction d'une société.
D'aucun reproche à la sociologie de participer à la transformation de l'objet qu'elle se donne à étudier. Ils nommeront cela un effet pervers. Mais cette réalité n'est-elle pas un des grands intérêts de la sociologie? Pourquoi alors ne pas contribuer à, non seulement expliquer, mais aussi transformer pour un mieux le social, mais sans toutefois être normatif dans le sens d'imposition de règles de conduites, car -je le répète - c'est au Politique à prendre ces décisions. Nous pouvons tout au plus constater, analyser, critiquer et conseiller.
Une dernière remarque sur l'épistémologie actuelle en sociologie. Elle nous permettra d'éclairer un peu plus le rapport de la sociologie avec son objet, ainsi que la fonction du sociologue au sein de la société.
Si nous nous plaçons dans la logique du simulacre, de la séduction et de la gestion dénoncée par Baudrillard, Freitag et tant d'autres, alors la sociologie est un discours sur une réalité posée comme virtuelle par la disparition de tout référent réel ; cette pseudo-réalité n'étant, in fine, que la gestion technocratique de rapports opératoires, utilitaristes et instrumentaux, à finalité uniquement fonctionnelle. Avec ce que Baudrillard a appelé la loi structurale de la valeur, nous sommes passés - selon sa logique - à la production directe des rapports sociaux. Michel Freitag le dit en ces termes: "on est donc passé d'une société de production économique à une société où l'essentiel de l'activité sociale consiste à produire directement des rapports sociaux" .
Autrement dit, on produit directement de la symbolique dont les signes ont la faculté de se permuter à volonté. Cela marque, selon Baudrillard - la "fin de la dialectique signifiant/signifié qui permettait l'accumulation du savoir et du sens. [...]. C'est ça le bordel généralisé du capital, non pas le bordel de prostitution, mais bordel de substitution et de commutation" . Le système est devenu auto-référenciel, et la disparition des garants méta-sociaux n'y est pas étrangère, puisque ceux-ci permettaient une référence de type transcendantal. Castoriadis le pose en ces termes:
"l'idée que les significations sont simplement contingentes semble bien à la base de la décomposition progressive du tissu social dans le monde contemporain".
Mais, c'est sans aucun doute le prix à payer de notre autonomie, et de notre accès à une conscience historique. Les garants méta-sociaux permettaient aux sociétés de se dédoubler et ainsi de regarder un ailleurs . L'élite de la post-modernité, pour sa part, se regarde elle-même, se complait dans cette relation spéculaire, et se perd dans son discours, sorte de soliloque devenant stérile car n'allant pas au delà de la déconstruction des choses. Il y a heureusement moyen de dépasser ce stade.
Dans le désordre symbolique qui caractérise la post-modernité, la sociologie a très certainement un rôle prépondérant à tenir. Fille de la philosophie, la sociologie peut la dépasser à certains égards, dans la mesure où elle peut-être tout à la fois une philosophie critique de l'action, c'est-à-dire un savoir pragmatique, alliée à une théorie générale du souhaitable socialement et écologiquement, dont le support théorique serait une théorie sociale du chaos.
Nous pouvons donc réconcilier l'aspect gestionnaire actuel des sciences sociales avec l'aspect idéaliste d'une tradition holiste et analytico-critique en sociologie. La première étant, idéalement, subordonnée à la seconde pour fin -au moins tentative - de cohérence.
IV. La théorie du chaos en sociologie
Pour compléter cette communication, j'aimerai parler de façon plus concrète d'une nouvelle approche sociologique du réel que j'appellerai, la sociologie dynamique. Elle se rattacher à la systémique sociale.
Cette réflexion se veut un exercice exploratoire en vue de construire un cadre explicatif d'orientation systémique, dont la théorie du chaos sera le support théorique. Elle se veut aussi une redéfinition des possibilités pour le sociologue de saisir la réalité, et donc d'intervenir - via le politique - sur celle-ci.
La réconciliation des deux courants mentionnés plus haut pourrait se penser plus précisément comme suit : globalement nous aurions une théorie générale du souhaitable socialement et écologiquement, dont le cadre paradigmatique serait une théorie sociale du chaos ; et localement des théories qui permettraient - je cite Freitag - "la gestion et l'opération, la maintenance et le déploiement de ce nouveau système, de cette nouvelle réalité qui est aussi notre nouvelle condition collective à caractère existentiel" . Par nouvelle réalité, l'auteur parle bien-sûr de notre société technocratique et techno-scientifique qu'il faut améliorer.
Ces théories locales qui s'étayent sur la théorie générale sont une sorte de politique du moindre mal, puisque le fonctionnement des systèmes finit toujours par nous échapper et produire ce qu'Illitch appelle de la contre-productivité, liée aux variations et perturbations d'abord infimes et imperceptibles, puis grossissantes, de façon parfois exponentielles par les effets de rétroaction, ou boucles de feed-back positif. Une constante adaptation et réadaptation aux systèmes - et du système - est nécessaire puisque la post-modernité est synonyme de vitesse et de mouvement.
Un cadre explicatif d'orientation systémique, dont la théorie
du chaos sera le support théorique "suppose, et se propose
de démontrer, que des relations sociales ou socio-politique,
des formes ou structures provisoires, constituent par elles-même
des équilibres ou des deséquilibres, des complémentarités
ou des ordres tensionnels, des dialectiques, qui sont
par eux-mêmes des dynamismes et qui provoquent ou participent
à des transformations" .
Cette sociologie travaille avec des paradigmes qui sont en rupture avec la lecture classique des phénomènes complexes. Cette théorie jette un nouveau regard sur l'organisation de la nature et du vivant, et essaye de construire une vision du monde où se croisent hasard et nécessité, ordre et désordre, création et lois.
On peut alors poser la formation des collectivités sociales en terme d'auto-organisation. Autrement dit, comment l'humanité s'est-elle organisée? S'est-elle auto-organisée sans création transcendantale originelle? Et, au delà de cela, pourquoi l'a t-elle fait de cette façon?
La théorie du chaos nous montre que l'évolution d'un système complexe peut être fortement erratique. Son contrôle et sa compréhension ne peuvent qu'être limitée. Le problème de la science est de comprendre les logiques créatrices et évolutives sous-jacente à notre création. Par logique évolutive, il faut comprendre les processus qui président à la création et à la perpétuation des formes et phénomènes. Or, nous avons dit auparavant, que nous ne pouvions en sociologie formaliser seulement les processus. Le contenu exacte des formes issues des processus renvoit à une combinaison des conditions initiales (la dimension déterministe), du hasard (reflet d'un déterminisme local qui nous échappe?), et de la volonté de l'être humain. Sa prédiction à long terme tient donc de l'oracle.
Les scientifiques travaillant sur les théories du chaos nous
disent que :
"Uncertainty is also an important element of nonlinear
systems since the outcomes of changing variable interactions
cannot be known. Thus, the complexity of both internal dynamics
an environmental "disturbances" generate considerable uncertainty
during change process in non-linear systems. This is particularly
true during chaotic regimes. As a result, any effort at long
term prediction in nonlinear systems is highly suspect".
Quelle légitimité possède la théorie du
chaos si on pose le théorème d'incomplétude de Gödel
et la relation d'incertitude d'Heisenberg ? L'objection tient. Toutefois,
la légétimité semble se trouver dans le consensus
sur la théorie de Feigenbaum mentionnée plus haut, et confirmée
par E. Elliott et L. D. Keil :
"This process of cycle doubling in the number of
alternative and continuous patterns of value is labeled period
doubling. It is this continuus bifurcation of period doubling
that eventuates in the road to chaos"
Ce qui autrement dit, signifie qu'un regroupement d'individus prend automatiquement le caractère d'un système de relations symbolico-pratiques ou/et inversement, pouvant évoluer vers la stabilité ou le déséquilibre.
Le traitement simultanné des termes (logos/praxis) est ici fondé. Dans les sociétés évoluent des individus qui ont l'une ou l'autre perception de la réalité. Par concéquent, les sociétés possèdent les deux pôles. La dialectique fondamentale est là. Maintenant, nous avons plusieurs variations sur ces termes. Ceux-ci forment un continuum sur lequel se situent les perceptions des individus.
Cette opposition complémentaire ne doit pas être pensée en tant que dialectique dominants/dominés, car ceci est déjà un a priori naturaliste importé au socius qui ne peut servir de postulat indécidable. Nous nous éloignons alors du pôle d'objectivation.
L'hypothèse selon laquelle certaines personnes fonctionneraient selon le schème hégelien et d'autres selon le schème marxiste, n'est pas encore invalidée. L'hypothèse selon laquelle nous pourrions fonctionner suivant l'un ou l'autre, tout dépendent des circonstantes, lieux ou époques, ne l'est pas non-plus. Combien de perceptions existe t-il jusqu'à présent. L'atomiste (marxiste avant l'heure), le platonisme (l'autre camps). De cette opposition complémentaire sortent toutes sortes de "néo-quelquechose".
Jusqu'à présent, ce fut toujours l'une contre l'autre. Est-ce une perception crédible, vraie, réaliste ou suffisante de la réalité. Libre à la critique.
Conclusion
Face à la constatation du pouvoir très limité du sociologue à circonscrire et contrôler son objet d'étude, que conclure? Premièrement, la connaissance et la reconnaissance de cette limite, apporte un bémol à la volonté de puissance de l'expert, et par ricochet, devrait - idéalement - avoir le même effet sur les politiciens. Deuxièmement, cet état de fait devrait nous amener à être plus prudent dans la manipulation des systèmes, que ce soit le capital génétique, les divers écosystèmes, ou encore le "sacro-saint" marché ; car comme nous l'avons dit plus haut, fatalement, par la dynamique interne du processus, le système peut devenir en quelque sorte autonome ou auto-référenciel. Il échappe alors à notre contôle et ne possède plus de finalités ou de moyens consciemment choisies par la collectivité, dans l'intérêt de celle-ci.
Donc, si nous ne freinont pas, ou ne changeons pas la dynamique évolutive actuelle par notre volonté, le système lui-même va poursuivre la voie que nous lui avons en partie indiquée. Cette voie est celle de la surchauffe de la croissance, de la pollution, des maladies nouvelles et anciennes et du délitement progressif des repères normatifs qui permettaient de s'adapter à une culture et sa praxis. Aujourd'hui, de plus en plus de gens partagent de moins en moins de choses, mais corollairement partagent tous, ou presque, le sentiment de désenchantement du monde. Le lien social se brise, le tissu social doucement se déchire, et pire le dialogue entre gouvernants et gouvernés devient de plus en plus un dialogue de sourds.
C'est donc pour éviter que le monde ne se transforme à notre insu, par défaut, et pour éviter qu'un bouleversement radical et irréversible pour l'humanité ne survienne, que les sociologues doivent élever la voix afin se faire entendre par la société civile et le politique.
Il faut qu'idéalement, tous ensembles, nous puissions discuter
des grandes orientations du futur. Restaurons une Agora. Ceci ne sont pas
de vains propos moraux, ou moralisateurs.
Copyright, GILLES PORTENSEIGNE, 1997, 2002.