À C. Mistral
Si les envolées de ton esprit ne m'avaient
suggéré de visiter à nouveau ce qui suit,
il dormirait encore, cet écrit de France.
L'autofiction, dis-tu ?
La perception commence au changement
de sensation; d'où la nécessité du voyage.
André Gide
Paludes
Paris: les premiers jours
Déjà, le poids d'une histoire, la mienne, m'astreint à confronter les illusions, car, si fou que cela paraisse, tant de châteaux s'écroulent, virtuels qu'ils sont, quand je vois ces réalités inimaginées auparavant. Le départ de Montréal fut des plus palpitants en ce qu'il aurait pu n'avoir jamais eu lieu. Un simple papier permet la découverte comme il peut l'empêcher.
Toujours est-il que ce passeport qui nous manquait, à Montréal, aura su "se faire retrouver": A*** avait oublié son nouveau passeport chez lui, et s'en est aperçu lorsqu'il a présenté des papiers périmés au comptoir d'embarquement. L'argent, une course de cent-cinquante dollars entre Mirabel et Hochelaga, le Dieu qu'un véloce chauffeur de taxi priait, nous ont donné la chance et le risque de comprendre l'autre et nous-mêmes. Se comprendre en palpant la différence.
L'arrivée, ou le choc, choc car la familiarité se dilue, aussitôt la ville de Paris découverte partiellement — la vraie; une fréquentation nouvelle, comme un plongeon dans un monde que l'on croit nôtre, mais qui ne nous appartient que par un imaginaire dont on a pris connaissance de façon livresque. Livresquement. Tout, tout, ici, se présente livresquement. Les gens, si l'on veut, semblent divisés en deux classes: premièrement, ceux qui acceptent cet héritage et qui en tirent une force d'émulation servie par l'exemplaire; et, deuxièmement, ceux qui, désabusés par ce faste intellectuel semblant superflu au quotidien, en rejettent presque la totalité.
Ai vu le Louvre, Le Louvre ! Tant de fois, durant ma jeunesse, la seule mention de ce musée m'a fait trembler, frémir. J'en subodorais toute la splendeur et la grandeur, et n'avais point tort, bien que mes attentes fussent alors différentes de ce que j'ai vécu aujourd'hui. Au début de la vingtaine, c'est avec plus de retenu que j'ai apprécié l'Art et les phantasmes qui ont meublé mon enfance. Tellement de travaux dont j'aspirais d'admirer l'éclat, le lustre, la patine, mais surtout, postuler au sublime.
Un sublime qui, justement, procède d'un hier que je recherche peut-être trop. Pourtant, il y a un certain sublime dont l'absence me meurtrit, non pas que cette absence soit pour l'instant impossible à vivre, mais, simplement, j'eusse aimé me redécouvrir sans ce manque. C***. Chaque française me renvoie ton image, mais imparfaite, une icône autre, que je n'ai point apprivoisée. L'altérité comme vecteur de la compréhension de ce que l'on aime, de celle que l'on aime.
Donc, pour y revenir, car il le faut, le Louvre m'est apparu, il s'est découvert à moi inatteignable: a-t-on jamais connu ce Capharnaüm, ce labyrinthe; peut-on aspirer à le saisir? Trois heures devant une seule toile n'auraient pas même "suffi". Mais c'est là que l'expérience prend son importance, que l'impression garde son charme, sa poésie. Si je pouvais ne jamais oublier le tremblement que m'a causé la "petite mendiante rousse", de Deroy.
Cimetière Montparnasse, Baudelaire, une tombe, la sobriété finale d'une vie fixée sur l'idéal, avec les déchirements inévitables que cette fixation suppose, une sobriété qu'une telle vie n'aurait nullement présagée, un mariage funèbre entre Aupick et son beau-fils, Baudelaire enseveli avec l'homme qu'il a le plus détesté: n'avait-il pas exhorté les révolutionnaires de 48 à s'en prendre à son beau-père? Il aurait peut-être aimé ce luxe bourgeois et paisible dans lequel il repose. Sûrement. Une partie de son idéal — ne plus s'inquiéter — lui est acquise. L'ennui subsiste. Un cimetière a une ambiance qui lui est propre.
A*** en parle, et il parle, parle de bien d'autres choses, qui ne sont pas totalement différentes de celles dont il me parle habituellement. L'amicale continuité. Nous sommes ensemble "Tel qu'en lui-même enfin...". Mais l'éternité ne nous change pas. Tiens, Mallarmé dînait et "devisait" à un café où nous sommes allés boire un verre. Tout un verre; le mythe reste une puissance pécuniaire et touristique. Un écrivain remettait son manuscrit, je crois, à son éditeur, semblant vouloir s'inscrire dans la tradition. Quoique son visage ne me fût pas inconnu, je l'ai vu quelque part dans un magazine quelconque, la rareté du moment ne fut pas de son ressort; il s'est plutôt agi de mes pensées qui ont pu trouver, par une interprétation de la situation, une valeur à l'ambiance.
Des cathédrales, de l'architecture, de l'art décoratif, tout s'engorge, s'enchevêtre et s'imbrique et finit par donner une pléthore d'informations et d'influences. Il y a des noms pluriels sous les nombreuses statues, sous les cadres et les monuments. Le Parisien s'en lasse, mais l'étranger manque d'air, il ne sait plus où reposer sa relative ignorance. Mais justement, autant ce sentiment de médiocrité m'écrase sans que j'aie jamais su pourquoi, autant je réussi a en comprendre les linéaments et à en démêler les plus sombres subtilités. Seul l'imaginaire semble écraser; il faut prendre pour exemple mon gaillard et son éditeur au Café des Deux Magots. Son réel ne m'imposait en rien; tandis que la simple mention de Mallarmé sur la carte des vins a réussi à me transporter ailleurs.
Le sang coulait tout au long des colonnes de Notre-Dame, sang dont les étrangers se repaissaient. Je termine sur le vin, à cause duquel l'écriture devient bancale, mais peut-être plus véridique. Sur le fromage, oublié durant toute la journée dans notre chambre d'hôtel, et qui a empesté cette chambre à un point tel que la femme de ménage a ouvert la fenêtre pour aérer, preuve que les Français, parfois, ne peuvent plus sentir leur terroir.
Mercredi, Paris
Seul, dans un café de Montmartre, et suis perdu. Perdu et extrêmement nerveux, une nervosité qui tient de l'étranglement interne. Ai laissé A*** aller de son côté à la Tour Eiffel. Il n'y avait rien là qui eût pu m'intéresser, car un tel monument ne garde selon moi qu'une sorte de valeur purement promotionnelle. Eiffel avait peut-être de bons desseins, mais qu'en reste-t-il? J'ai trouvé l'affiche de C***, l'affiche d'un film de Lelouch, et celle pour qui je l'ai trouvée me manque. La femme française a le visage carré, je crois, avec des lignes dures, nettes et dessinées de trop précise façon. J'apprécie quelque rondeur. D'ailleurs, tout semble, dans le physique des gens d'ici, être ( Pause: à la radio du café, "Comic Strip" de Gainsbourg ) caractérisé par un mouvement rectiligne; les femmes sont "oblongues". C'est bizarre; de plus, l'espace individuel est on ne peut plus restreint. Le Parisien n'existe que pour lui alors que l'on gonfle l'idée collective à coups de piédestaux aux grands hommes et à leurs réalisations. Voilà un des nombreux paradoxes que je rencontre.
J'ai chaud et l'alcool commence de me faire beaucoup de tort. Ma gorge et mon dos me causent de l'inquiétude. C'est le Paris imaginaire que j'aimais, est-ce celui que je continuerai d'aimer. Il y a trop d'anachronismes et d'incongruités pour que je puisse apprécier ces réalités auxquelles je fais maigrement face. Les "Tableaux parisiens" plaisent souvent mieux qu'une photographie instantanée. On dirait que le Parisien aime passer le temps avec des paroles vides. Dans une heure de "discours", il n'y a pas trois minutes qui vaillent qu'on leur porte quelque attention. La discussion est elliptique, syncopée, et elle manque de suite lorsque l'émotion devient tant soit peu intéressée. Ce sont des échanges que je surprends çà et là, au hasard.
Pour la plupart, comme le serveur du restaurant où nous avons soupé hier soir, ils jugent à l'avance et pensent nous connaître a priori. Avec morgue, ils nous en veulent de ne pas comprendre le code implicite auquel les "initiés" souscrivent. Damné code. Évidemment, la solitude de ma chambre ne me permettra pas de l'appréhender, ce code.
Dans un autre ordre d'idées, la publicité, chose qui m'horripile d'ordinaire assez facilement, garde une subtilité dont je ne puis nier le charme. Elle est aussi elliptique que le langage, mais, peut-être parce que je ne la comprends pas, elle est attrayante. Non seulement la plastique en est-elle plus travaillée que ce à quoi je suis habitué, elle participe aussi de la grande entreprise de sensibilisation à la gloire de la nation. Je pense surtout à celle-là montrant Jean Moulin avec pour inscription: "Ceux qui ont dit non". Pour une pièce de théâtre m'a-t-on dit. Ainsi les héros nationaux sont-ils recyclés à toutes les sauces, de même que chaque pierre de Paris semble attribuée à un grand homme. On pousse la chose, avec le Panthéon, en parlant de temple laïque. Religiosité de toutes sortes.
Un soir
Assis, encore seul, car journée de repos, c'est-à-dire le calme que m'apporte le temps durant lequel je divague avec attention. Je passerai la soirée devant le dôme des Invalides, Tombeau de Napoléon. Ce nom est charmant, poétique, porte facilement à la rêverie. Ces Invalides m'imposent sans même que je sache de qui il en retourne, sans même que je me doute... d'eux. En vérité, je ne peux douter d'aucun Parisien. L'ignorance mais le bon sens.
Rodin a déformé la matière et la rendue plus qu'intéressante, ce qui, par le fait même, donne à son art une démesure dont je me suis gavé tout au long de ma visite. Les gens ont peur de toucher un bronze. Encore faudrait-il qu'ils sachent que la sculpture peut, dans les limites du possible, pas le marbre fragile, se laisser appréhender par nos facultés tactiles. Aussi le conservateur de ce musée m'apparaît-il comme un imbécile, à tout le moins un homme qui subordonne les impératifs artistiques à des contraintes mineures comme exposer les oeuvres dans un jardin en les protégeant d'un coffre. Comment apprécier une oeuvre alors qu'elle est dans une galerie de verre avec un fond opaque qui nous empêche de la voir et de tourner autour de la pièce? Art de l'espace, exploitation de la multiplicité des points de vue, la sculpture meurt lorsque, prise et encadrée par des limites avilissantes, le regard ne peut plus se poser où il veut, où il le faut.
Les pigeons ont tellement peu d'espace qu'ils volent à la verticale et rasent le crâne des passants pour échapper à eux-mêmes. La bière est tolérée partout, avec ce qui en découle, je bois urbi et orbi.
Tout le monde, ou presque, porte de très beaux vêtements, le chic prévaut. Les robineux, quant à eux, ont la verve haute et ils font beaucoup de bruit, ces gitans de l'immobile. Quand on aborde gentiment quelqu'un, celui-ci répond habituellement avec une politesse étonnante, même si, la plupart du temps, il ne sait de quoi il parle. Il est vrai que Paris demeure inconnu à tous. Les chauffeurs de taxi savent-ils au moins le chemin des gloires et des misères? Un café devant moi: Le Vauban. Est-ce une prison? Justement, le café est une des douces prisons que le Parisien choisit. Un quidam survient qui veut une tige.
— C'est quoi, une tige? je lui demande.
C'est quand il a reformulé que j'ai compris: "Mais quoi, c'est une clope!" J'étais culturellement préparé pour l'argot de la deuxième tournure.
Trois beaux nouveaux volumes pour ma bibliothèque, Dante et sa Comédie, tout dorés les volumes, comme le jour qui passe et semble ne jamais finir. Le soleil attend vraiment son dernier souffle avant d'expirer.
On me regarde toujours d'un oeil torve, avec une certaine perplexité. Nul ne porte la barbe ou les cheveux longs, ici, et l'homogénéité glabre est évitée, peut-être seulement, par la grande affluence de touristes. Je suis couché dans la pisse et la merde de chien, devant le tombeau d'un empereur. Tiens, un autobus de cons qui découvrent en groupe ce qu'ils refusent de voir de leur propre chef. Du tourisme institutionnalisé; un repos, une possibilité de voir sans devoir regarder. Ne plus avoir à "gérer" son temps. L'humidité atmosphérique du soir descend et je n'ai plus de bière.
J'ai voulu, tout à l'heure, en allant refaire mes réserves, expliquer à l'épicier qu'il me donnait trop de monnaie; il n'a rien compris, mon accent et tout, et moi, engourdi, j'ai décidé d'être honnête, j'ai suppléé à son manque de mathématiques par une quantité moindre de liquide à venir, dans tous les sens du terme. Les bouteilles de bière sont petites, sympathiques, si ce n'est qu'en trois gorgées elles sont vides.
Nuit
J'ai parlé, en ce sens que je lui ai parlé, ma C***
Le problème de la représentation du rien. Comment montrer ce qui se définit par son absence?
Quelque part dans la semaine
Je suis arrivé dans le Midi, à Montpellier, et le soleil frappe fort. Quel repos, quelle différence avec Paris l'énergique. J'apprécie beaucoup ce coin de France. Ai vu D***. Il a changé, reste le même par rapport à la distance qu'il conserve dans le propos, ou plutôt dans l'attitude. Montpellier est jeune et universitaire, tout y est de couleur fauve, du moins dans le coeur de la vieille ville.
Suis allé à une soirée, dont la société était composée d'amis de D***, lesquels ne sont pas intéressés par quoi que ce soit qui ne vienne ou de leur propre pays ou des U. S. A. Ils me parlent de leur envie d'apprendre l'anglais, de voir New-york. Sont très fébriles, malgré l'influence de l'alcool qui, moi, me rend apathique. Leurs tics sont nombreux, leurs jugements expéditifs. Ma barbe, dont plusieurs s'étonnent, a permis à un jeune homme de me taxer d'intellectuel:
"Vous portez une barbe, vous êtes donc un intello".
Ce dernier terme dans son acception la plus péjorative. Le garçon est venu s'asseoir près de moi, avec ses quelques copains, puis, pour relancer la discussion, n'a rien trouvé d'autre que de m'envoyer: "De quoi parlait-on ? Était-ce de Nietzsche ?" Un Nigaud haut de gamme.
La musique, latine, était rythmée, des airs de salsa, etc. J'ai encore trop bu; le lendemain matin avait une de ces lourdeurs qu'il m'a fallu combattre et qui n'est totalement disparue que lorsque nous sommes arrivés, A*** et moi, à Sète, près de la mer et de l'Homme, "La mer, la mer, toujours recommencée", pour j'y vive vers et verres.
Sète, Samedi
Un temps sans elle. Elle me manque par le sentiment de ne plus avoir avec soi quelqu'un dont la complicité reste absolue. Aussi la mer d'un turquoise terriblement calme. La décrire sans symbole, approximation, c'est l'achoppement. Me taire sur ce point.
Une drôle de pénétration me surprend, à cette heure tardive, alors que A*** est sorti chasser la jeunesse, utopie et chimère de voyage. La gorge me fait souffrir, elle est enflée, gonflée, et cette pression dans le gosier empêche toute concentration, attention ou autre condition de l'esprit nécessaire à quelque lecture ou écriture. Cela ajouté à un manque du coeur; l'esprit n'en peut que rester coi, aphone, sans résultat aucun. Mes doigts écrivent mal, les lettres se forment difficilement, l'ennui me gagne, et je me tais.
Montpellier
Je reparlerai de Sète, qui m'a donné de vives impressions marines et pittoresques dans tout ce qu'il y a de plus sain. D*** n'avait pas raison, ce village est le mien.
Quelques jours après, à la buanderie, Montpellier
Un arabe, près de moi, ou du moins un jeune homme dont le visage au teint mordoré rend l'idée que je m'en fait plutôt musulmane. Ses cheveux sont d'un noir brillant. Sur son chandail: " Just be rare". Un Jeans. De banals souliers, peut-être tout juste comme je les aime lorsque l'occasion ne fournit pas de motifs à en porter d'un autre genre. Le logo de son chandail sonne faux, comme tout ce qui n'est pas issu de soi, recherche intérieure. Cela n'étonne point chez lui, cependant, car, aussitôt entré dans le lavoir, ses regards furtifs envoyés à chacun de nous trahissaient son manque d'assurance. Il est seul. Il n'ose me regarder. Gêne simplement courtoise? Son maintien jure avec celui des autres, ou encore me plaît. On me reprochait mon calme à la soirée où D*** m'emmena, alors que l'insécurité me rongeait. Quand moi j'aime le calme des dieux. Ma graphie est laide, mais laide.
Avignon
Deux coups de fil importants, aujourd'hui, C*** et ma mère. Deux femmes, l'origine et l'avenir. Je la sens tout près de moi, l'idée de C***, si présente que sa matérialité s'en voit oubliée. Je lui dirai que je l'aime, mais sans trop d'insistance, afin que les paroles ne s'usent pas.
La mort m'occupe beaucoup ces derniers jours. Ma gorge? ou simplement le contact avec ces immenses constructions humaines qui enfantèrent tant de sacrifices, tant de morts d'hommes. A chacun de mes regards, à chaque fois que je touche un mur en décomposition, mon ventre se sert à la pensée des échafaudages s'écroulant, emportant dans leur chute tous ces pères de famille, hommes affamés par la vie fastueuse des seigneurs, des papes, dont on m'expliquait que leur repas de réception engloutissaient des milliers de poulets, trente-six mille oeufs, je ne sais combien de boeufs et j'en passe. Pourtant, le palais reste superbe, avec ses airs fin d'art roman et ses têtes de statues décapitées par la fureur révolutionnaire; les parties non restaurées de l'édifice ont une vraie fraîcheur, pour contradictoire que cela paraisse; mais, s'il avait fallu qu'on ne l'eût pas entretenu, ce palais, que fût-il resté des morts d'hommes ?
Retour en arrière: Sète
Le parfum des filets, l'embrun qui, puissant et fort comme un enfant d'océan, me renvoie mes souvenirs de jeunesse; un accent rythmé par la vague. Sète et Valery, dont le "Cimetière Marin" m'est revenu avec une étrange nouveauté, avec une poésie ancrée dans le réel, chose rare pour moi. Ce contraste évident entre la mort et la vie, tombe et mer, qui allie dans un seul élan les deux parties de l'antinomie, l'unifie dans une vaste indétermination. Petites montagnes, petits canaux et, aussi, chaleur intense. Insolation comme salaire pour une longue exposition au soleil. J'avoue mon embarras puéril face à la nudité des femmes, sur les plages. Pas de timidité chez elles en ce qui a trait à leur corps. D'elles, alors, se dégage une impression d'harmonie où l'ostentation n'est pas absente. Elles savent qu'on les regarde, et moi aussi, je me sais les regarder.
Avignon II
L'ironie française, incontournable. Elle est d'un autre type que la nôtre, plus caustique, mordante et acérée; autrement dit, l'attaque comme l'arme la meilleure. Mais elle est moins élaborée, me semble-t-il, qu'à l'époque de ce jadis fruit de mes lectures; elle emprunte des voies plus courtes. Il n'y a pas autant ce souci de fignoler que je croyais encore présent : la rapidité et l'effet l'emportent sur toutes autres considérations. L'envolée dans laquelle l'esprit prend mille et un détours n'a plus sa place.
Il y a probablement trop d'États-uniens ici pour que je m'y plaise, pour que l'endroit ne s'enfouisse pas sous le travestissement. Un pays tient une part de son âme des habitants qui le composent, mais ici, une personne sur deux ou trois est un touriste, moi compris. Je n'avais pas aperçu tant d'étrangers à Paris, puisqu'ils se perdaient dans le brouillard humain. Aussi les États-uniens prennent-ils un vilain plaisir à demander tout comme s'il n'y avait jamais lieu de le leur refuser. Roi et maître dans la cité papale. Rien à y faire, ils sont chez eux où qu'ils soient. Le Bar L'Américain, Le Cinéma l'Américain, déférence du peuple français envers cette foule de pisse-merde avec le Festival Américain qui se déroule présentement.
Le mistral souffle, souffle avec la souffrance qu'il impose aux gens d'ici, comme me le raconte notre hôte. Un "garçon" fascinant. Énigmatique. Ah ces hommes! qui ne se laissent pas percer, croient-ils, qui montent une barrière et préservent une froideur dans leurs relations, mais dont la fréquentation donne à penser qu'ils se confient sans que rien paraisse. Bien sûr, cet hôtelier serait certainement déplaisant en d'autres circonstances; un autre contexte, il m'eût été insipide, mais cette espèce de conviction qu'il a de m'avoir compris tout entier, en gardant le contrôle de ses propres effusions, m'amuse. Car, à vrai dire, tous me classent et me posent une étiquette, se fixent sur leur idée première de moi. Le culte de l'apparence. A Carcassonne, il y a quelques jours, une jeune fille de dix ou douze ans me pointait du doigt en riant. Il faut dire qu'ici, la banalité de la propreté s'exprime par une peau dénuée de toute pilosité.
Nuit
Chasse à l'homme pour A***. De mon côté, j'ai vu, lorsque je suis allé téléphoner à C***, une affiche publicitaire sur laquelle il était inscrit: "Une ville, Une mode". La belle affaire pour moi. Rires après que j'eus pensé au mécanisme de ce genre de réclame.
Lire un peu... pour aller vers l'autre, toutes partielles que soient les pistes qu'il me propose. Pour oublier l'instant d'un moment.
***
Durée de la lecture: courte; l'attention faible, que l'on accorde à un mot sans relâcher l'idée; donc, favoriser le retour. La phrase, des lectures répétées, pallier l'insuffisance. Aussi contrecarrer la rature sans omettre et sans jouer sur la qualité. L'écriture trahit. Trahir. Sens du mot, sens du texte. L'écriture se résume par la direction que l'on y donne. Ligne droite ou brisée, un peu comme dans les relations humaines.
Je note l'habitude de la contradiction en tant que nécessité, mais, de ce fait, chaîne: un saut sous-tend la contradiction qui n'assure jamais réellement l'atterrissage à l'endroit voulu ou supputé.
Étrangement, ce soir, je sors du domaine de mon voyage pour mieux me perdre dans des ratiocinations nourries de petites bouteilles à trois gorgées. L'hôtelier énigmatique, qui garde des dives en réserve pour les cas d'urgence, a soif de l'or autant que j'ai besoin de blonde. Il économise pour s'offrir une hutte en Martinique. Mais qu'il le fasse sur mon dos, avec ses trois gorgées à dix francs, c'est ma veine. Tant pis, je lui vide sa 24 pour contribuer à son déménagement dans les Antilles. Ma nuit se termine en fureur, je rêve aux rêves d'un Dieu.
Paris
Je suis de retour à Paris. N'ai jamais pu voir Rouen, car, dans ma soûlonnerie pseudo-nationaliste du 24 juin, je n'ai fêté que la seule occasion de fêter. Discussions avec un gros bonhomme à Rouen, d'une duplicité et d'un chauvinisme assurés. Plusieurs conneries dites, à nous deux, plusieurs dont je ne mesure que peu, aujourd'hui, la bêtise. Mémoire. Peut-être chanceux de ne plus se les rappeler. Journée médiocre, maux de tête, vertiges, sueurs froides et chaudes, frissons et nausée. Enfin, le prix à payer. Le Picon-bière m'a sonné le foie, en Normandie. Le gaulliste avec qui je parlais, pendant cette Saint-Jean, en a profité pour se tirer sans payer son addition: coût pour l'avoir entendu me vanter la France propre et sans tache, presque deux cents francs. Bon. Ce soir, ai vu Pigalle. Rien de vraiment impressionnant. Je n'ai pas cherché à approfondir. Sauf qu'une dame en dentelles qui m'invitait avec son caniche en laisse a usé juste pour moi de tous les clichés de la sollicitation, et, afin de la remercier, j'ai usé du charme de mon sourire fond de tonneau post-échec-référendaire.
La voix de C*** semblait distante, au téléphone. Il n'est rien de plus normal. Impossible d'offrir constamment sur un plat d'argent la passion, surtout sur des plats d'argent téléphoniques. Je n'ai aucune imagination pour les cadeaux. Là, je suis las...
Lendemain, Paris
La nouveauté devrait être une forme plus poussée de la contradiction: elle aurait nié, en conservant plusieurs choses, elle se serait affirmée, sur ses bases, en inversant quelques colonnes.
Une longue marche, une lente déambulation, vers l'épicerie pour faire le plein de vin et de bière, et aussi de cigarettes, des Craven A sans filtre.
Paris m'est plus tendre quelque temps avant le départ; le périple permet de tout mettre en perspective et de jouir d'une matinée aux Jardins du Luxembourg, de voir la France sous ses nombreux rapports dont la Ville en est un parmi tant d'autres, le centre de la centralisation, l'endroit où bouillonnent les énergies non seulement d'un pays, mais d'une planète, d'un passé, d'un présent, et qui pourrait dire quant au reste.