La blancheur jaunie des murs contraste avec l'idée de propreté; l'odeur du chlore, cependant, nous rappelle la fonction de l'endroit. La préposée, qui semble avoir toujours été vieille, se cache derrière de gros verres, ses lunettes lui voilent toute espèce de porte de sortie : elle y est confinée par quelque loi. Le bruit, aussi, le roulement vain des laveuses qui ne réussiront pas à tout détacher, le vacarme des cycles qui se succèdent, le tournoiement des lessives et les regards vitreux dont la fixité étonne. Hercule et Bandit courent tous deux après la balle qu'on leur lance; cette balle qui rebondit sur les machines à sécher contre lesquelles les deux chiens s'assomment. C'est un rituel, entre les rares brassées, pour Thérèse, la préposée, entre deux brassées qui ne lui appartiennent pas, pour le lavage desquelles la préposée recevra un dollar cinquante en pourboire, ou plus, si nous sommes au début du mois, cinquante sous, deux misères, trois dollars.
Aujourd'hui, comme hier, il y a beaucoup d'activité, quatre personnes en tout, la buanderie déborde presque même si elle est vide, et une panique larvée s'installe dans l'esprit de la préposée, de Thérèse, cette vieille de toujours; car il y a les chiens à qui il faut lancer la balle, les lessives des autres, la monnaie à donner, ne pas être distraite, préserver l'intégrité du matériel, que personne n'ose utiliser une petite machine pour laver une grosse douillette; avoir peur du patron qui interdit les animaux dans son commerce et qui l'oblige à rembourser les soixante-quinze sous que l'on ne retrouve plus dans la caisse des assouplissants, vendus vingt-cinq sous chacun, non déclarés, gage d'une retraite en or pour le propriétaire, peut-être en Floride, où il fait chaud d'une chaleur américaine et jusqu'où les hardes des hordes pauvres ne portent pas leurs effluves.
— Laisse tranquille, Hercule, dérange pas personne.
Garder un oeil sur Hercule, afin qu'il n'harcelle que gentiment les clients qui paient un dollar ving-cinq l'utilisation du matériel hautement vétuste de l'institution. Garder un oeil sur les chiens en général, puisque tous les hommes sont des chiens, comme le dit Thérèse, mais rester tendre avec les deux animaux, les surveiller, ces enfants du voisin parti vaquer à ses affaires la conscience en paix, libre de préoccupations, car moyennant trois dollars, la préposée est sublimée en gardienne, le temps de prendre un verre pour le voisin.
Pourtant, il faut continuer de régler le bon déroulement des affaires, tâche compliquée qui consiste à distribuer les machines équitablement entre les clients, c'est-à-dire selon le nombre d'années de fidélité à la buanderie et selon la fréquence de leurs visites. Tous ont leur situation, une place dans la hiérarchie que ne peuvent perturber les nouveaux venus. Il y a ainsi sept machines réservées auxquelles la préposée doit jeter un oeil, l'oeil fatigué et voilé, fatigué à douze dollars par jour et les généreux pourboires mensuels. Bientôt, des sacs noirs s'amoncellent devant les blanches machines; une femme et son compagnon, tous deux fripés tel le linge qu'ils veulent laver, se questionnent sur la façon dont ils vont procéder. Rien n'est simple. Appuyé sur le rebord d'une laveuse, l'homme allume sa pipe, en laissant grisonner ses cheveux, ayant déjà oublié la lessive. Heureusement, la femme s'en souvient, mais partiellement, un peu comme avec l'existence, la lessive embrumée et voilà ; mais, vu qu'elle y vient depuis longtemps, à la buanderie, ses machines sont réservées, pour peu qu'elle ait pensé d'en avertir Thérèse qui, elle, ne voit aucun inconvénient à se compliquer le métier.