| P.M. Mais elle se d�finissait elle-m�me come une femme " tr�s nerveuse et hypersensible" . H. de G. Elle l'�tait en effet. Il y avait quelque en elle du petit oiseau perdu. Elle avait d'ailleurs une voix fragile, et tout en elle �tait fr�le. Mais, � part l'apparence physique, sa sensibilit� ne se trahissait qu'� une seule chose : ses mains. Comme je le savais, j'�tais l'un des seuls � deviner ce qui se passait en elle. En public, tout sp�cialement quand on la couvrait d'hommages et de compliments, elle �tait si �mue qu'elle devait se cioncentrer avec une force incroyable pour refouler ses sentiments. En quelques instants, elle arrivait � se reprendre, � retrouver toutes les apparences de la s�r�nit� et jouer exactement le r�le social qu'on attendait d'elle. Dans ces moments-l�, il m'arrivait de penser qu'elle prenait beaucoup trop sur elle-m�me et qu'il aurait mieux valu qu'elle s'ext�riorise. P.M. Avez-vous r�ussi � cerner un jour qu'elle �tait sa blessure secr�te ? H.de G. Elle ne m'en a jamais parl�. P.M. En d�pit de vos quarante-deux ans d'amiti� ? H. de G. Je suppose que c'�taient les horreurs auxquelles elle a assist� en Hollande pendant la derni�re guerre mondiale, car elle n'a jamais voulu aller en tourn�e en Allemagne. Elle refusait syst�matiquement tout engagement outre-Rhin. Par ailleurs, elle avait eu beaucoup de mal � devenir m�re; elle avait d�sesp�r� longtemps d'y arriver. Quand elle y est parvenue, elle a consid�r� tr�s sinc�rement que c'�tait une gr�ce divine. Son engagement dans l'UNICEF �tait la forme qu'elle voulait qu'elle voulait donner � sa reconnaissance envers Dieu . P.M. Elle �tait croyante ? H. de G. Absolument. Et si attentive aux autres ! Juste avant ses obs�ques, dans sa maison de Lausanne, au dessus de l'odeur des fleurs, j'ai reconnu une odeur de pomme. J'ai voulu savoir d'o� elle venait et j'ai interrog� un domestique. Une partie du cellier �tait remplie par la r�colte de l'automne dernier, que l'on d'appr�ter � envoyer, selon le voeu d'Audrey, comme tous les ans, � l'Arm�e du salut. Audrey �tait ainsi : elle s'occupait constamment des autres, en toute discr�tion, en toute humilit�. C'�tait cela qui �tait merveilleux en elle et qui faisait d'elle quelqu'un de presque immat�riel, malgr� les ann�es . P.M. Comment a-t-elle r�agi quand elle appris qu'elle avait un cancer ? H. de G. L� encore, elle a �t� stup�fiante. Elle ne se sentait pad tr�s bien depuis plusieurs mois, mais elle �tait persuad�e qu'elle avait contract� une amibiase � force de se rendre dans les pays du tiers-monde. C'est donc dans cet �tat d'esprit qu'elle a consult� un m�decin. Il a bien fallu qu'il lui apprenne la v�rit� : elle avait un cancer qui �tait � un stade extr�mement avanc�. Alors, elle m'a dit : "Voyez-vous, c'est gr�ce aux enfants que je vais pouvoir �tre soign�e. Si je n'avais pas cru que c'�tait une amibiase, je n'aurais pas vu le m�decin." Elle voulait toujours voir le bon c�t� des choses et, pour elle, le bon c�t� ne pouvait venir que des enfants. P.M. Que s'est-il pass� quand l'op�ration qu'elle avait subie a r�v�l� qu'elle �tait condamn�e � tr�s br�ve �ch�ance ? H. de G. L� encore, elle a voulu se battre. Comme elle l'avait fait contre la famine, quelques semaines plus t�t, � son retour de Somalie, quand elle �tait all�e expliquer au pr�sident Bush la situation sur place et lui demander de s�parer les bellig�rants. Mais la maladie, elle, n'a pas voulu �couter Audrey. Ni aucun de ses amis, bien s�r... C'�tait d'ailleurs bouleversant, car elle �tait tellement aim�e que je ne cessais de recevoir des lettres d'inconnus qui, ayant appris qu'Audrey �tait malade, m'�crivaient : " Je connais tel m�decin qui pourrait la sauver. Allez le voir de ma part, nous allons tous nous battre ensemble..." P.M. Quelle image gardez-vous d'elle ? H. de G. Je repense � ses obs�ques, qui lui ressemblent tellement, toutes simples, toutes fraiches, en pr�sence de tous ceux qui l'aimaient, c�l�bres ou inconnus. J'entends les mots rustiques du pasteur- celui-l� m�me qui l'avait mari�e et avait baptis� ses enfants-, j'entends les mots magiques de l'hom�lie de Saddrudin Khan, j'entends aussi les mots d'amour qu'a eu la force de prononcer son fils Sean, et la belle phrase de Liz Taylor : " Maintenant, voil� un ange de plus aux c�t�s du Bon Dieu." Tout le monde �tait uni dans la tendresse et l'amour. Malgr� la duret� de la vie, Audrey avait su garder en elle une part d'enfance. Et cette magie-l�, elle avait pass� sa vie � vouloir nous la rendre. C'est cela qui a fait d'elle une f�e, une douce magicienne inspiratrice d'amour et de beaut�. Ces f�es-l� ne s'en vont jamais tout � fait. |
![]() |
![]() |