Je crois que lorsqu'on �crit, on ne peut se flatter de le faire seul. En tout cas ce texte ne vient pas que de moi puisqu'il vient aussi des �l�ments ext�rieurs qui m'ont plong� dans un tel �tat qu'�crire devenait lib�rateur. Certaines frustrations ou douleurs de ma vie ont engendr� cette histoire, devenue un v�ritable exutoire. Les personnes de mon entourage ont influ� sur le caract�re de ceux de cette nouvelle, parfois sur leurs paroles, n�anmoins quoiqu'elles aient pu faire je ne crois pas que l'histoire en fut chang�e, sachant tr�s bien o� je voulais placer les moments qui pour moi restent intenses. Parfois en �crivant, toujours en musique, parfois accompagn� d'un verre contenant un alcool quelconque, le tout sous une lumi�re basse, il m'arriva de me prendre tellement au jeu de l'�criture que mes mains lanc�es, r�digeant au plus vite, entra�n�rent des fr�missements en mes bras comme envahis de centaines de fourmis ; je sentais en ces instants mes yeux exag�r�ment ouverts et je me disais que les fous pouvaient sentir ce genre de regard na�tre de leur d�lires. Ces instants sont forts car ce sont ceux qui d�foulent le plus, et je serais pass� � c�t� d'une sensation nouvelle et magique si je ne les avais pas v�cus.

   Il y a deux personnes que je voudrais remercier. D'abord Caroline Nollet, qui m'apporta les tribulations amoureuses m'inspirant l'envie d'�crire cette nouvelle.

   Mais surtout, un grand merci � celle � qui je dois beaucoup, Jeanne Gherardi. Non seulement elle fut la premi�re � me donner l'�nergie n�cessaire pour se lancer dans une grande histoire exprimant les sentiments humains et les relations qui en d�coulent, mais aussi elle a su plus tard porter un regard critique et constructif sur ce qu'elle lisait au fur et � mesure que j'�crivais. Je la remercie pour tout cela et pour la force de la passion qui m'envahissait � ses c�t�s.
I
   J'ouvre doucement les yeux, et malgr� ma vingtaine d'ann�es il me semble que c'est la premi�re fois que mes yeux s'emplissent de lumi�re, de cette clart� trop crue pour �tre celle du paradis� je suis donc vivant. J'ai cru comprendre d'apr�s les m�decins qui m'entourent que ma survie est un miracle apr�s l'accident qui m'a plong� dans ce coma d'environ deux ans.

    Je ne sais plus ni qui je suis ni ce que fut ma vie avant d'�tre clou� ici. Mon dieu, deux ans. Mais apr�s tout ce n'est rien puisqu'en ce jour b�ni ou maudit de mon r�veil, je nais une seconde fois. L'�treinte myst�rieuse de ce coma duquel je ne sais pourquoi je suis sorti m'a tout d�rob� : la facult� de parler, de me nourrir, d'assurer ma toilette, bref tout ce qui permet de se sentir libre et autonome.
    Me voil� donc d�pendant des bons soins de cette douce infirmi�re � la voix chaude et qui m'est apparemment toute d�vou�e. Je la revois encore en ce premier jour s'approcher lentement de mon lit, me regarder de ses beaux yeux marron alors que ses cheveux lisses et ch�tains glissaient le long de ses joues, et me murmurer telle une m�re :

" Je m'appelle Audrey. Vous serez bien ici, je m'occuperai de vous ".

    Je ne peux r�pondre mais mes yeux tentent de lui communiquer tous les sentiments qui s'abattent soudain sur moi : la gratitude, le r�confort, mais aussi le doute, la peur de savoir que je repars de rien et que tout est � reconstruire, depuis le d�but.

    Des milliards de questions s'arrachent mon attention, mais pas la moindre image autre que celle de cette chambre blanche o� je suis allong� dans un lit blanc et d'o� je vois la neige d�colorer les arbres du jardin ne vient habiller mes pens�es. Je tente en vain de me rappeler visages, sons, ou �motions pass�es. Rien � faire. Le silence et le vide de mon �me n'ont d'�gal que celui de la nuit gel�e qui approche d�j�. Voil� donc la premi�re journ�e de ma vie presque �coul�e sans qu'il n'y ait eu la plus petite �volution depuis le matin si ce n'est la compr�hension partielle de ma triste situation.

    Audrey, ma douce, premier visage f�minin qui se soit dessin� en moi, m'apporte avec soin les repas qu'elle se voit oblig�e de me servir. A l'approche de sa main vers ma bouche son parfum si onctueux s'�coule en moi et mon odorat encore inculte s'abreuve de ce premier nectar me comblant de bien-�tre. Plus, je sens la chaleur qui de sa main se lib�re, et cette chaleur, au milieu de ma prison blanche et de ce vide �motionnel, m'arracherait presque des larmes.
    Ainsi, par elle et presque d�j� pour elle j'entame mon initiation, l'apprentissage de chaque chose de ce monde dans lequel j'ose esp�rer plonger, et peut-�tre m�me reprendre l� o� je m'�tais arr�t� ; mais reste � savoir o� justement.

    La nuit se substitue progressivement au jour, et ces ombres enveloppantes et protectrices me plaisent d�s ce premier soir. J'ai � peine le temps de l'appr�cier car soudain ma t�te tourne, tout devient flou ; je ne comprends pas que tout simplement, je m'endors. En une fraction de seconde me voil� engag� vers les chemins de l'onirisme desquels l� encore j'ignore tout.

    Pour la deuxi�me fois de ma nouvelle vie, mes yeux s'ouvrent et le pouvoir des songes s'abat sur moi. Le vent s'engouffre dans mes narines, m'apportant les effluves terrestres et animales, si fortes, si vraies, si riches ; j'en �touffe presque tant ces parfums oubli�s et ainsi ressuscit�s p�n�trent en moi sans que je veuille m'en d�faire. Mes yeux exorbit�s  d�vorent le vert des arbres, les teintes sombres de la terre, les couleurs chatoyantes des coureurs et des promeneurs au loin. Mes oreilles presque vierges s'emplissent d'aboiements, de rires d'enfants, de cris ; de tous les cot�s me viennent les crissements des branches et le frottement des feuilles d'�t� balanc�es violemment par le vent. Une v�ritable com�die musicale se met en place dont je suis le spectateur �bahi. Tout para�t si r�el, toutes ces sensations m'envahissent avec tant de cr�dibilit�, alors profitons-en. Laissez-moi m'�merveiller de la naissance du monde et de sa chor�graphie originelle. Moi seul y ai droit car mon regard est neuf et mon esprit affam� de d�couverte. Dans ce r�ve merveilleux, je suis donc n� de la Terre, mon enfance onirique condens�e en une heure n'a pas �t� celle d'un orphelin, car mes parents, mes �ducateurs, mes premi�res amours, furent � la fois la joie insouciante de cette fillette qui riait tout � l'heure, la sensualit� des caresses du vent et l'admiration engendr�e par ce mouvement de vie v�g�tale et humaine. Ils m'ont form�, m'ont l�gu�  chacun une partie d'eux et sur ma vie je jure de m'en montrer digne� � jamais.

    H�las, alors que mon excitation est � son comble, tout se met � tourner, tout vibre puis dispara�t derri�re un cruel voile noir. Je r�alise bien trop vite que la r�alit� me rattrape progressivement, inexorablement. Evidemment mon r�veil est synonyme de d�ception et d�j�, de nostalgie. Ce r�ve parut si court.

    Je retrouve le m�me d�cor qu'hier ; rien n'a chang�, absolument rien. Cette blancheur et ce silence m'insupportent bien plus maintenant, mais j'y suis encha�n�. Il me reste la consolation de savoir que d'ici peu, Audrey plongera ses yeux dans les miens. Bien s�r je ne perds pas un instant et tente tant bien que mal de me rappeler chaque d�tail de mon r�ve. Ce qui me frappe le plus, c'est cette �trange et miraculeuse facult� de ressentir parfaitement chaque variation de l'environnement, et de les int�grer en moi en tant que r�elles sensations. Ainsi me reviennent � l'esprit les odeurs inhal�es dans mon r�ve, les appels du p�re � sa fille trop occup�e � rire pour entendre quoi que ce soit. �a y est, je m'enrichis petit � petit, et c'est une chance. Malgr� tout je ne nourris qu'une impatience : celle de quitter cette chambre afin de profiter pleinement d'une vie qui me semble encore si belle, partant du principe que mon r�ve la repr�sente fid�lement. D'ailleurs peut-�tre puis-je penser, esp�rer, qu'� songe je puisse  substituer le terme de r�miniscences lib�r�es. Ma foi, je me berce de cette illusion et cela renforce d'autant plus mon d�sir de sortir d'ici afin de go�ter ma libert�.
    Pourtant ma paralysie n'est gu�re encourageante, ni la figure de ma belle infirmi�re arrivant enfin. J'aurais voulu lui raconter avec passion ma courte aventure nocturne mais les sons, ou plut�t les g�missements qui sortent de ma bouche ont t�t fait de m'arr�ter, � la grande joie de ma frustration qui voit son influence s'imposer peu � peu.

    Audrey prend place � mes c�t�s et me donne � manger sans un mot. Je vois ses yeux humides et ose � peine en deviner la cause. Mais j'oublie tout cela lorsqu'une odeur reconnaissable arrive � moi. Audrey a toujours cette senteur suave qui r�conforte sur-le-champ. N�anmoins je suis intrigu� : ces effluves corporelles me semblent famili�res ; sans l'avoir remarqu� hier, je m'aper�ois maintenant que je connais l'odeur d'Audrey depuis longtemps, d'une p�riode probablement ant�rieure � mon coma. H�las pas moyen de lui demander confirmation.
    Le repas s'ach�ve et apr�s s'�tre un bon moment mordill� l'int�rieur des joues, elle se d�cide � parler : " Je� je dois vous informer de votre �tat. Voil�, vos quatre membres sont d�finitivement paralys�s ainsi que votre torse. Vous ne pourrez plus jamais marcher. Nous allons faire au mieux pour vous r�apprendre � parler, � lire. Soyez courageux. Je serai toujours l� pour vous aider. Votre r�apprentissage d�butera dans quelque temps. Nous vous laissons quelques jours pour vous r�armer psychologiquement, ce en quoi nous vous aiderons de notre mieux bien entendu. Reposez-vous maintenant, je dois vous laisser. Gardez espoir. "

    En terminant sa phrase Audrey repose ma main qu'elle avait inconsciemment serr�e pendant toute sa funeste d�claration. Elle part ; je me retrouve seul. Seul et apparemment diminu� � un point que je ne peux pas, que je ne veux pas r�aliser. Et pourtant. A l'abattement suit la col�re, pire, la hargne, la haine totale et incommensurable envers le ma�tre du destin que je refuse de nommer hasard ou malchance, non, ce serait trop facile. Alors puisque je suis maudit, j'en appelle � la mort. Viens � moi, hideuse faucheuse, viens me prendre, pour une fois qu'on t'appelle. Viens aspirer ma vie, d�chiquette mon �me et mon corps, qu'il n'en reste rien car de toute fa�on, qu'ai-je � moi sinon un c�ur qui bat et une souffrance insoutenable ? et comme tu sembles d�cid�e � ne pas me r�pondre, je forcerai ta venue et l� tu�
    Je stoppe net. Au milieu de mes cris int�rieurs s'est gliss� un son. Je fais silence. L'ai-je bien reconnu ? Oui, sans aucun doute. Ce qui vient de couper ainsi mon �lan auto-destructeur n'est autre qu'un rire, pur et innocent, en provenance directe de mes r�ves. Oh, douce enfant, bonne f�e ou simple fillette, vois comme je pleure en r�ponse � ton appel. Merci ma belle car les larmes de joie que tu m'arraches entra�nent avec elles tout mon d�sespoir et ma folie ravageuse. Ta voix est mon salut, je sais d�sormais o� trouver mon bonheur, o� rejoindre ma vie. Attends-moi au milieu de mes songes ma princesse, car tu m'as rappel� que j'ai une promesse � tenir.
II
   Il s'agit de bien se concentrer et de faire preuve d'une organisation parfaite. C'est � ce prix que mon projet, aussi fou soit-il, peut se r�aliser. Mon coma a vol� mon corps mais il n'a pas br�l� mes ailes, et c'est gr�ce � elles que les nuages de l'imaginaire vont m'ouvrir leurs portes. Audrey o� es-tu ? Il me faut te dire adieu car d�s ce soir je serai dehors, au milieu de la foule ou seul au bord d'un lac, qu'importe. Loin d'ici en tout cas.

    Il est dit que lorsqu'un sens est perdu, les autres s'en trouvent accrus. J'en d�duis que ma l�thargie de deux longues ann�es est la cause de la mat�rialisation si pr�cise de mes sensations oniriques. Etrange, mais salutaire. Ma d�cision est donc prise et semble irr�vocable : de mes nuits je ferai mes jours et le hasard de mes r�ves sera les tribulations de mon existence. Bien s�r mon objectif est de me projeter corps et �me au milieu de mes songes pour faire de ceux-ci la seule r�alit� o� je puisse �voluer. Cette chambre froide et nue ne sera plus qu'une �tape : je finirai par me convaincre qu'elle est la seule image hantant mes " nuits ", et attendrai patiemment mon r�veil fictif.
    Je ne dois pas non plus sombrer dans l'incoh�rence, ce qui r�duirait tous mes efforts � n�ant. Toute la succession des �v�nements doit �tre parfaitement cr�dible. Pour �a je dois ouvrir les yeux l� o� ils s'�taient ferm�s la " nuit " pr�c�dente ; je dois me forcer � sentir la faim, la soif, le besoin de me laver, et surtout, �viter tout r�veil  brutal, au contraire, le sentir poindre et feindre un assoupissement en m'allongeant. Je ne sais pas quelle part de contr�le j'aurai sur ce monde parall�le, mais pour la r�ussite de mon �change je promets de ne pas en abuser.

    L'arriv�e d'Audrey m'interrompt un instant. Je la regarde diff�remment, je sais que bient�t, elle ne sera plus qu'une vision nocturne, et c'est bien la seule chose qui m'attriste un peu. Quoi qu'il en soit la jubilation et l'impatience m'ornent d'un sourire ne manquant pas d'�tonner ma charmante infirmi�re. Si elle savait� croirait-elle seulement que l'on puisse se lancer dans un tel bovarysme ? J'en doute.
    Durant le repas, mes yeux restent perdus dans le vague, et je ne pense m�me pas � tenter de me rappeler d'o� je peux bien conna�tre Audrey, qui d�cid�ment est trop attentionn�e � mon �gard pour que je ne sois qu'un malade ordinaire. Un lien sp�cial nous unit, mais mon envie de le d�couvrir s'estompe, � m�me titre qu'Audrey dans sa blouse blanche se confond peu � peu avec les murs et la neige, ceux-l� m�me que je fuis.

    Le jour d�cline enfin. Suis-je pr�t ? Apparemment oui. Je dois me retrouver dans ce parc inconnu o� tout le long j'�tais rest� couch�. �a tombe bien. Si plus de temps m'est accord� cette fois-ci, peut-�tre pourrais-je rejoindre ma Muse, cette jolie petite fille.

    Mais �a y est ! Ma t�te s'alourdit soudain et de nouveau c'est par l'interm�diaire d'un flou �trange que je m'enfonce vers la lumi�re de mes journ�es. � joie ! Mes yeux sont ferm�s et mes oreilles per�oivent d�j� les m�mes sons que dans mon dernier r�ve. Je reconnais d'office les exhalaisons du parc et la douceur du vent. Le doute n'est pas permis, mon retour est r�ussi. Alors sans plus attendre j'ouvre les yeux et d�couvre sans surprise un d�cor familier. Malgr� tout, les personnes ont chang� et ma princesse a disparu. En fait, je n'y pr�te gu�re attention car une envie me d�vore et je ne peux plus attendre : mes mains s'appuient sur le sol, mon buste se dresse, mes jambes se plient pour enfin m'arracher � cette �ternelle position allong�e. Oui, enfin tout mon poids repose sur ces jambes inexistantes ailleurs qu'ici ; et bien que je titube un peu, � merveille, il m'est permis de marcher. Alors je marche, je marche, de plus en plus vite, le vent se fait plus violent sur mon visage, mes cheveux que j'ignorais mobiles s'affolent et mes bras se balancent en rythme avec mon corps. Mon acc�l�ration n'a de cesse, je cours, toujours plus vite et j'exulte, mieux, je sens la quintessence de mon bonheur fondre en moi, et la rapidit� de ma course n'a d'�gale que celle des battements de mon c�ur. Un rire nerveux m'envahit, entrecoup� de mes larmes. Le sol rugueux, la r�sistance de l'air, l'odeur des passants que je croise, sont autant d'apports nouveaux et indispensables au modelage de mon �tre.

    D'un coup je m'arr�te afin de me concentrer uniquement sur ces arriv�es massives. J'ai l'impression d'�tre le point de convergence de toutes les manifestations de la vie, car cette Vie, me sentant encore incomplet, me nourrit de sa force.
Un long cri d�chire alors la tranquillit� du parc ; c'est le mien. Un trop-plein � faire sortir. Et apr�s ce cri trop peu expressif, je me mets � hurler en tournant sur moi-m�me :
" Je vis, je vis ! Merci de m'entourer mes cr�ateurs, c'est d�sormais pour vous que je suis l�. " Tous les passants, les coureurs et m�me leurs chiens se mettent � me regarder comme si j'�tais fou. En les fixant, je poursuis :

    " Merci � vous mes amis, car c'est par vos yeux que mon existence se confirme. Regardez-moi, regardez-moi tous ! J'ai un corps et je l'emploie � ma guise. Oh mes amis, si vous saviez combien ceci est pr�cieux Alors exultez, courez, dansez puisque vous le pouvez. Je vous fais na�tre de mes r�ves, mais je trouve � travers votre �tonnement la concr�tisation de mes espoirs. Alors merci chers passants, chers fr�res ".

    Sans un mot, chacun reprend sa route, assez inquiet ou tr�s peu convaincu par mon discours. Seule une jeune fille assise sur un banc ne bouge pas. Elle se contente de baisser la t�te et son regard ne s'arr�te pas � la surface du sol mais plonge bien plus profond�ment. Elle est si calme, si triste. Mon exub�rance dispara�t peu � peu au profit de la curiosit� et de la compassion. Discr�tement, je m'approche. D'ici je vois bien les plis de son menton se crispant sous les spasmes de la tristesse. Cette derni�re conf�re aux filles une beaut� sans �gal. Une larme sur une joue est source de tant d'inspiration, de tant d'appel � la douceur et � l'attention. Je voudrais la lui s�cher, l'extirper des affres qui l'accablent, mais alors que je m'approche encore, un sursaut arrache la triste demoiselle � sa r�verie. Elle semble craintive, et me demande avec h�sitation :

"- Oui, euh� puis-je vous aider ?
- Non, mais moi je peux t'aider.
- Pardon mais je ne comprends pas.
- C'est pourtant simple. Nous sommes en un lieu o� les t�n�bres doivent fuir, o� l'affliction se meurt des passions �nergisantes. En clair, dans ce lieu autant chim�rique que mystique il n'y a de place que pour de rayonnants sourires. "

    Alors que je prononce ce dernier mot, un flash me traverse soudain. Incroyable, un souvenir m'est revenu : un air de musique, de jazz plus pr�cis�ment. Me rappelant aussi les paroles et trouvant le moment parfaitement appropri�, je m'empresse de chanter � ma perplexe interlocutrice :
" If you smile, through your pain and sorrow, smile, and maybe tomorrow, you'll see the sun come shine in through, for you. "

    Par ce chant spontan� je gagne son premier rire. Apr�s un court instant de doute, elle ose me demander avec son ing�nuit� naturelle : " Excusez-moi mais, �tes-vous fou ? "
    A mon tour je ne peux m'emp�cher de rire tout en entamant une courte danse sur une musique improvis�e. Je suis heureux ! Mon premier dialogue est engag�, qui plus est avec une fille telle que mes esp�rances la dessinaient. Reste maintenant � faire plus ample connaissance, notamment en poursuivant le dialogue. Or comme si ma danse n'eut pas suffi � r�pondre � sa question, je lui affirme :

" -Probablement, oui, si croire en la communication des �tres et au partage universel est folie ; s�rement pas si je sais que l'amour de la vie est contagieux et que de toute fa�on, j'ai en moi la possibilit� de modifier chaque chose, chaque personne de mon entourage afin de parvenir � mon but. Mais dis-moi, est-ce que vraiment je passe pour un fou ?
-Avouez qu'en vous voyant hurler � tout un parc un discours des plus �tranges pour tenter d'exciter une foule d'inconnus, le tout en tenue d'h�pital, on peut se douter que vous n'�tes pas tr�s clair. "

Tiens, c'est vrai, je n'ai jusqu'� maintenant pas pris garde � mes habits, et en effet, je suis en pyjama. Voil� un d�tail qui m'a �chapp�. J'h�site un court instant � abuser du pouvoir de modification des r�ves pour me retrouver dans une tenue plus classique (et surtout plus discr�te) mais je me sens trop investi dans ce monde palpable pour briser la conviction naissante me chuchotant que je ne suis pas en plein sommeil.

"- J'y pense, poursuis-je, nous ne nous sommes pas pr�sent�s. Quel est ton nom ?
- Caroline. Mon pr�nom vous suffira n'est-ce pas ? Et vous ?
- D'abord, oublions le 'vous'. Tu peux me tutoyer, nous devons avoir le m�me �ge � peu pr�s. Quant � mon nom, et bien� "

    Me voil� bien embarrass�. Je n'ai pas la moindre id�e du pr�nom que je porte. Evidemment ce n'est pas dans un pyjama, d'autant plus un pyjama n� d'un songe, que je vais trouver un quelconque papier pouvant m'informer sur mon identit�. J'aurais bien emprunt� le nom d'une de mes idoles, de mes mod�les, ceux de qui mon enfance s'est berc�e et gr�ce � qui mon caract�re s'est forg�, seulement pas la moindre figure d'un h�ros ni titre d'aventure extraordinaire ne me revient � l'esprit. Il me faut donc ruser, et tant qu'� �tre nomm�, autant l'�tre avec un nom qui me corresponde au mieux. Je tente donc : " Et bien, je m'appelle comme celui qui de son imagination fait sa vie et qui de sa joie fait ses ailes. "

    Mon dieu, un violent doute m'assaille. Ce n'�tait certes pas le moment de po�tiser. Ma description aura s�rement �t� trop vague. Que n'ai-je pu m'emp�cher pour une fois de bien tourner mes phrases ? J'aurais d� lui r�pondre en alexandrins pendant que j'y �tais ! Maudit sois mon amour des mots.
N�anmoins, � son h�sitation flagrante, je finis par croire qu'il existe dans une quelconque fable une telle personne, ce que Caroline confirme en me lan�ant, fi�re de sa trouvaille : 

" Peter ! Peter Pan ! �a ne peut �tre que lui ! Alors Peter, �pat� ? "
�a oui, je suis �pat�, car de mon galimatias me voil� baptis�. Peter� pourquoi pas ?
"- Et oui Caroline, tu as vu juste. Bravo.
- Peter, veux-tu m'aider � manger tous ces g�teaux ?
- Et bien ! Depuis quand n'avais-tu plus mang� ?
- Oh, pas longtemps, mais quand je vais mal j'ai tendance � beaucoup manger pour aller mieux. Va savoir pourquoi. "
Depuis le d�but de ce r�ve d�cid�ment fort surprenant, je n'ai pas encore mang�. C'est l'occasion de remplir ce ventre virtuel. Tout en d�couvrant ces mets savoureux bien plus appr�ciables que la nourriture de ma prison diurne, ma curiosit� se lib�rant me pousse � demander :

"- Dis-moi Caroline, puis-je savoir ce qui te plonge dans un tel �tat ?
- Tu t'en ficherais probablement. Les histoires de c�ur d'autrui sont souvent r�barbatives. Il est assez dur de se sortir de ses m�andres amoureux pour tenter de d�m�ler ceux des autres.
- Bien au contraire tendre Caroline, je suis novice en la mati�re. L'amour est un territoire inconnu dont seule une odeur myst�rieuse a su me rappeler l'existence. Je t'�coute, �mouvante Caroline, fais moi part de tes affres amoureuses qui ne deviendront gr�ce � moi que douleurs �vanescentes.
- Si seulement. Mais mon mal me para�t tellement incurable. Vois-tu, depuis un moment d�j�, mon c�ur s'attache � un gar�on charmant et aimant. Nous sommes ensemble et les d�lices du romantisme, les plaisirs des caresses corporelles n'ont plus de secret pour nous. Durant deux ans nous n'avons �t� qu'amour, jeux, volupt�, d�chirements et r�conciliations. Pendant ces deux ann�es, nos sens tourn�s presque exclusivement vers l'autre et exacerb�s dans cet unique but nous ont fait traverser les plus intenses des sensations, la plus pouss�e des complicit�s. Nous semblions partis, au milieu de cette passion effr�n�e, vers un avenir sans tr�ve, sans la moindre pause des battements assourdissants de notre c�ur commun, et pourtant� pourtant� Il faut croire que le temps alt�re vraiment tout. L'excitation premi�re d�cro�t, l'impatience �touffante avant une retrouvaille se voit ensevelie sous la prescience de chacun de nos gestes tant nos comportements ont �t� d�nud�s de toute surprise. Je sais par avance l'endroit o� ses mains se dirigent et son souffle monotone me d�chire d'autant plus que mes souvenirs m'assaillent de ses puissantes inspirations lorsque quelques mois plus t�t, il approchait les m�me parties de mon corps. Et le plus terrible, c'est la r�ciprocit� de ce ph�nom�ne. Est-ce qu'indubitablement la lassitude nous d�vore malgr� les qualificatifs d'invincible et d'�ternel dont nous rev�tions notre amour ? Peter, dis-moi, sommes nous condamn�s � jouer la com�die et � faire des concessions aussi n�cessaires que p�nibles afin de permettre � une relation de perdurer ? Une relation � laquelle on tient  et pour laquelle on veut se battre malgr� les d�ceptions qu'elle engendre. Est-ce une lutte vaine ? Est-ce que la folie amoureuse apparemment �cul�e vaut la peine qu'on se lac�re le c�ur pour elle ? Oh, Peter, je ne sais plus. Le doute est omnipr�sent et c'est lui qui me vide de ces larmes.

- H�las Caroline, je ne peux que compatir � ta douleur sans pouvoir trouver les mots qui te rendraient cet espoir dont tu sembles avoir oubli� jusqu'� l'existence. N�anmoins j'ai promis de t'aider, et bient�t ta gorge se contractera plus de rire ou de joie que de cette tristesse condamn�e � dispara�tre. Allez viens, la journ�e est � nous. Je t'emm�ne � la d�couverte de nouvelles passions qui empliront ton c�ur d'un savoureux nectar de plaisir et d'apaisement. Montre-moi la vie telle qu'elle est pour que je b�tisse sur les ruines de ma m�moire et je t'ouvrirai les yeux sur la beaut� de notre entourage, cette beaut� �chapp�e de ta conscience, celle-l� m�me qui s'est transform�e chez toi en banalit�, en une �motion fan�e, perdue. Nous nous enrichirons l'un de l'autre et consoliderons nos �mes trou�es. Allez viens, nous partons en qu�te de nous-m�me. "
III
   Tout autour n'est que blancheur que le soleil rend aveuglante. Mon corps est mou et aucun geste parasite ne viendra me perturber. C'est tr�s bien. Pour la premi�re fois mon �tat hospitalier me satisfait et j'en viens m�me � appr�cier mon immobilit� corporelle et le silence que ma bouche inexp�riment�e impose.
    Je suis las. A peine �veill� et pourtant d�j� fatigu�. Il faut dire que je quitte � l'instant une journ�e nocturne des plus riches en activit�s et en sentiments. Quel bonheur de pouvoir maintenant d�guster les joies du repos physique et intellectuel. Une pause au milieu des ces innombrables apprentissages est plus que bienvenue.
    Je r�alise avec un curieux m�lange de jubilation et de s�r�nit� que mon projet d�mentiel tend � s'accomplir parfaitement. Cette journ�e fut pour moi si v�ritable, tellement palpable. Je vis � cheval sur deux mondes, ainsi mes nuits se r�sument d�sormais � ces inlassables flous qui assurent mon transit entre un univers f�erique et un univers vide et insipide.

    Je regarde avec attention les ombres rares projet�es sur les murs de ma chambre et je guette leur avanc�e � peine perceptible. En attendant le d�but de ma r��ducation je n'ai aucune autre occupation, sinon de me replonger dans la rem�moration de mes r�ves, ce � quoi je me refuse pour l'instant. En effet � force de trop faire d�filer des souvenirs dans nos esprits, nos id�es, nos espoirs, nos fantasmes viennent pervertir la version originale en y implantant des sc�nes esp�r�es ou simplement imagin�es, et je tiens trop � conserver en moi la v�rit� de mon illusion, de ce mensonge si d�routant qu'est ma vie en tant qu'homme libre.
    N�anmoins je sens graviter autour de moi les milliers d'images parfaitement nettes de tout ce qui me plongea dans l'all�gresse le temps d'un songe, et d�cid�ment les efforts � fournir pour les repousser deviennent trop �prouvants. Tant pis, je laisse mes yeux se voiler des gestes de Caroline, de ses sourires, de sa beaut� ; je m'abandonne � la r�surgence des souvenirs.

    Nous r�alis�mes tant de choses avec Caroline qu'il me para�t d�ment que la dur�e d'un seul r�ve ait suffit. D'abord nous quitt�mes le parc pour aller marcher dans une combe, repr�sentation plus fid�le de ce qu'est la nature laiss�e intacte. L�, Caroline ne cessa de rire alors que je montais dans les arbres en lui expliquant le serment fait aux vertus et aux beaut�s de la vie. Elle riait quand en caressant un tronc je lui affirmais pouvoir sentir le sourire discret de l'arbre � mon �gard ; ou quand je restais dix minutes assis par terre en plein appel t�l�pathique destin� aux oiseaux pour que ceux-ci viennent chanter sur mon �paule. J'�tais persuad� de tout cela et c'est la force de ma conviction qui amusait Caroline. Et malgr� sa perplexit� quant � mes liens avec cette Nature, je la sentais plus r�ceptive aux beaut�s de celle-ci, ce qui constituait d�j� pour moi une victoire.

    Puis nous retourn�mes en ville o� la musique battait son plein. Et l�, d�couverte merveilleuse, j'ai �t� envahi de toute la force de la communication musicale. En effet certains airs sont charg�s en sentiments, doux ou violents, qui vous sont transmis instantan�ment. Ainsi je laissais parler mon corps se nourrissant de cette nouvelle fougue, je le laissais se tordre ou s'onduler avec sensualit�, je laissais ma t�te faire des tours et des tours, accompagn�e de mes bras qui volaient sans mouvements ordonn�s. Le rythme puissant et rapide poussait mon c�ur � le suivre et ma parodie de danse n'en prenait que plus de saveur � mes yeux. Caroline � c�t� pouffait de rire en voyant les gens se retourner sur moi et me montrer du doigt. Je n'en avais que faire, je ne voyais rien ni personne autre que les rides naissantes de Caroline que ma folie faisait appara�tre � travers son sourire d�sormais omnipr�sent.

    Au bout d'un moment o� l'ivresse de l'ext�riorisation musicale m'avait perdu en un tourbillon ind�finissable, Caroline parvint � m'�loigner de cette drogue pour m'emmener sans plus attendre dans un bar sans musique o� elle allait me parler des myst�res des relations humaines. Elle est maligne. Elle savait que je serais attentif et que mon excitation tomberait. Mais un d�tail ne lui vint pas � l'esprit : � travers les paroles pas lesquelles elle allait m'envo�ter, une nouvelle excitation m'envahirait, bien diff�rente, bien plus violente. Mon accorte interlocutrice, comprenant mon �tat d'amn�sie tr�s pouss�, m'expliqua notre monde comme � un enfant. Elle s'�lan�a sur des sujets triviaux, continuant en exprimant tout ce qu'elle abhorrait : la guerre, la cruaut� gratuite, l'hypocrisie sournoise. Je la sentais d�sireuse d'�voluer dans un monde parfait, utopique, et j'exultais en songeant que je m'emploierai � le lui offrir.

    Toute cette introduction assez pessimiste n'avait pour but que de promouvoir d'autant plus facilement les vertus de l'amiti� et de l'amour, du partage et de la complicit�, du dialogue et de la compr�hension. Caroline semblait un peu frustr�e de ne pouvoir respirer tous ces bienfaits au quotidien. Elle se d�cida alors � me livrer ce qu'elle contenait depuis le d�but de son monologue : puisant dans ses chairs jusqu'aux tr�fonds de son �me, elle me parla de l'Amour. Noble, pur, magique. Elle refusait de le qualifier de divin car seuls les c�urs des hommes sont en cause ; nous sommes donc libres, libres d'aimer � la folie en reniant notre destin ; � travers la vie au milieu d'une passion extatique, malgr� la mort car persiste un souvenir diaphane mais invincible. Tout, � c�t� de ce sentiment, semble prosa�que. Et ne parlez pas d'amiti�, qui n'est autre qu'amour d�dramatis�, d�senvo�t�. Du plus profond de son �tre, Caroline aime, et plaint sinc�rement ceux pour qui les spasmes de l'extase amoureuse sont inconnus. Qu'est donc un ciel �toil� face � l'�clat du regard d'une personne �perdument �prise ? Quelle force reste-t-il au vent agitant la nature quand un souffle lib�rateur et encore plus riche en nuances se lib�re de l'�treinte de deux corps partageant la m�me jouissance ? Toutes les saveurs du monde, impalpables, ind�finissables, sont enfouies et dorment en chacun de nous. Leur lib�ration ne d�pend que du chant de nos c�urs, alors sachons �couter et r�pondre � ces m�lodies indispensables.

    Ah, Audrey, toi qui m'arraches � l'instant au souvenir des paroles dont Caroline m'a berc�, as-tu la chance de savourer tout ceci ? Dis-moi, belle Audrey, fant�me de ma conscience, est-il en ce monde un homme qui sache t'aimer comme je le voudrais ? Je suis tant curieux de savoir quel go�t ont tes l�vres, quel parfum court sur tes jambes ou se repose contre ton ventre. Audrey, je connais la fragrance de tes mains mais je r�ve d'en d�couvrir tellement plus. Inconsciente Caroline, qu'as-tu donc fais na�tre en moi pour qu'Audrey et toi m'apparaissiez soudainement si radieuses et attirantes, tellement� d�sirables. Je ne connais pas les chemins menant � l'amour, mais cette envie, je la ressens parfaitement et ne peux plus m'en d�faire. Caroline, Audrey, je vous d�sire. Une passion nouvelle s'est infiltr�e en moi, � la fois bonne et frustrante, car elle dynamise au maximum mais n�cessite un s�v�re contr�le de soi. Pour toi Audrey, retenir une �ventuelle d�claration ou un �lan de mes mains vers les tiennes ne sera pas dur puisque tout cela m'est refus�, mais pour toi Caroline ?

" Allons, ouvrez la bouche au lieu de r�vasser " m'exhorte mon infirmi�re, qui poursuit d'une voix plus coulante, cachant comme un reproche :
" Je viens peu, trop peu� alors quand je suis l�, essayez de vous concentrer sur ce que l'on fait, d'accord ? Je� j'aimerais� non, excusez-moi, je suis dans une position d�licate. "
    Elle regarde autour d'elle, puis, s�re que nous sommes seuls, elle embrasse mon front avant de partir pr�cipitamment, sans pouvoir n�anmoins dissimuler dans ses yeux une fine bu�e, prodrome de ses larmes.
    Audrey, malgr� mon manque d'exp�rience en ce domaine, je devine que c'est d'amour que tes pleurs apparaissent. Serait-il possible que tu nourrisses un tel sentiment � mon �gard, un d�sir comparable au mien ?

    Oh, cruelle Caroline, j'en viens � t'en vouloir, pourquoi au milieu de mes nuits viens-tu m'insuffler ces envies de caresses, de baisers, qu'� mon r�veil je me vois dans l'impossibilit� de concr�tiser ? J'en viens � me demander si mes d�couvertes oniriques valent bien la col�re et la frustration qui m'assaillent ensuite. Tout de m�me, je crois que oui. Et apr�s tout, il me reste une �chappatoire. N'ai-je pas entrepris de ne m'investir qu'au sein de mes journ�es imaginaires ? Ainsi Caroline, les �lans amoureux me poussant vers toi et vers Audrey, je les r�unis en toi seule. Puisque � tes c�t�s j'ai un corps, le tien aura d�sormais deux �mes ; deux �mes bienveillantes et qu'il me semble aimer. Vous �tes pourtant si diff�rentes, mais justement compl�mentaires. Est-ce criminel ou immoral de porter deux filles en son c�ur ? L'affection ne se compte pas, ne se divise pas. L'accorder � l'une ne se fait pas ne se fait pas aux d�pens de l'autre, car nos sentiments sont illimit�s donc in�puisables.
    La notion de couple d�peinte par Caroline m'effraie un peu par sa forme d'exclusivit�, d'�go�sme et d'enfermement. Etre au bras d'une dulcin�e suppose de se parer d'�ill�res et de bannir nos plaisirs visuels et fantasmatiques ; je crois que c'est une erreur. Je ne dis pas qu'un amour en pleine �closion n'enferme pas deux amoureux dans une bulle de sensualit� que rien ni personne ne saurait percer, mais des jours, des ann�es, voire des d�cennies plus tard, quand cette protection magique a �t� grignot�e par l'habitude, la lassitude, les tensions plus ou moins supportables, c'est alors la morale, les principes ou la peur qui �touffent nos nouvelles amours potentielles, ou qui, si on passe outre ces " lois ", nous pointent du doigt en nous accusant de tra�trise et de perversion. C'est dommage, et triste, car combien de probl�mes, de d�chirements, de n�vroses sont engendr�s par cette incompr�hension ou cette inacceptation d'un amour diversifi� et incontr�lable ? C'est donc sans le moindre scrupule ni la moindre honte que je revendique ma folle attirance envers celles qui m'ont tant appris.

    Les ombres s'agrandissent � mesure que le jour d�cline et mon impatience n'en est que plus vive. Il me faudra m'�veiller chez Caroline. D'ailleurs jusqu'ici le reste de la soir�e avec elle n'est pas revenu � mon esprit, alors avant de rejoindre ma Muse, et qui sait, peut-�tre ma future �pouse, je redessine en moi le bar d'o� Audrey vint m'arracher tout � l'heure.

    Caroline parlait avec douceur de volupt�, de sensualit� partag�e, de caresses incessantes entrecoup�es de longs baisers qu'accompagne l'abandon de deux corps l'un contre l'autre. Pendant qu'elle parlait, une chaude lumi�re �clairait une moiti� de son visage, laissant d�couvrir, l� o� l'ombre s'avan�ait, les discr�tes asp�rit�s de sa peau. Au milieu de ce contexte on ne peut plus paisible, pouvais-je ne pas tomber amoureux de cette demoiselle tortur�e et perdue ? D'autant qu'apr�s ses longues explications didactiques, elle m'invita chez elle pour manger et dormir puisqu'elle savait que je n'avais rien et nulle part o� aller.
    Je d�couvris chez Caroline l'amalgame de ses affaires et de celles de son petit-ami qui rendait visite � sa lointaine famille pour la semaine. Quelle chance. Cette absence donna � Caroline l'occasion de faire le point sur ces deux ann�es ; nous nous rencontr�mes pendant ses conclusions fort peu optimistes. D'apr�s une foule de d�tails je constatais la longue vie de couple partag�e ici. Les photos, les habits masculins, chaque d�coration pos�e d'un commun accord, tout ceci m'angoissait car j'imaginais que ce redout� petit-ami puisse appara�tre l�, d'un coup, n� de sa trop forte pr�sence spirituelle.

    Mais qu'importe, cela n'alt�rait pas la joie dont mon �me s'�tait regarnie depuis la sortie du bar. D'ailleurs j'empressai ma belle de nous inonder tout de suite d'une musique des plus entra�nantes, et sans se faire prier, Caroline envoya une pluie d'accords br�siliens sur lesquels nos bassins d�cha�n�s s'�mancipaient de nos corps, non sans disgr�ce soit dit en passant, mais quelle importance ? Nous tournions, sautions, criions dans une fr�n�sie aussi entra�nante  que les percussions sud-am�ricaines. Nous riions de nous voir si pitoyablement d�sarticul�s et d�sorganis�s. Combien de fois nous sommes nous involontairement jet�s l'un contre l'autre tant l'anarchie �tait le ma�tre mot de ce que j'ose � peine qualifier de danse ? Parfois nos rires contagieux allaient jusqu'� bloquer notre respiration et nous finissions � terre, les mains sur le ventre souffrant d'une contraction trop soutenue. Nous nous relevions pourtant toujours afin de poursuivre cette chor�graphie endiabl�e jusqu'au moment o� un nouveau choc nous entra�na tous deux � terre, l'un sur l'autre, face � face.

    Nous ne bouge�mes pas, peut-�tre � cause de la fatigue, s�rement parce que fig�s les yeux dans les yeux, nos regards incommensurablement riches paralysaient tout notre corps. La musique s'�touffait sous l'analyse de l'autre monopolisant toute notre concentration. On n'a pas id�e de tout ce que peuvent contenir certains regards. Ils sont tellement complexes que l'on n'ose m�me pas tenter de les d�chiffrer pr�cis�ment. On les voit, on les vit. Et lorsque chez les deux brille dans les yeux cette m�me flamme myst�rieuse, il se cr�e alors une sensation magique, inoubliable, et nous apprenons l'amour. Le temps nous �chappe, tout s'efface autour de nous.

    Sans un mot, sans le moindre mouvement des yeux, nous sentons nos corps que l'attraction terrestre et psychologique colle l'un � l'autre. Je sens la respiration de Caroline se manifester jusqu'� ses jambes qui au rythme de son souffle s'approchent et s'�loignent des miennes, de fa�on quasi imperceptible. Chaque endroit o� nos �pidermes se c�toient est secr�tement savour� et prot�g� d'un quelconque mouvement de recul. Nous nous d�couvrons, en profitant de cet instant privil�gi� o� nous sommes parfaitement conscients que v�ritablement, nous nous d�sirons.
    Lentement, nos yeux se ferment et nos l�vres s'ouvrent. L'humidit� de sa bouche m'enivra d�s le premier contact. J'aimerais pouvoir exprimer en d�tail tous les bouleversements qui s'effectu�rent alors en moi, mais l'intensit� du plaisir fut telle que les mots quels qu'ils soient seraient trop insipides pour ressusciter cette sensation.

    Combien de temps sommes-nous rest�s ainsi glissant nos l�vres les unes contre les autres ? Je l'ignore et m'en moque, ce qui importe est que nous volions tous deux d'une m�me paire d'ailes. Sa main et la mienne partirent au m�me instant � la recherche de nos bras, de nos dos puis de nos visages. Jamais je n'aurais pu deviner combien la peau f�minine pouvait �tre douce et d�licate. Comment concevoir que ce simple contact soit source de tant de d�couvertes d'un coup, tant au niveau des sentiments que peuvent �prouver deux �tres r�ciproquement, qu'au niveau de mes propres �motions florissant d'une force nouvelle et encore assez impr�cise, une force rappelant le d�sir d�j� ressenti auparavant mais avec plus de tremblements dus � l'envie, moins de contr�le de mes mains �lanc�es autour des formes de Caroline. Des bribes de l'amour charnel revenaient � mon esprit et exhortaient  mon corps � concr�tiser cette communion corporelle. H�las, c'est au moment o� mes doigts s'approchaient dangereusement de la poitrine de Caroline que ce maudit �veil vint m'arracher � cette fabuleuse r�initiation.

    Encore maintenant je tente de me persuader que j'�tais, malgr� l'excitation, bien trop fatigu� pour rester �veill�. Je me force � croire que cette " journ�e " m'�puisa � tel point que j'en vienne � m'�vanouir dans les bras de Caroline ; mais malgr� tout, je sens que la cr�dibilit� de ma vie utopique s'est trouv�e �branl�e. Mais qu'importe. L'incoh�rence n'est pas encore ma�tresse de mon destin virtuel. Apr�s tout, dans mon r�ve, ne sortais-je pas d'un h�pital ? Il est normal que mon cerveau ait quelque peu souffert et que parfois il me l�che, m�me dans des moments aussi cruciaux que ceux v�cus avec ma bien-aim�e.

    Bon, cessons de laisser mon anxi�t� se r�galer de mes doutes. La vraie nuit approche accompagn�e de mon sommeil et dans quelques instants, je pourrai me justifier aupr�s de Caroline, et aupr�s de moi-m�me. N�anmoins j'ai peur. A mesure que mes yeux se laissent d�border d'obscurit�, j'imagine que mes songes pourraient � leur guise me s�parer � jamais de Caroline, qu'ils pourraient m'entra�ner en d'autres lieux, au milieu d'autres personnes, froides et ex�crables. Qui me dit que cette nuit ne va pas me plonger cette fois-ci dans un univers cauchemardesque ?
    Allons Peter, ressaisis-toi. Concentre-toi sur ta belle. Deux �mes t'attendent et leur affection te guidera sur le chemin du retour. La puissance de ton esp�rance repeindra la pi�ce, les objets et ta Dulcin�e que tu as quitt�e bien malgr� toi. Aie confiance Peter, aie confiance en ta folie amoureuse.
IV
   J'avais tort. Dire que rien n'�gale la beaut� d'une fille lorsqu'elle pleure �tait une erreur. J'en ai la preuve incontestable sous les yeux. Caroline dort, avec la tranquillit� d'un ange. Ses paupi�res si peu promptes � s'ouvrir me permettent de la d�vorer du regard. Quel ravissement. Et quelle chance, car je suis bien chez Caroline, entour� des m�me habits et des m�me d�corations plus ou moins de bon go�t. Mais pourquoi sommes-nous en pleine nuit ? Je suis �tendu sur un duvet o� Caroline a r�ussi � me mettre apr�s mon " �vanouissement ". Quant � elle, son lit la r�chauffe comme d'habitude. Elle semble paisible, calme. Sur son visage n'appara�t pas le moindre trouble, � croire que les affres qui l'engloutissent lui ont cette nuit accord� une tr�ve. J'aimerais pouvoir la conserver ainsi, prot�g�e dans son cocon de plume et passer des heures, que dis-je, des jours � l'examiner jusqu'� conna�tre les moindres reliefs de sa peau.
     Parfois Caroline bouge et le tissu glissant sur son �piderme me rappelle qu'il y a quelques heures � peine, ce sont mes mains qui avaient le privil�ge de la couvrir. � oui ! A ces pens�es, des cris de joie voudraient se lib�rer, et c'est bien pour ne pas troubler le sommeil de ma douce que je me retiens ; je sais trop combien la nuit et les r�ves peuvent apporter de satisfaction.

    Discr�tement, je me l�ve pour regarder avec plus de pr�cision les habits de Caroline, ses chaussures, son �criture ou encore son dentifrice. Tous ces petits rien qui pourtant lorsqu'on aime, prennent toute une symbolique : tout ceci lui appartient et re�oit son odeur, per�oit son contact et est constamment l� pour l'entendre respirer ou la voir manger. Sa brosse � dents qui masse ses gencives, sa gomme compress�e entre ses doigts, tous ces �l�ments la sentent vivre autour d'eux. Ils sont les t�moins discrets de ses �lans de joie et de tristesse, ils accompagnent sa vie comme je voudrais le faire : en sachant tout, m�me ce que Caroline ne confie qu'� elle-m�me.

    H�las, en poursuivant mon exploration mes yeux tombent sur une photo de Caroline avec son petit-ami. Je l'avais presque, voire totalement oubli�. Je d�tourne vite la t�te, tr�s peu int�ress� par leur sourire b�at inspir� par un plaisir que je jalouse, et mon regard se fige sur des chaussures un peu trop masculines � mon go�t. Je tourne encore pour finalement apercevoir deux serviettes de bain c�te � c�te. Je commence � perdre mon calme. Que vient-il me perturber et me harceler en une telle circonstance ? Ma vision des choses se modifie malgr� moi et la gomme de tout � l'heure, je la vois cette fois entre les mains de l'ind�sirable ; et la brosse � dents : combien de fois a-t-il m�lang� sa salive � celle de ma prot�g�e ?
    Tous ces objets, tous ces souvenirs qui ne sont pas miens, je me mets � s�rieusement les ex�crer, ainsi que tous ces cadeaux que je soup�onne �tre de provenance amoureuse. Et moi, et MOI ? Quelle est ma place ici ? Pourquoi tout ce partage m'est-il refus�, pourquoi ne puis-je laisser ma trace, une aura ind�l�bile, un petit rien refl�tant ma constante pr�sence � ses c�t�s. Je maudis tous ces hommes, je maudis chaque personne qui s'est permis de la regarder, de la contempler, et peut-�tre m�me de lui arracher un sourire. Seigneur, je la veux mienne, je la veux MIENNE ! Je n'ai plus la force de lutter, plus le courage non plus. Mes inspirations, mes h�ros, mes mod�les, aidez-moi, mais o� �tes-vous ? Mon amn�sie ne m'a pas m�me �pargn� cet oubli. Quel visage, quelle bravoure peut venir m'aider � contenir cette hargne qui me noie, qui me broie ? Je me sens d�faillir, je me sens changer, je perds le contr�le de moi-m�me.
    Il suffit, je vais y mettre un terme. Pour la premi�re fois je vais faire une entorse � ma promesse. Comme � l'accoutum�e, je me mentirai, pour essayer cette fois de me convaincre que je n'ai pas modifi� mon r�ve, ce que je m'appr�te irr�m�diablement � faire. Rassemblez-vous, preuve de la vie de ce mis�rable rival, que d'une onde c�r�brale je vous efface de cette chambre et de ma m�moire. Approchez, et que le n�ant vous dig�re au plus vite.

    Silence. Ma col�re int�rieure fait une pause devant le constat affligeant d'un �chec total. Pas la moindre modification n'est intervenue. Aucun mouvement n'a fait suite � mes ordres. Serais-je donc impuissant, prisonnier de mon r�ve ? Est-ce une partie de mon esprit qui inconsciemment bloque mes facult�s de contr�le pour me prot�ger et me permettre de finalement concr�tiser parfaitement mon transit entre r�alit� et songe ? Je l'ignore.
    Heureusement cette angoisse et cette rage retombent lorsque le bruit de Caroline en mouvement d�tourne mon attention. Quel fou je suis : mes divergences psychologiques m'�loignent de l'essentiel : Caroline m'offre sa respiration nocturne et je ne sais que passer outre en me perdant en des consid�rations inutiles. Ne pensons plus qu'� la douceur � venir, cette douceur qui d�buta si bien par un enlacement et un savoureux baiser.

    Je m'approche de ma belle pour sentir son odeur. Pendant le sommeil, les effluves corporelles gagnent en importance et deviennent d'autant plus enivrantes qu'exacerb�es. Mais l'odorat est frustrant car il exhorte toujours d'autres sens � s'exprimer, comme le go�t ou encore le toucher. C'est ce qui se passe � l'instant : non seulement je voudrais embrasser le cou de Caroline pour absorber une parcelle de son corps, mais aussi mes doigts s'imaginent d�j� explorateurs d'une anatomie v�ritablement envo�tante.
    Sentant qu'une excitation incontr�lable commence � m'envahir, je d�cide pour me calmer d'aller mettre un peu de musique, pas trop fort mais assez pour envahir la pi�ce et embellir cette sc�ne o� Caroline s'est confortablement install�e dans l'imaginaire et l'irr�alisable sc�nario de la plupart des songes.

    Pourquoi ai-je alors repos� les yeux sur Caroline ? S�rement e�t-il mieux valu que mon �veil hospitalier invoque � nouveau ma pr�sence, ou que perdu dans une quelconque lecture ou �criture, je ne puisse voir le spectacle dont je suis t�moin. J'en reste paralys�. Ma bouche s'ouvre l�g�rement inconsciemment et ma respiration acc�l�r�e s'accorde aux rythmes langoureux et pourtant rapides de Kruder et Dorfmeister. Caroline, voulant se lib�rer de la chaleur engendr�e par sa couette trop �paisse, a laiss� glisser une de ses jambes nue hors des draps, du pied au haut de la cuisse. Les bougies que je viens d'allumer lui donnent une couleur dor�e et un aspect des plus lisse et r�gulier. Cette simple jambe m'excite � un point que je n'avais encore jamais ressenti.

    Sans pouvoir m'en emp�cher, j'approche de Caroline et m'agenouille � c�t� d'elle. Mon esprit est perdu et un �trange automatisme s'empare de mes mouvements. Je ne peux ni ne cherche � me contr�ler car d'une certaine mani�re, laisser parler un Moi plus fort que ma volont� attise ma curiosit� car j'y vois la d�couverte de qui je peux me r�v�ler �tre.

    Ma main, doucement, prend la direction de la jambe �mancip�e de toute protection et vient s'y poser d�licatement. Je tremble, je vibre, que m'arrive-t-il ? J'ai l'impression que mon c�ur va exploser tant ses battements s'intensifient. Ma paume re�oit toute la chaleur de la cuisse de Caroline, une chaleur qui me p�n�tre et me rend fou� fou de d�sir. Caroline ne sent rien, heureusement. Toujours en spectateur, je vois mes doigts glisser vers son pied puis remonter jusqu'� sa cuisse, chaque fois un peu plus haut, et dans ces va-et-vient, la force de mon �treinte augmente petit � petit.
    Mon dieu mais que fais-je ? Galvanis� par la musique, l'odeur de Caroline, sa douceur, sa beaut� et tant d'autres sources d'inspiration, je sens mes yeux exorbit�s et ma volont� se r�signer � ne pas intervenir. Je ne sais jusqu'o� je serais aller si Caroline ne s'�tait pas r�veill�e en criant de surprise. Mais l�, que dire, que faire ? Peut-�tre lui expliquer, apr�s tout, son baiser �tait des plus volontaires hier soir, alors�

"- Excuse-moi Caroline, je� euh� tu comprends�
- Mais qu'est-ce que tu fais ?
- Je suis d�sol�. J'ai cru�
- Ecoute Peter " m'interrompt Caroline en s'asseyant, parfaitement �veill�e apr�s un r�veil si brutal, " hier je me suis laiss�e aller mais je n'aurais pas d�.
- Mais enfin�
- Laisse-moi continuer ! "

    Je la sens quelque peu effray�e et l'autorit� dont elle fait preuve n'est qu'un bouclier pour camoufler l'angoisse dont elle n'a pas encore eu le temps de se remettre. Elle poursuit :
" J'aime mon petit-ami, malgr� tout. Deux ans de vie commune ne s'effacent pas ainsi. Apr�s tout ce que nous avons travers�, apr�s toutes mes douleurs que son �me a accept�es et r�ciproquement, apr�s les larmes arrach�es par le bonheur parfois trop fort d'�tre avec lui ou inspir�es par une jalousie malsaine et destructrice, apr�s tout cela et bien d'autres choses, je ne peux ainsi tourner la page m�me si tout me semble d�j� bris�. Non, je veux m'accrocher � ce petit bout de nuage sur lequel parfois nous dormions � deux, nous r�vions � deux notre histoire pass�e et future, o� je sentais que l'Amour veillait � nos c�t�s d'un �il bienveillant et attentionn�. Alors pour tout cela, pour tous ces sacrifices plus ou moins volontaires que j'ai su accorder, par le fait que malgr� tout je pourrais encore lui dire " je t'aime ", non Peter, je ne veux pas, je ne peux pas t'embrasser. "
    A ces mots Caroline fond en larmes. Je r�alise qu'elle me confie ici combien elle tient � l'amour qui autrefois l'unit � son petit-ami, mais cette d�claration si violente par ses cris refl�te v�ritablement le fait que pour Caroline, son petit-ami ait d�j� disparu de son futur. Ici pleure la nostalgie, ici pleurent les souvenirs rares qu'on poss�de lorsqu'on a d�couvert la v�ritable d�finition du mot " aimer ". Pauvre Caroline, je la plains. Elle se ment � elle-m�me dans l'espoir que son mensonge puisse bient�t la convaincre, mais il n'en sera rien, et ses larmes en sont la confirmation inconsciente.

    Me voil� bien calm�. Je ne voulais pas provoquer tant d'�moi. En m'excusant � son oreille, je la prends dans mes bras, et se sentant ainsi prot�g�e et cach�e, Caroline redouble de pleurs. Elle s'effondre en sanglots spasmodiques qui je suppose la soulagent d'un poids �norme. Qu'il est triste de constater que l'amour est cens� apporter joie et s�r�nit� et qu'en r�alit� il n'engendre trop souvent que d�tresse et d�sespoir. Esp�rant une relation, on peut se sentir frustr� et d�j� jaloux des autres personnes qui semblent avoir tellement plus de poids sur notre aim�(e), ne seraient-ce que des amis ; au cours d'une relation, si dieu soit lou� aucune jalousie ne vient entraver la route vers une confiance parfaite et rass�r�nante, il arrive que la lassitude ou la d�couverte parfois surprenante de l'autre commence � faire poindre certaines interrogations ; enfin � la rupture, la plupart du temps � sens unique, combien de c�urs se d�chirent � long terme, restent noy�s de souvenirs fort peu b�n�fiques pour la sant� mentale ? Bien trop, bien trop.
    Ces pens�es peuvent sembler quelque peu n�gatives, mais mon �paule humide des sanglots de ma belle ne peuvent gu�re m'inspirer des pens�es positives. Aller Peter, secoue-toi ! Caroline a assez pleur� en elle-m�me. Parle-lui, console-la. Tu es dans un r�ve bon sang, alors arrange-toi pour qu'elle oublie ses d�chirures.
    Je me sens pr�t � me lancer dans un discours qui aurait pu facilement glisser vers une hom�lie d'autant plus d�plaisante qu'elle e�t �t� le reflet de l'inanit� de mes efforts � philosopher sur un sujet dont j'ignore presque tout, mais Caroline me devan�a :

" Peter, Peter " dit-elle en s'accrochant � moi comme � une bou�e de d�tresse, s'agrippant � mes bras pour hisser son visage jusqu'� mon cou qu'� ma grande surprise, elle embrasse. Je reste muet, sans mouvement, je sens l'esprit de Caroline bouillir, fonctionner � une vitesse terrible, et je sens qu'elle veut abolir ces myriades d'interrogations, elle veut tuer les bouleversements de son esprit, le combat qui s'effectue � l'instant m�me o� des centaines de voix lui hurlent des conseils, des ordres diff�rents. Elle ne sait plus et ne veut plus savoir o� elle va. Son visage gagne encore en hauteur et les yeux ferm�s, sa bouche avance vers mon visage avec l'�vident espoir que mes l�vres se positionnent dans la trajectoire des siennes. Que faire ? Apr�s tout peut-�tre en a-t-elle besoin, et � en croire les contractions de toutes les fibres de mon corps, j'en ai aussi diablement envie. Alors�
    Alors encore une fois je go�te sa salive et son haleine sal�e par ses larmes de plus en plus entrecoup�es par sa respiration encore haletante. Je m'abandonne � ce plaisir singulier et au milieu de ce baiser je ne saisis pas tr�s bien quel est mon v�ritable r�le. Mais il me semble que tous deux l'appr�cions vraiment, d'autant que je sens progressivement Caroline s'�manciper de ses doutes et devenir � la fois plus en confiance et plus sensuelle. Ses mains jet�es sur mon dos m'accordent le droit de parcourir le sien, de transmettre ma force � l'�treinte br�lante que je r�ve d'offrir � Caroline. Et nos bouches se perdent sur le visage de l'autre, et nos mains nous parcourent, se croisent, s'enlacent, se cherchent puis s'oublient, deviennent puissantes, douces, puis sont en partie les moteurs de notre excitation.

    Alors Caroline se lib�re de la couette et comme lors de notre premier baiser, nos corps se rencontrent et savourent le contact chaud et vibrant que la folie amoureuse transmet en nos chairs. La musique vibrante nous guide et dicte la rapidit� de nos mouvements, ainsi, perdues sur ses �paules, mes mains finissent bient�t sur ses jambes dont la peau exorcis�e d'une quelconque pr�sence �trang�re s'offre totalement � mon toucher, pendant que Caroline d�couvre mes cheveux, y cherche un chemin o� mon plaisir par ses caresses deviendrait encore plus fort. Et je l'aime, oui, je l'aime, je tremble de plaisir et d'ivresse, je d�couvre des chaleurs inconnues dont toute une progression au cours d'une vie est cens�e pr�parer l'intensit�, mais l�, cette quintessence de la sensualit� lib�r�e d�s la premi�re fois me transperce de volupt� trop intense pour ne pas m'ali�ner de moi-m�me, et provoquer ainsi le mouvement de mes doigts vers l'intimit� la plus pr�cieuse de Caroline. Avec une douceur aussi calme que mon excitation est bouleversante, ma paume encercle son sexe et instinctivement mes doigts se serrent pour provoquer la contraction de d�sir naissant de Caroline, qui � l'instant soupire de plaisir et d'attirance charnelle. J'ignore ce qu'est p�n�trer une fille qu'on aime mais � voir l'extase de Caroline sous de simples caresses, aussi sensuelles soient-elles, j'en viens � me dire que faire l'amour doit r�unir � la fois une jouissance physique et une magie liant au m�me instant les deux esprits amoureux dont � l'apoth�ose des plaisirs on ne sait plus trop lequel appartient � qui.

    Le T-shirt de Caroline vole en m�me temps que mes habits, et nous voil� en sous-v�tements simulant l'amour qu'une ann�e de s�duction et de pr�liminaires n'aurait pas rendu plus extatique. Ma bouche un instant �loign�e de la sienne d�couvre des creux, des reliefs, des odeurs encore absentes de ma connaissance, et me jette dans un m�lange d'�tonnement et de fiert� par les contractions et les soupirs divers d'autant plus motivants que la musique se perdant en des milliers de notes et d'instruments est le reflet de la foultitude d'�motions que cette situation engendre en mon �tre physique et intellectuel. Caroline est si douce... un corps f�minin est tellement source d'inspiration. Sa peau est si belle, si moelleuse sous l'impact de mes l�vres, sous la force de mes mains. J'y sens les manifestations de son c�ur, ce dont l'oubli lui permet de profiter. Mais il est temps, je ne tiens plus. La curiosit� me ronge. Je veux go�ter � tout cette fois, int�gralement. Caroline semble pr�te et je me sens d�j� envahi du paroxysme de mon attirance pour la superbe Caroline. Mais � l'instant o� nous voil� nus et o� l'excitation me gagne encore plus, ce que je ne croyais pas possible, Caroline se contracte soudain, pousse un cri �trange, comme apeur�e, comme �veill�e brutalement d'un r�ve, elle se replie sur elle-m�me et je ne comprends pas.

"- Non Peter, non, s'il te pla�t.
- Tout mais pas �a Caroline, je ne peux arr�ter. Je t'aime Caroline, je t'aime comme dans ma courte vie je n'ai jamais aim�. Je veux m'offrir enti�rement � toi, je veux que nous volions tous deux dans les m�mes courants. Ne sens-tu pas que mon corps ne me r�pond plus ? Sois � moi, je t'en supplie ! "

    En pronon�ant, que dis-je, en b�gayant ces mots, mes mains partent saisir les bras de Caroline et les tiennent avec force. Je parviens � allonger Caroline de nouveau qui pourtant r�siste, mais je ne le vois pas ou ne veux pas le voir, je ne le sens pas car la f�brilit� provoqu�e par la d�couverte de ses chairs annihile toute ma volont�. Je ne pense qu'� elle, je ne pense qu'� nous, et lorsque Caroline me supplie, me hurle d'arr�ter, mon bras contract� vient frapper son visage et fermer sa bouche pendant que je lui crie que je l'aime et que je suis l� pour l'aider, pour la faire vivre � nouveau. Et Caroline vomit des sons noy�s dans ma peau qu'elle mord d�sesp�r�ment, et ses pleurs qui contractent son corps ne m'excitent que d'autant plus, et les sourcils fronc�s, la respiration haletante, les muscles tendus pour r�sister aux tentatives de lib�ration de ma Dulcin�e, je p�n�tre enfin cette derni�re, alors une inspiration de bonheur parvient jusqu'� mon ventre coll� � celui de ma prot�g�e. Ma t�te tourne, mais je sais que je suis encore l� pour longtemps. La chambre d'h�pital attendra. Quitte � ce que ce r�ve avec Caroline soit le dernier, je veux go�ter � cela, et puisque malheureusement je ne contr�le pas assez mon r�ve pour entra�ner le consentement de Caroline, je me mens et le consid�re comme acquis.

    Et je br�le en ses chairs pendant que Caroline plante ses ongles dans mon dos jusqu'� le faire saigner, et je continue de d�clarer ma flamme, mon amour, mes perspectives d'avenir ; mes mots s'�chappent seuls tant me voil� en transe. Caroline commence � �touffer et des mots de supplications d�sesp�r�es s'�chappent petit � petit. Je refuse de les entendre, ainsi mes mains s'�crasent sur le cou de Caroline alors que je l'implore de se taire, de me comprendre. Mais elle �touffe, elle tente  avec l'�nergie d'un condamn� d'avaler un peu d'air, de se nourrir de cette vie qui flotte autour d'elle et qui maintenant lui est refus�e. Ses yeux noy�s crient leur d�sir de ne pas se fermer, ses battements de bras de moins en moins puissants essaient tant bien que mal de faire vaciller le meurtrier que je suis. Je ne sens rien d'autre que mes va-et-vient orgasmiques dans ce corps divin. Je la sens se d�contracter et me permettre de la parcourir plus librement, mais ce que je crois �tre un plaisir finalement accept�, jamais je ne l'entrevois comme les ultimes sursauts de l'existence de Caroline. Mes mains se desserrent pour laisser appara�tre de profondes traces rouges, et il semble que mes doigts sont rest�s grav�s sur le cou de ma douce aim�e. Sa t�te tombe de c�t�, ses bras s'�crasent sur mon dos puis sur son lit, ses yeux ouverts fixent d�sormais le n�ant. Elle est calme, si calme. Sa qui�tude m'envahit et je ferme les yeux, m'allongeant sur son corps encore chaud. Je m'endors, �puis�, en lui souhaitant une bonne nuit.
V
   Il fait froid. A moiti� �veill�, je sens l'air frais s'amuser du relief de mon dos et de mes jambes. Mon ventre re�oit aussi une fra�cheur, diff�rente, d�sagr�able, �trange. Je suis bien dans mon �tat de semi-�veil et ne voudrais pas le quitter mais j'en viens � trembler de froid avant de me recroqueviller instinctivement. Mais ce faisant je heurte un visage. Avec un haut-le-c�ur je me redresse en ouvrant les yeux sur un spectacle des plus abominables : Caroline g�t en dessous de moi, livide, les l�vres d�color�es, les yeux vides, o� le temps est suspendu, fig� comme ses l�vres tordues et grima�antes. Et je suis l�, horrifi�, immobile entre ses jambes, face � sa nudit� dont l'exhibition me r�pugne au plus haut point.

    Que faire ? Je ne peux y croire. J'ai beau me frotter les yeux et les frotter encore, j'ai beau me gifler dans l'espoir qu'un peu de violence me fasse revenir � la r�alit�, je reste l�, spectateur de ma folie, spectateur d'un crime dont je ne peux concevoir �tre l'auteur.
    Caroline, non, tu n'es pas morte. Tu ne peux pas mourir, je t'aime. D�fais-toi de cette blancheur qui me rappelle trop mon autre domaine, d�fais-toi de ce vide, reflet de ma vie sans ta pr�sence, ta voix et tes yeux joyeux de d�couvertes. Oh, Caroline, je t'aime tant. Reviens, reviens, par tous les Dieux je t'en conjure, par tout mon �tre se concentrant en un seul but : celui de pouvoir voir � nouveau ton torse se mouvoir d'une respiration n'�tant apr�s tout que l'expression naturelle d'une vie. Caroline, je t'ai aim�e, je t'ai caress�e comme jamais, d�couverte comme personne, j'ai joui de ces privil�ges avec la d�lectation qu'un aveugle peut avoir � retrouver la vue. Je t'ai aim�e comme la vie, plus que la vie ; mon erreur fut peut-�tre de t'aimer plus que la tienne.

    Et pourtant, tout ceci n'est rien, rien qu'illusion, fruit de mon imagination, repr�sentation de mes fantasmes engendr�s par Audrey, belle Audrey dont la v�ritable existence et la vie s'�coulant encore en elle me rassurent tellement ! Tu n'es qu'un songe Caroline, alors pourquoi m'en faire ? Qu'un songe� vision onirique ? Je commence � �tre un peu perdu. A force de vouloir m�langer r�ve et r�alit�, je finis par tout confondre. Pourquoi me suis-je lanc� dans un tel projet ? Je me mets � douter. Non, tout ceci n'est pas mat�riel.

    A ma douleur physique (disons plut�t � mon apathie) se joint la torture de l'esprit. Cruelle existence qu'est la mienne, harcel�e de toute part, � l'abri  ni dans mon corps ni dans mes d�lires imaginaires. Il faut que j'arr�te �a. Fini de simuler une vie factice, je dois revenir en mon v�ritable " moi ", perclus mais justement � combien rassurant de par l'assurance qu'il ne sombrera pas dans de quelconques exc�s ; et si une libert� se gagne aux d�pens d'une autre, et bien je perds volontiers ma facult� de mouvement pour ne plus �tre criminel. Je retourne � ma douce blancheur, pure, calme, exempte de passions terrifiantes de par l'influence qu'elles peuvent avoir sur le bouleversement de notre destin. Belle Audrey� belle ? Non, plus personne ne sera belle pour moi d�sormais, une femme sera une femme, tout juste aussi agr�able qu'une infirmi�re attentionn�e, mais rien de plus. Plus de larmes attachantes, plus de tristesse qu'on voudrait consolable, plus de joie trop forte qui nous fait vouloir rencontrer  et d�couvrir chaque personne que nous croisons  et que nous consid�rons pr�cieuse et d�tentrice d'un savoir et d'un amour transmissible. Oui, finis tous ces attraits, toutes ces exaltations trop intenses pour mener � la s�r�nit�. Je veux retrouver l'irresponsabilit� que m'accorde mon infirmit�.
    Mais o�, par o� ? Comment trouver le chemin du r�veil salutaire et d�finitif ? Pas ici en tout cas, pas l� o� mes mains sentent jusqu'aux veines de Caroline, l� o� mon sexe fatigu� ne m'inspire plus que du d�go�t, l� o� Caroline morte n'est qu'un miroir devant lequel s'exhibe mon amour endeuill� que j'entrevoyais noble. Je n'ai plus de rep�re, je n'ai rien sur quoi je puisse m'appuyer, rien ni personne. Et ce d�cor est d�sormais la repr�sentation de la noirceur de mon �me et de mes actes. Tr�s bien, alors je laisse en cet endroit tous mes vices. Je d�pose aux pieds de Caroline mon aim�e toutes les salissures dont mon �me s'est vue fard�e ; je d�pose sur ses l�vres � l'aspect repoussant le sceau d'un amour que je n'�veillerai plus. Ce dernier baiser qui m'�c�ure sera le symbole de ce que m'inspirera d�sormais tout d�sir � l'�gard de la gent f�minine.

    Je me l�ve d'un bond, prends la couette qui ne sait plus trop quelle odeur lib�rer entre celle de Caroline et la mienne, et recouvre en un m�me mouvement Caroline et ma conscience r�volt�e. Je r�unis ses photos, ses papiers, ce qui composa sa vie, je r�unis tout ce dont les flammes peuvent se nourrir, et trouvant un briquet sur le bureau, j'enflamme tous ces objets, toutes ces pens�es r�dig�es qui quelques heures auparavant avaient encore lieu d'�tre. Mais maintenant, alors que tout s'�teint, moi j'allume une derni�re fois dans un brasier irr�versible les ultimes manifestations de ce qui poussa ma belle � vivre pendant une vingtaine d'ann�es.

    Je reste un instant ici, les yeux d�tourn�s du lit, concentr�s sur le feu qui s'�tend et gagne le mobilier. Le bruit se fait plus important, la chaleur et les flammes m'exhortent au d�part, et sans regarder Caroline mais l'ayant pourtant dans les yeux, comme grav�e sur la r�tine, je quitte cette chambre et d�vale les escaliers pour finir � l'ext�rieur, o� sans perdre une seconde, imaginant que les flammes auront t�t fait de mettre tout le quartier en �bullition, je m'enfuis dans des rues inconnues, au hasard, du moment que je vais loin. Je cours, je cours, toujours avec Caroline dans le regard, incrust�e, ind�l�bile. Et � force de ne voir qu'elle je manque de me faire �craser en traversant une rue. Je ne peux pas continuer ainsi, cela ne rime � rien.

    Je rep�re un grand b�timent, apparemment un h�pital. J'y p�n�tre dans l'espoir d'y trouver un coin d'herbe qui puisse accueillir ma fatigue, et je ne suis pas d��u. Il y a de grands jardins fleuris o� se prom�nent les malades. Leur blancheur me rassure. Leur vie, m�me fragilis�e, me fait retrouver un l�ger sourire. Ils bougent doucement, ils dansent presque, tant leur mouvements sont d�compos�s. Leur tristesse apparente cache une joie endormie, une joie sur laquelle ils ont oubli� de souffler pour la raviver quelque peu. Et pourtant, je suis s�r qu'il reste une petite braise quelque part, un petit point sensible qui un peu secou� �branlerait toute une �me. S'ils savaient le potentiel qui est en eux, ils ne laisseraient aucun mal les ronger. Il faudrait qu'ils puisent voir avec mes yeux et constater � travers mon esprit comme la vie est ch�re et pr�cieuse, comme elle est remplie d'excitations, de passions, de moments qui nous font vibrer au point de d�r�gler les battements de notre c�ur. Au nom de ceux qui ne les ont plus, entendez mes rires de joies et ch�rissez votre existence, abreuvez-vous des autres, de ce qui vous entoure. Voyez, sentez, touchez, vous �tes libres, car un sang unique coule en vos veines, car il est en votre pouvoir de sourire et d'aimer, de sentir le soleil et go�ter aux plaisirs de l'amiti�.

    Dans mon rire, une larme vient s'�craser sur ma joue, et mes spasmes de joie ont t�t fait de se transformer en sanglots. La t�te dans les mains, abattu, je verse toute l'affliction qui finissait par trop peser. Caroline, excuse-moi. Audrey, pourquoi ne puis-je revenir vers toi ?

" Ben ?! "
Pourquoi suis-je enferm� ici ? Je vais devenir fou !
" Ben ?! "
Tu me manques tellement.
" Ben c'est toi ? "
Dans mes divagations, j'en viens � entendre ta voix se rapprocher. Je d�lire�
" Mon Dieu, Ben ! "
Qui appelles-tu ainsi ?
" Mais tu� Ben ! " prononce la charmante voix de ma douce infirmi�re entrecoup�e de pleurs d'une chaleur encore inconnue. Si je n'avais ouvert les yeux j'aurais continu� de croire que c'est ma folie naissante qui me secouait ainsi. Mais non, ce sont deux mains qui agitent mes �paules fermement pour me tirer du monde �trange o� je suis plong�. Et l�, � lumi�re, et � combien mon c�ur en fut serr� de r�confort, c'est le visage de mon infirmi�re qui se d�tache et devient net. Alors �a y est, ce cauchemar est fini, �a y est je suis rentr� d'o� jamais plus je n'irai. Jamais soulagement ne fut plus justifi� il me semble. Comme c'est bon�

    Mais je d�chante vite. Audrey est affol�e, me hurle des questions desquelles sortent toujours ces " Ben ", et pire que tout, derri�re elle je vois des arbres, des grilles, et des patients qui marchent dans le jardin� o� je suis donc encore. Soudain Audrey me prend la t�te � deux mains pour fixer mes yeux dans les siens avant de me demander le plus distinctement possible :  " Ben, que fais-tu ici ? J'�tais tellement inqui�te ! Tu m'as fait tellement peur. �a fait vingt-quatre heures que tout le monde te cherche partout. Comme je suis heureuse de te revoir ! " poursuit-elle en m'enla�ant de toutes ses forces alors que toujours assis par terre, je n'ose pas comprendre, je n'ose pas croire que�

    " Tu es parti hier matin de l'h�pital, par la fen�tre, alors que tu sortais � peine de ta crise. Tu es parti sans rien dire, rien � moi que tu n'as m�me pas reconnue. Oh, Ben, dis-moi que tu es revenu car tu te rappelles de moi. Je t'en prie� Ben, regarde-moi, je suis Audrey, ta femme ", prononce-t-elle d'un souffle, f�brile.

    Ces mots r�sonnent en moi comme les cloches qui accompagnent ma tombe. Car son odeur est la m�me, car sa douceur n'a pas chang�, car je comprends seulement que depuis le d�but je suis dans l'erreur, je sais, tout univers confondu, onirique ou r�el, je sais qu'elle dit vrai.

" C'est le gardien de l'h�pital qui t'a vu rentrer et qui m'a appel�e. "
Tout devient si clair, cette transition si bizarre du sommeil au r�veil, de l'�veil au sommeil�
" Je courais en priant que ce soit bien toi. "
Cette facult� de percevoir parfaitement toutes ces sensations�
" J'avais tellement peur qu'il te soit arriv� quelque chose ! "
Le fait de ne rien pouvoir contr�ler�
" Parle Ben, je t'en prie. "
J'ai tout confondu.
" Non, tu ne te rappelles donc pas de moi. Tu es parti amn�sique et tu reviens de m�me. "
L'h�pital, c'�tait un r�ve ; un cauchemar r�manent plut�t. Si �vident et si simple que j'ai cru m'y trouver. Mais c'�tait faux.
" Je dois te ramener dans ta chambre Ben, viens avec moi je t'en prie. "
Audrey, une femme, ma femme. Et moi, un criminel.
"- Suis-moi.
- Non ! dis-je affol�, me levant en �loignant de moi Audrey qui tente de m'emmener vers les locaux. Non, non, comment pourrais-je te suivre toi que je n'ai m�me pas reconnue dans mes songes, toi que je ne connais pas. Comment pourrais-je encore faire quoique ce soit ici-bas et aimer la vie alors que je viens de donner la mort ? N'entends-tu pas les sir�nes ? C'est pour moi qu'elles sifflent, c'est contre moi ! Audrey, je viens de tuer, de tuer ! "

    Je pousse alors un hurlement qui d�chire et les oreilles de cette fille devant moi et tout ce qui unissait mon corps en un tout que je croyais moi. Et je hurle � nouveau, et encore, je veux finir de tout briser. Mais c'est trop et ces cris ne m'aident pas, ne me soulagent de rien. Il faut trouver autre chose, il faut trouver pire. Je cours, droit vers la route, sans m'occuper de personne, que ce soit de celle qui est ma femme ou des gens qui me regardent sans que je m'en aper�oive. Je suis au bord de la route. Personne n'ose me parler, je suis seul au monde, et c'est ce que je veux. Tr�s nettement se d�tache au loin un camion qui arrive le long de cette grande ligne droite avec une vitesse soutenue. Il semble si fort, si puissant. Il est parfait. Ses formes grossissent, ses contours se distinguent mieux, et le bruit et les vibrations qu'il engendre ne se per�oivent que plus distinctement. Je sais ce qu'il me reste � faire.

    Lorsque ma t�te doit commencer � pivoter pour suivre son mouvement, je sens qu'il est temps. Ma gorge se noue une derni�re fois et je plonge sur la trajectoire du camion. Le choc est si violent que je crois sentir ma t�te exploser et j'entends mes os se fendre de toute part ; ce sont les seules sensations qui me parcourent avant d'�tre projet� une vingtaine de m�tres plus loin.

    Puis c'est le noir. Si long� si vide� le noir.
VI
   Si j'avais pu choisir, j'aurais pr�f�r� la mort. Deux ans se sont �coul�s depuis cet accident. Deux ans de coma. Il semblerait que pendant cette l�thargie, je sois �trangement parvenu, h�las, � analyser la situation et � comprendre ce qui s'est pass�.

    Quelques ann�es avant ce coma, j'avais �t� re�u dans cet h�pital � la suite d'une crise d'�pilepsie. C'est l� que je rencontrai Audrey, s�duisante, heureuse, et c�libataire. Dans l'ann�e qui suivit, o� chaque jours nous nous sommes vus, elle ne perdit qu'une chose : son c�libat. Je l'�pousai avec bonheur et fiert�. Mais mes crises ne disparaissaient pas, toujours suivies de ces noirs o� ma m�moire me faisait d�faut.
    De ceci, revenu enfin � ma conscience, je d�duis le reste. Un soir, une succession de crises a inqui�t� Audrey qui m'emmena en urgence � l'h�pital. Le lendemain, r�veill� et insatisfait de ma situation, un peu perdu et sans trop savoir ce que je faisais, je sortis de ma chambre par la fen�tre pour partir loin de cet h�pital trop associ� � mes malaises, loin de ce lieu que d�j� je d�testais. Arriv� dans un parc, s�curis�, je m'endormis. Mon esprit, par ce repos opportun, recouvra ses facult�s, m'offrant � nouveau la possibilit� de garder en t�te les souvenirs de mes tribulations. Seulement ces derni�res furent d'abord oniriques, mais je cr�s devoir y attacher mon existence. Mes cauchemars s'y exprimaient, car souvent re�u ici je pensais � ceux condamn�s � y passer un temps trop long, et je tiens tellement � ma libert� que le pire pour moi aurait �t� d'�tre clou� l�.

    Seulement cette fois tout est clair. Je suis paralys� � vie. Et je ne r�ve plus. Je m'endors puis me r�veille sans avoir la moindre image de ma nuit. Il n'y a plus que la r�alit�, qui ne triche plus et me laisse jusqu'au pire de mes souvenirs. Je suis un meurtrier, et si j'�chappe un jour � cette forme de mort, ce sera pour sauter dans une autre : la prison. Rien de bon ne m'attend plus dans cette vie. Je n'ai plus d'�chappatoire, m�me pas le recours de dire les deux mots que je cr�ve d'envie de prononcer car je ne veux pas me voir ainsi, ni voir Audrey ma femme - pardon, mon ex-femme - souffrant ainsi quelque temps de ma situation, de mes actes, avant de finalement choisir un autre homme. Je ne veux pas tout �a. Je ne veux plus rien. Si, prononcer ces deux mots dans l'espoir qu'on m'�coute : tuez-moi.
Dijon
F�vrier 99 - Juin 2000
2005 � Julien Jay
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