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Quelques jours dans la vie de Filao,

                                  entre São Vicente et Santa Luzia, Cap Vert,

                                                  par Christophe Antonutti 

NOVEMBRE 2001

Christophe

Delphine

Et quelques photos

 

 

 

 

Ce matin, le réveil est quelque peu brutal. Cécile met un point d’honneur à faire sonner le clairon. Ne s’est-elle pas privée de virée nocturne au Café Musique et du concert tardif du talentueux Bau pour mieux attaquer cette journée au long cours ? Par prudence, chacun réfrène sa gourmandise matinale. Quelques gorgées de thé, une bouchée de Pastel de côco suffiront bien. Julien confie son impression que son crâne se rétrécit, ce qui vient à l’encontre de la version officielle que nous avons entonnée hier soir en rentrant.  

Quelques réglages plus tard, et après avoir sacrifié au rituel pluri-quotidien du réapprovisionnement en nourriture, bières, et vin, nous cinglons vers le large. Jules se tient à l’avant, guettant une épave inopportune. Le Port de Mindelo en est truffé, paraît-il, et les cartes restent évasives à leur sujet. A propos de carte, nous découvrirons plus tard que la nôtre date d’avant l’indépendance[1], ce qui nous fera frissonner. Cécile se tient à l’arrière, tenant la barre d’une main ferme mais élégante. C’est un équipage moderne. Le matelot n’a plus de pompon, mais exhibe des pectoraux de chippendale ; le capitaine n’arbore plus de barbe ni de casquette, mais un très mince bikini. Delphine et moi tentons de ne pas gêner la manœuvre et cherchons le moindre recoin du bâtiment qui ne soit sillonné par nos hôtes. Ce n’est pas toujours possible. Je propose de prendre la barre. Jules accepte poliment.  

Au bout de longues minutes à essayer de maîtriser les trajectoires étranges de Filao, des regards désolés me font comprendre que mon pilotage donnerait le mal de mer au capitaine Némo. Je cède la place, mettant un terme sans doute définitif à ma carrière nautique. Mais nous voilà repartis dans la bonne direction.  

La navigation ne demande au passager qu’un effort limité. Une fois qu’on a compris où se positionner pour éviter les coups de barre et les retours de mâts, c’est la croisière Costa ! En fait, le seul problème des voiliers, c’est qu’ils marchent au vent. Le vent souffle rarement comme on voudrait. Le vent, nous l’avons présentement en face. Cela nous oblige à naviguer au près, c’est-à-dire en tirant des bords et en prenant beaucoup de vagues dans la figure. Au début, cela sonne comme Luna Park et on se place volontiers à la proue du bateau pour défier les éléments. Au bout de quelques heures, on commence à regretter le lac d’Annecy. Mais nous gardons le sourire : Santa Luzia se profile au loin.  

Santa luzia est une île déserte à ce que dit le guide. Si le guide est aussi récent que la carte... Mais au moins, nous sommes à peu près sûrs de ne pas retrouver là-bas l’ambiance mitigée du port de Mindelo. En effet, alors que l’ensemble de l’archipel du Cap-Vert est unanimement reconnu comme un havre de paix et un sanctuaire du vivre vrai, ce port laisse un goût amer aux plaisanciers qui font l’objet d’un véritable racket dès qu’ils mettent le pied ou l’annexe à terre.  

            Depuis plusieurs heures, Jules guette les lignes qu’il a disposées à l’arrière du bateau. Elles comportent à leur extrémité de superbes poulpes en plastique sensés exciter la convoitise aveugle des carnassier de la région.

- Y a du monde, s’écrie-t-il enfin !

Nous suivons anxieusement le rembobinage des quarante mètres de ligne, jusqu'à voir apparaître le frétillement d’une prise dans le sillage de Filao. Quelques instants plus tard, une magnifique dorade d’un trentaine de centimètres se trémousse sur le pont. Jules pousse des wou-wou de satisfaction et se projette déjà mentalement dans la préparation de ce mets délicat. Quelques minutes plus tard, c’est un véritable monstre que notre ami extrait des profondeurs. Plus de soixante-dix centimètres de long pour la grande sœur de la première. Là, Jules ne peut retenir des cris d’allégresse qui se traduisent en quelques “ tchiiii ” accompagnés d’un poing rageur. D’après certains témoignages, ce genre de pêche miraculeuse est plutôt rare depuis le début du voyage. 

            La mer est sans pitié. Alors que le moral était au plus haut, un drôle de bruit nous fait brusquement tendre l’oreille. C’est est bas. La porte du frigo a cédé. La précieuse bouteille de Coteaux du Layon n’est plus qu’une tache qui s’étend au gré des humeurs de la houle sur le plancher de la cabine. Un fromage gît, tel une île flottante. Une odeur riche mais persistante s’installe dans l’habitacle.    

Longtemps nous verrons se profiler au loin Santa Luzia. Et peu à peu, nous comprendrons ce que naviguer à la voile veut dire.  Cela veut dire voir se profiler Santa Luzia tout l’après-midi sans jamais avoir l’impression de s’en rapprocher. Et lorsqu’enfin nous entrons dans la fameuse baie de Brandão, bien abritée des vents dominants, nous sommes encore giflés par de brusques rafales qui font frissonner la mer et s’affoler l’éolienne qui ne sait plus où tourner sa tête de pales.  

            Le décor est somptueux. Il me rappelle certains déserts de la cordillère des Andes, avec des couleurs fauves pour le minéral et profondes pour le ciel et la mer. Les pics de l’île déserte se détachent crânement de cette symphonie de bleus. Les résidus d’écume battent nos paréos. Les paréos battent au vent, le vent qui domine les éléments, qui commande aux nuages, qui sculpte les roches, courbe les têtes et fait se plisser les yeux.   

            Nous voilà enfin stabilisés. L’ancre semble avoir trouvé où se loger et nos amis s’assoient après de longs moments de tension. Le sourire qu’ils arborent est profond. Derrière la satisfaction d’avoir dompté Filao encore une fois contre vents et courants, une certitude peu à peu se profile, celle de vivre. Vivre enfin, vivre complètement, vivre vite ! Et nous, qui sommes témoins de cette révélation, en oublions presque de vomir... 

            Jules n’a pas fini de fixer l’ancre qu’il a déjà la tête ailleurs. En fait, il n’arrête jamais. Je parie qu’il n’a jamais été aussi actif que depuis qu’il n’a plus rien d’obligatoire à faire.  Je le vois s’emparer de la dorade et de son long couteau de pêche, se dirigeant vers la plage arrière. Pour nous autres, c’est l’accalmie. Nous convergeons vers le frigo pour recueillir les vestiges de l’apéro. Je ne me sens pas forcément en état de faire des miracles : une journée aussi mouvementée laisse forcément des traces. Mais les autres ne mollissent pas, réduisant en lamelles les différentes pièces de charcuterie qui ont survécu jusque là. Le repas du soir est un émerveillement chaque fois renouvelé. L’art de Jules arrive à maturité et la rusticité de son cadre de travail contraste avec le raffinement de ses accommodements. La dorade, dans son malheur, peut s’estimer heureuse de tomber entre de si bonnes mains. Les filles glousseront toute la soirée. 

            Le lendemain matin est consacré au volet sous-marin de l’affaire. Jules, fusil-harpon  au poing, plonge dans les flots verts  à la recherche d’un carpaccio de poisson. Pendant ces instants, une vague inquiétude nous pousse à scruter les flots autour du plongeur. Le coin est infesté de requins, et la précédente plongée de notre ami, quelques jours plus tôt au large de São Nicolau, s’est terminée par un nez à nez des plus angoissants. Mais quelques minutes suffisent pour ramener à bord une poignée de zakouskis dont le nom nous échappe mais qui ne pourront désormais échapper à la marinade. 

            Dans le peu de temps séparant la sieste du crépuscule, le cadre grandiose de Santa Luzia nous gratifiera de variations infinies de la lumière sur l’eau, la terre, et les nuages aux formes inattendues. Ce sera l’occasion d’assister aux arabesques de notre seul voisin de mouillage - un australien passant par là sur la route du tour du monde - surfant la vague sous le regard admiratif de son garçon de cinq ou six ans, qui n’avait jamais dû connaître d’autre école que celle qui balançait son mat à quelques encablures de là, et d’autre maîtresse que cette femme blonde qui lui fait signe de la main de rentrer à bord pour son goûter. 

            La nuit est agitée. Un vent violent balaie notre mouillage. L’ancre pousse toute la nuit de longues plaintes sous la pression des éléments. Nous trouvons ça et là quelques heures de sommeil au milieu de cette dispute aquatique dont nous sommes les témoins impuissants et, reconnaissons-le, peu rassurés.  

            L’aube se lève sur une journée cruciale et sur un long voyage. Voici les données du problème : nous devons être rentrés à Mindelo au plus tard en fin d’après midi pour attraper l’avion qui, via Sal et Lisbonne, nous ramènera à Paris. L’enjeu est suffisant pour appeler le plus grand sérieux au sein de la chiourme. Mais nous sommes confiants : en toute logique, le vent si contrariant à l’aller, devrait nous souffler dans le dos. C’est bien connu, les alizés sont un modèle de régularité. 

            C’est compter sans la marée et sans le courant du canal de Santa Luzia, qui nous empêche d’avancer, nous plaquant contre la côte. Malgré les multiples bords, tirés avec maestria par le duo de choc, nous constatons avec effroi qu’en près de trois heures, nous n’avons pas progressé d’un pouce. Une certaine inquiétude envahit alors les visages volontaires de nos amis. Peut-être craignent-ils en cas d’échec de nous avoir sur les bras quelques jours de plus !  En tout cas, nous les voyons se démener avec la dernière énergie et toute la lucidité nécessaire pour nous sortir de cette passe délicate.

            L’après-midi est bien engagée lorsque nous parvenons enfin à nous extraire du canal et à nous remettre dans le sens de la marche, cap sur São Vicente et Mindelo. La mer est formée, les vagues parfois impressionnantes, en tout cas pour nous. Nous ne verrons pas, comme à l’aller, les groupes de dauphins s’égayer autour de l’étrave, mais nous rirons encore des trajectoires cocasses des poissons volants qui s’écartent à tire d’aile de notre passage. 

            Nous longeons la Bahia das gatas, celle de Salamansa[2], et virons au sud-ouest vers le canal de São Vicente. Les vagues disparaissent comme par enchantement. Nous voilà vent arrière. C’est la première fois depuis le début de la croisière. Nous filons. Chacun se détend et se prend à savourer le spectacle des falaises déchiquetées et des gerbes d’écume qui constellent l’eau devenue noire. 

            Nous entrons dans l’imposante baie de Mindelo, gardée par un vertigineux îlot en pain de sucre et un méthanier ukrainien en fin de carrière. Le soleil est revenu et nous remplissons nos yeux de ces dernières gerbes de lumière multicolores. Nous retenons l’instant. Surfant sur la houle désormais amie, Filao rejoint triomphalement son mouillage.

             Quelques heures plus tard le taxi démarre, et par la portière, nous voyons s’éloigner les silhouettes de nos deux amis qui se sont donné la main pour l’occasion. Dès demain, ils reprendront le cours de leur voyage, vers de nouvelles pêches miraculeuses, de nouvelles rencontres, de nouvelles contrées merveilleuses. Et nous, nous aurons la fierté d’avoir partagé - ne fut-ce que quelques jours - leur grande aventure.

           

Novembre 2001

 



[1] 1975, mais cela ne nous dit pas combien de temps avant !...

[2] abondamment chantée par Cesaria Evora

 

Attention! Jeux de mots à profusion !          

 

 

Avec leurs mines de loups, Jules et Cécile nous ont cueillis à Mindelo, calembours en poche.

Le Cap leur prêta rafale pour quitter Sao Nicolau et être à l’heure à notre improbable rendez-vous…

Ils vont bien, à vous faire pâlir de jalousie. Jusque-là leur duo fila au gré de leurs envies, profil haut, porté par leur Xe Nu Filao, nous rappelant que nous autres sommes amarrés à une routine bien pesante…

Avec eux, nous avons découvert Santo Antao et ses vallées profondes, falaises vertigineuses, villages escarpés et cyprès inattendus… Avec eux, après s’être heurtés à un Mindelo endormi par un dimanche paresseux, nous avons bientôt goûté à sa vie nocturne si renommée, mêlant caïpi et guitares magiques de Bau. Enfin, avec eux, nous avons joué à Robinson Crusoë en abordant Santa Luzia, île déserte qu’aucun oyonnaxien n’avait foulé auparavant.

Mais c’est à bord que nos amis excellent. Leurs rôles sont parfaitement définis : Cécile assume la noble tâche de la navigation et prépare le café de son doudou. Ce dernier, selon sa douce, fait tout le reste, toujours cool… Voyez un peu : avec la ligne, point de famine, de somptueuses dorades il nous cuisine. Il manie le harpon avec art et sur le pont d’un couteau expert tranche le ceviche de sars. D’un simple chou, une merveilleuse salade explose, au barbecue je vous laisse imaginer ce que prépare notre virtuose.

Mais parlons sérieusement : nos orgies scenic sont toutes arrosées comme il se doit : Dão, grogue, vinho verde et Sagres siègent dignement chez Jules et Cécile qui ont tout de même appris la sagesse et si, si… la moderação : car pendant les manœuvres, leur entente ne saurait souffrir un mal de tête de lendemain de murge et le commandant, qui qu’il soit, contre l’à-peu-près s’insurge…

En conclusion, je pense que nos deux compères, Cécile la Fogueuse et Jules le Brave ce tropical archipel sont prêts à quitter et l’Atlantique à traverser…

PS : si vous avez la chance de les rejoindre plus tard, apportez-leur queso, charcutaille et pinard, ils vous le rendront au centuple…

Delphine.

 

 

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