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J'ai reçu de Kaci Abdmeziem cette nouvelle de notre défunte collègue Safia Ketou extraite de son recueil intitulé "La Planète Mauve et autres nouvelles ", Editions Naaman , Sherbrooke (Québec, Canada).
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La Lune en flammes
    C’était en 2222. Yassine était alors commandant de la fusée « Aïda 15 ». Cette
Fusée, spécialement conçue pour le transport des voyageurs, appartenait à la compagnie « Air Lune ».
    Une fois par mois, elle transportait 500 voyageurs vers la Lune et vice-versa. L’agence « Air Lune » était située sur une île artificielle construite sur la mer Méditerranée en 1999.
    Ce jour-là, le départ eut lieu à 14h GMT, le commandant ayant effectué quelques tours de piste pour l’essai réglementaire. Ensuite, il avait inspecté le tableau de bord après avoir recensé le personnel qui devait être du voyage.
    A l’heure exacte, la tour de contrôle avait donné le signal de décollage. Toutes ces opérations  s’étaient déroulées normalement.
    La fusée s’était détachée de son socle et propulsée comme un oiseau sans poids.
Malika, l’hôtesse de l’air, effectuait son service. Elle avait une cabine munie de caméras constamment  braquées sur elle. Ce système lui permettait de diffuser ses instructions sans se déplacer. Les passagers pouvaient la voir sur les nombreux écrans qui garnissaient intérieurement le fuselage. En cas de nécessité, elle quittait sa cabine. Les 500 sièges de l’avion possédaient un minuscule tableau muni de boutons que les voyageurs manipulaient sous la direction de l’hôtesse. Ainsi, le dossier de l’un servait de tableau de bord à celui qui se trouvait immédiatement derrière.
    Une mélodie reposante baignait le compartiment des passagers. Cette musique avait été composée par un musicien-psychiatre, spécialiste des maladies nerveuses.
    Tout allait pour le mieux. Quelques voyageurs somnolaient, d’autres écrivaient, certains se servaient des friandises ou des boissons aux distributeurs automatiques.
Isolé dans se cabine, Yassine, le commandant, surveillait attentivement ses appareils. Il exécutait facilement toutes les manœuvres car il connaissait sa machine à  fond. En fait, il faisait corps avec elle, souffrant lorsqu’elle souffrait, riant quand elle était en forme. Ce qui était le cas, en général, heureusement.
    Pour Yassine, « Aïda 15 » n’était pas un objet mais une compagne sensible à laquelle il consacrait le plus gros de son temps. Une grande affectation liait l’homme et la machine. « C’est pour cela que tu refuses de te  marier ? » lui avait jeté son cousin. A ce souvenir, Yassine éclata de rire.
    « C’est vrai songea-til, je suis heureux ainsi, je n’ai besoin de rien d’autre. » Pour savourer cet instant privilégié, il faillit fermer les yeux. Son regard s’introvertit.
Il n’eut pas le temps de visiter son âme. Un bref sifflement avait retenti. C’était le signal d’alarme.
    Aussitôt après, une voix monocorde, leitmotiv du malheur, répéta : « Retour à terre.. Retour à terre.. Retour à terre.. ».
Immédiatement, Yassine ouvrit le contact avec la station d’alerte terrienne. D’une voix blanche, il demanda :
    -  Ici « Aïda 15 », que se passe-t-il
    Le responsable de la sécurité répondit :
    - La Lune est en péril
    La gorge de Yassine se contracta. Il fit un effort pour parler :
    - Puis-je faire quelque chose ?
    - Avec 500 passagers, c’est impossible
    - En effet, admit Yassine
    - Rentrez, voulez-vous ?
    - Bien.
    Les passagers de la fusée « Aïda 15 » ne se doutaient de rien. Ils se laissaient bercer dans les fauteuils parfumés. De temps à autre, il jetaient un coup d’œil sur les téléviseurs où le charmant visage multiplé veillait. Ils savaient également qu’en cas de besoin, elle viendrait, Une manette d’appel se trouvait sous chaque siège à cet effet. Aussi se sentaient-ils en sécurité.
    Ils se voyaient déjà sur la lune avec les parents ou amis qui s’y trouvaient.
    Le commandant Yassine appela l’hôtesse de bord.
    Avec tact, il lui apprit la mauvaise nouvelle. Il savait que son fiancé se trouvait là-bas. Elle devint blême tandis que ses yeux se chargeaient de terreur.
    Elle était au bord de l’évanouissement. Le commandant la fit asseoir et affirma :
    - Ils feront tout pour les sauver
    Il lui tendit un comprimé qu’elle avala machinalement. Elle maîtrisa son émotion et parvint à se relever.
    -  Que dois-je dire aux passagers ? demanda-t-elle.
    -  La vérité, dit-il. C’est préférable.
    -  Entendu commandant, fit-elle en sortant de la cabine de pilotage.
    Elle se donna un coup de peine et rejoignit son poste. Un instant, elle observa les voyageurs en réfléchissant aux propos qu’elle leur tiendrait. Elle remarqua une vieille dame qui lui rappela sa mère. Cela la réconforta et l’encouragea dans sa pénible mission.
    Elle s’efforça de prendre un ton dégagé pour dire : 
« Mesdames, messieurs, chacun de vous a une occupation ; ainsi je m’excuse de vous interrompre pour vous faire part de nouvelles qui viennent de nous parvenir ».
    Aussitôt, les 500 têtes se levèrent en direction des écrans. La musique s’était tue. Le silence était total.
    L’hôtesse reprit la parole :
    « N’ayez aucune inquiétude, je vous en prie. Ne vous alarmer pas outre mesure puisque pour l’instant nous n’avons aucun détail.
    S’aidant du micro qui se trouvait devant lui, un passager demanda :
    «  Que se passe-t-il, mademoiselle ? »
    Malika consentit à répondre :
    « Nous allons rebrousser chemin »
    « Mais pourquoi ? «  insista l’homme.
    Chacun atendit la réponse. L’inquiétude était inscrite sur toutes les faces. Un pénible cas de conscience fit hésiter l’hôtesse. Elle craignait la panique qui pouvait suivre ce désarroi. Elle finit par céder :
    « Je vais vous dire la vérité, qui est bien vague d’ailleurs mais il faut que vous gardiez votre calme ».
    Impatienté, un étudiant s’écria :
    « D’accord, mais parlez, dites ce qu’il en est ».
    «  Un danger menace la Lune  », dit enfin l’hôtesse d’une  voix blanche.
    Dès qu’elle eut prononcé cette phrase, la terreur s’installa dans la carlingue. Après un silence, bref mais glacial, une rumeur naquit pour croître rapidement.
    Et ce bruit qui allait crescendo rappelait les oueds en crue. Ces eaux ocre qui arrachent tout sur leur passage,  aveuglement.
    Malika imagina ce qui se passerait si les 500 passagers de la fusée devenaient fous.     Elle remit la musique et demanda le silence qu’elle obtint.
    « Je pense, observa-t-elle, qu’il est inutile de vous faire tant de soucis. Cela ne servira à rien. D’autre part, nous ne savons rien de précis, je le répète. L’effroi est un sentiment violent qui dérègle les réflexes. Il peut mener à la catastrophe. Ne l’oubliez pas. Alors, veuillez conserver votre sang-froid. Merci ».
    Chacun reconnut plus ou moins vite la justesse de ces propos. Lentement la rumeur qui avait rejailli, s’estompa. Le calme revint mais il était empreint de tristesse et peur.
Malika s’affala sur son siège et se mit à penser à son fiancé. Elle se demandait si le danger était imminent, s’il existait des possibilités de sauver les personnes qui se trouvaient sur la Lune.
    Le commandant Yassine effectua alors la délicate manœuvre qui consistait à éjecter la voûte de tension. Ensuite, il équilibra les ailes et changea de carburant.
    A la fin, il fît le vide dans la ceinture de pesanteur puis « Aïda 15 » fut propulsée en direction de la Terre.
    A 21h, elle atteignit l’île artificielle et atterrit sans encombre. Dès qu’ils eurent posé le pied à terre, les 500 passagers de la fusée saisirent des jumelles électroniques qu’ils dirigèrent vers le ciel. Ce qu’ils virent les épouvanta : la Lune était en flammes.. 
 Safia  Ketou
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