| A Estelle, Muse accompagnant l'un de mes plus intenses moments de libert� Et� 1999, Corse. |
| La sc�ne se d�roule dans une bo�te de nuit. La musique est forte et les danseurs se serrent sur la piste de danse. |
| Syd |
| Mais qui vois-je en ces lieux o� l'on vient pour danser ? Mon cher ami Arthur, que je n'aurais pens� Trouver ici assis contemplant cette foule Mouvante et d�cha�n�e, o� les corps se d�foulent. |
| Arthur |
| Tu viens pour t'y m�ler mais j'en sors � l'instant. Ces rythmes entra�nants m'amusent quelques temps, Mais bien vite lass� je pr�f�re m'asseoir Et regarder ces gens lib�rant en un soir Une forte �nergie trop longtemps contenue. |
| Syd |
| J'imagine sans mal que tu n'es pas venu En ces lieux t�n�breux danser en solitaire. |
| Arthur |
| En effet Estelle est ma belle partenaire. Cette tr�s ch�re amie, dont le go�t pour la danse Ne se tarit jamais, veut avec insistance Quelle que soit la musique y accorder ses gestes. |
| Syd |
| Et as-tu remarqu� que pendant que tu restes Ici � m�diter, ta charmante compagne S'ondule en mouvements qu'un jeune homme accompagne ? |
| Arthur (vif) |
| Comment !? O� est-il donc ? Ah, l� je peux le voir. Quelle caricature ! Fait-il expr�s d'avoir L'attitude et le look du parfait s�ducteur ? D'une sc�ne �cul�e � son tour d'�tre acteur : Doucement il approche, mais elle ne voit rien ; Il danse avec lenteur, observant assez bien L'�piderme d'Estelle, jusqu'� en d�couvrir Tout ce que ses habits se lassent de couvrir. |
| Syd |
| Cela te surprend-il ? Tu vois bien o� nous sommes. Qu'esp�rais-tu trouver dans cette foule d'hommes ? Pendant un long moment, quand les gar�ons s'habillent, Avec patience et soin les filles se maquillent, Puis se retrouvent l�, tout fard�s d'artifices, La plupart esp�rant que l'amour y fleurisse. |
| Arthur |
| Il y a d'autres lieux o� trouver le bonheur Et o� les sentiments, non forg�s en une heure, S'enrichissent du temps que l'on prend � s�duire. Mais j'ai trop attendu : je vais faire s'enfuir Ce gar�on d�plaisant d�vorant mon Estelle. |
| Syd, ironique |
| C'est �a, preux chevalier, va d�fendre ta belle. |
| Arthur entra�ne le danseur � l'�cart d'Estelle et de la foule. |
| Arthur, �nerv� |
| Veux-tu bien �loigner ces yeux plus que pervers, Car d�j� ce regard m'envahit de col�re ! Regardant cette nymphe, belle parmi les belles, Et minutieusement, scrutant chaque parcelle De son pr�cieux corps, par l'esprit tu la violes, D'autant plus ais�ment que ton guide est l'alcool. R�pugnant personnage, ex�crable voyeur, Ne sachant qui elle est, ignorant son odeur, D�daignant son esprit ou sa voix innocente, Tu tentes par tes mots de cr�er une entente Qui non suivie d'amour est bris�e aussit�t. A peine rep�r�e, tu l'approches bient�t, Mais elle qui gentille, r�pond avec patience A tes questions pr�vues, ordonn�es par avance, Crois-tu qu'elle pourrait, ne serait-ce qu'une heure T'accorder ses baisers, ses rires ou ses pleurs ? |
| Le danseur, calme |
| Qui es-tu pour juger mes actes mes pens�es, Toi qui condamnes autant l'analyse empress�e Fond�e sur l'apparence, d'un esprit insondable ? Soit, je ne sais rien d'elle, mais suis-je plus coupable Que toi qui sans avoir appris � me conna�tre Me juges puis m'insultes, sans savoir de mon �tre Mes tristesses mes joies, ce qui me pousse � vivre ? |
| Arthur |
| Je sens d�j� bien trop cet alcool qui t'enivre. |
| Et ce dernier est-il un crit�re assez fort Pour que s'abattent l� sur mon dos tous les torts ? Comment peux-tu savoir si mon but est d'abord De forcer son amour pour �treindre son corps, Ou si uniquement, pouss� par le d�sir De me faire une amie, je cherche par plaisir A joindre � l'amiti� une beaut� exquise ? Et pourquoi la voudrais-je en une heure conquise ? Oui, rencontrer des gens est assez difficile, Je voulais rendre un peu ma t�che plus facile, Et le dialogue est bien un naturel d�but. Que peux-tu affirmer sinon que j'ai trop bu ? Mon physique dit-il, par ces m�ches coiff�es, Ce rasage parfait, ce regard assoiff� De la vue d'un sourire, de ma chemise ouverte, D'une danse soign�e pour �viter la perte D'un exc�s de sueur, que je suis sans complexe Un vicieux ne voulant que go�ter � son sexe ? Un fluide inspirateur s'�coule dans mes veines, Et c'est l� plus qu'ailleurs que ta fureur est vaine, Car loin d'accentuer un d�sir plein de vice, En mon �me il construit le si bel �difice D'un amour sans �gal, d'une passion si tendre. |
| Le danseur |
| Arthur, furieux |
| Le danseur |
| Arr�te ! Comment peux-tu encore oser t'entendre ? Tout ceci est mensonge et tu le sais tr�s bien. |
| Un dernier mot avant que tu ne mettes fin A ce discours sinc�re que mon �me lib�re. |
| Arthur |
| Il suffit tu te moques� |
| Calme un peu ta col�re |
| Le danseur |
| Le temps de terminer ces justifications. Vois-tu, quand je l'approche et puis passe � l'action, En d�versant, c'est vrai, des mots pour la s�duire, Si restant � l'�coute elle ne veut pas fuir, C'est d'abord, cher ami, parce qu'elle est flatt�e. Elle ne sent plus �tre une fille rat�e. Si elle a des complexes, ils s'att�nuent alors Et sans me l'avouer, elle en demande encore. D�sir�e par un homme, elle est d'autant plus femme, Savourant un pouvoir confirm� par ma flamme. Par ce jeu de regard, ta compagne devient Une dr�le complice, qui un peu m'appartient. |
| Arthur, hors de lui |
| Arr�te ou je t'�trangle, pauvre fou et menteur ! De tant d'hypocrisie et d'en �tre l'auteur Ne te plonge donc pas dans une honte affreuse ? Oses-tu affirmer que tu la rends heureuse ? Pour elle tu n'es rien qu'un vorace ind�cent Qui s'approche sans g�ne, et d'office lassant, D'un discours �cul� tu assommes ma belle Bien avant de savoir comment elle s'appelle. Laisse-moi te l'apprendre : Estelle est son pr�nom. Aucune r�action n'engendre en toi ce nom. Ce n'est pas �tonnant : Esther, Sophie ou France T'auraient bien convenu, pour toi quelle importance ? Ce qui compte est surtout que le corps soit le m�me. Pour moi ce nom est tout, je le v�n�re et l'aime Car il implose en moi en des milliers d'histoires Ramenant sensations, souvenirs et espoirs, Chaque fois provoquant des remous en mon �me. Je lis dans tes pens�es, et en tes yeux la flamme Qui s'illumine ici n'est rien d'autre que celle D'un fort d�sir charnel t'entra�nant vers Estelle. Baign�e de la chaleur de ces corps ondoyants, Et bougeant de la sorte, dansant et festoyant, La sueur de son front arrive jusqu'au creux De ses �paules fines, et atteint peu � peu Ses bras et puis ses mains, ou meurt contre ses seins. C'est l� o� te trahit ce regard trop malsain Pour rechercher ici une amie seulement. Ton imagination permet facilement D'entrevoir sur sa peau tes doigts et non ses gouttes, C'est ainsi qu'� son corps tu touches et tu go�tes, Savourant d'ailleurs moins son front que sa poitrine. Par ton esprit obsc�ne, alors tu imagines Cette transpiration, n�e de la chaude �treinte O� ton corps donne au sien une �ternelle empreinte. Ton attrait pour Estelle, d'ambition prosa�que, Est guid� avant tout par sa beaut� physique, Et tu voudrais l'avoir, cette fille envo�tante Pour lib�rer enfin ton envie p�n�trante. Pour cela je te hais, car tu la b�clerais : T'�puisant en ses chairs, tu ne d�gusterais Qu'une infime partie des saveurs de son �tre. Je vais t'apprendre l� pourquoi de la conna�tre Je pourrais ais�ment en tomber amoureux, De ses l�vres r�vant de baisers langoureux : Si je devais l'aimer, moi qui la connais tant, Ce serait avant tout pour les millions d'instants O� riant aux �clats, noy�s d'un doux bonheur, Nous nous sentions si proches, comme en ces milliers d'heures O� nous parlions sans fin, soit d'elle soit de moi, Echangeant de nos vies les peines et les joies, Les doutes suffocants, les amours impossibles, Tous ces gens c�toy�s dont le c�ur fut la cible. Si je devais l'aimer, ce serait pour ses larmes Qui perdues sur ses joues lui conf�rent un charme D'autant plus attachant qu'il na�t de la tristesse. Toujours ai-je esp�r� en ces temps de d�tresse Pouvoir sur moi d�vier ce fardeau de malheur, Pouvoir substituer mon plaisir � ses pleurs. Si je l'aimais enfin, je le devrais sans doute A ce que j'ai appris, malgr� ce qu'il en co�te, De ma si merveilleuse, intelligente et belle, De ma fid�le amie, et de ma Muse : Estelle. Je sais sa position, son souffle et sa fragrance Quand si loin elle doit aux r�ves son errance. As-tu id�e alors de sa mine innocente ? Elle inhibe � l'instant toute envie ind�cente Et nous fait contempler ce visage ang�lique. Je l'aimerais aussi quand parfois col�rique S'exprime toute sa susceptibilit� Qu'une phrase ambigu� suffit � exciter. Elle d�verse alors, si elle n'a cri�, Des gestes d�plaisants, des insultes vari�es. Son d�part suit de peu, tout comme son retour, O� apr�s s'�tre bien excus�s tour � tour Nous parlons d'autre chose : peinture ou �criture, Sujets desquels jamais Estelle ne sature. Elle d�crit sans fin l'�uvre de Pissarro Ou r�cite soudain des phrases de Malraux. S'exprimant de la sorte elle �tale un savoir Que peu de gens pourraient se proclamer avoir. Des nuits elle passa � d�vorer des livres Puisant de chaque auteur la pens�e qu'il d�livre. Pour tout �a je l'avoue, Estelle a su parfois Faire vibrer mon c�ur, et bien plus d'une fois, M�lant � l'amiti� un amour si curieux, Je nous sentais lier d'un fluide myst�rieux O� de ses bras l'�treinte eut �t� d�licieuse, O� peut-�tre mes l�vres, un instant audacieuses, Eurent pu exprimer ce que je refusais D'admettre clairement : qu'en un mot, je l'aimais. Tu comprends mieux pourquoi je t'exhorte � avoir Pour elle du respect, et avant de pouvoir Tenter de la s�duire, il te faudra d'abord Te montrer digne d'elle, et avoir mon accord. |
| Le danseur |
| Attend je me demande : cette fille est � toi ? Tu s�lectionnes donc tous ceux qui la c�toient ? Ne te justifies pas, j'ai bien compris la sc�ne : Ta fureur contre moi permet que je comprenne Que tu nourris pour elle un amour tr�s profond Que pourtant le cachant ta col�re confond. |
| Arthur |
| Tu viens de m'arracher l'aveu involontaire Que depuis le d�but mon esprit voulait taire. A ton tour d'�tre franc et de me d�voiler Ce que par ton discours tu tentais de voiler. |
| Le danseur |
| C'est vrai, ta confession m�rite au moins la mienne. Nos chemins se s�parent, de plus quoiqu'il advienne, Jamais je n'obtiendrai ni ton approbation, Ni sous ta protection, d'Estelle l'affection. Je peux donc mettre � nu l'enti�re v�rit�. |
| Arthur |
| Je me r�jouis d�j� de ta sinc�rit�. |
| Le danseur |
| En moi tu as vu juste. Je ne peux contredire Ce d�sir corporel que tu parvins � lire. L'amour est une option qui ici fit d�faut. |
| Arthur |
| Quels furent de tes mots ceux qui n'�taient pas faux ? |
| Le danseur |
| J'�tais sinc�re quand je te disais coupable De n'entrevoir en moi qu'un gar�on mis�rable, A cause des habits, des yeux rouges d'ivresse, D�truisant � tes yeux tout aspect de noblesse Qui pourtant, je le jure, vient parfois m'habiter. Mais j'aimerais savoir : tu ne peux �viter De rencontrer des filles. Certaines sont splendides, Riantes ou bien tristes, rebelles ou candides, Et jamais ton regard ne s'arr�te et n'observe ? |
| Arthur |
| Apprend qu'en ce domaine, oui, mes yeux ne me servent Qu'� la contemplation d'un visage gracieux. Je cherche dans ses traits et au fond de ses yeux Ce qui put dans sa vie la rendre d�sirable. Je voudrais plonger dans sa m�moire insondable O� dorment des images, h�las �vanescentes, De souvenirs anciens, quand la jeunesse enfante Une suave insouciance, une imagination Permettant de voler, en pleine admiration, Au milieu de nos r�ves, o� notre esprit fertile Nous offre le cadeau du bonheur infantile. Voil� ce que je vois et prie pour partager Si plus tard nous unit cet amour engag� Par un corps transparent d'o� �manait une �me. C'est ce genre de fille, devant qui je me p�me. |
| Le danseur |
| Je comprends, j'ai affaire � un vrai romantique. N�anmoins je te plains car je reste sceptique Quant � tes relations avec les demoiselles. |
| Arthur |
| C'est vrai la solitude est une amie fid�le, Mais le sexe se meurt face � des sentiments De profonde amiti�, qu'on pourrait ais�ment Confondre avec l'amour, mais o� le sexuel Se transforme en instants � combien sensuels. |
| Le danseur |
| Ton monde me sera � jamais myst�rieux. Alors je te laisse et m'en vais car tu as mieux A faire qu'� m'entendre : qu'attends-tu rejoins vite Ta magnifique Estelle, car oui, tu la m�rites. |
| 2005 � Julien Jay |