|
|
||||
|
|
Quelques jours dans la vie de Filao, entre São Vicente et Santa Luzia, Cap Vert, |
|||
|
NOVEMBRE 2001
|
Ce
matin, le réveil est quelque peu brutal. Cécile met un point
d’honneur à faire sonner le clairon. Ne s’est-elle pas privée de
virée nocturne au Café Musique
et du concert tardif du talentueux Bau pour mieux attaquer cette journée
au long cours ? Par prudence, chacun réfrène sa gourmandise
matinale. Quelques gorgées de thé, une bouchée de Pastel
de côco suffiront bien. Julien confie son impression que son crâne
se rétrécit, ce qui vient à l’encontre de la version officielle que
nous avons entonnée hier soir en rentrant. Quelques
réglages plus tard, et après avoir sacrifié au rituel pluri-quotidien
du réapprovisionnement en nourriture, bières, et vin, nous cinglons
vers le large. Jules se tient à l’avant, guettant une épave
inopportune. Le Port de Mindelo en est truffé, paraît-il, et les
cartes restent évasives à leur sujet. A propos de carte, nous découvrirons
plus tard que la nôtre date d’avant l’indépendance[1],
ce qui nous fera frissonner. Cécile se tient à l’arrière, tenant la
barre d’une main ferme mais élégante. C’est un équipage moderne.
Le matelot n’a plus de pompon, mais exhibe des pectoraux de
chippendale ; le capitaine n’arbore plus de barbe ni de
casquette, mais un très mince bikini. Delphine et moi tentons de ne pas
gêner la manœuvre et cherchons le moindre recoin du bâtiment qui ne
soit sillonné par nos hôtes. Ce n’est pas toujours possible. Je
propose de prendre la barre. Jules accepte poliment. Au
bout de longues minutes à essayer de maîtriser les trajectoires étranges
de Filao, des regards désolés me font comprendre que mon pilotage
donnerait le mal de mer au capitaine Némo. Je cède la place, mettant
un terme sans doute définitif à ma carrière nautique. Mais nous voilà
repartis dans la bonne direction. La
navigation ne demande au passager qu’un effort limité. Une fois
qu’on a compris où se positionner pour éviter les coups de barre et
les retours de mâts, c’est la croisière Costa ! En fait, le
seul problème des voiliers, c’est qu’ils marchent au vent. Le vent
souffle rarement comme on voudrait. Le vent, nous l’avons présentement
en face. Cela nous oblige à naviguer au près, c’est-à-dire en
tirant des bords et en prenant beaucoup de vagues dans la figure. Au début,
cela sonne comme Luna Park et on se place volontiers à la proue du
bateau pour défier les éléments. Au bout de quelques heures, on
commence à regretter le lac d’Annecy. Mais nous gardons le sourire :
Santa Luzia se profile au loin. Santa
luzia est une île déserte à ce que dit le guide. Si le guide est
aussi récent que la carte... Mais au moins, nous sommes à peu près sûrs
de ne pas retrouver là-bas l’ambiance mitigée du port de Mindelo. En
effet, alors que l’ensemble de l’archipel du Cap-Vert est
unanimement reconnu comme un havre de paix et un sanctuaire du vivre
vrai, ce port laisse un goût amer aux plaisanciers qui font l’objet
d’un véritable racket dès qu’ils mettent le pied ou l’annexe à
terre. Depuis
plusieurs heures, Jules guette les lignes qu’il a disposées à
l’arrière du bateau. Elles comportent à leur extrémité de superbes
poulpes en plastique sensés exciter la convoitise aveugle des
carnassier de la région. - Y a du monde,
s’écrie-t-il enfin ! Nous suivons
anxieusement le rembobinage des quarante mètres de ligne, jusqu'à voir
apparaître le frétillement d’une prise dans le sillage de Filao.
Quelques instants plus tard, une magnifique dorade d’un trentaine de
centimètres se trémousse sur le pont. Jules pousse des wou-wou
de satisfaction et se projette déjà mentalement dans la préparation
de ce mets délicat. Quelques minutes plus tard, c’est un véritable
monstre que notre ami extrait des profondeurs. Plus de soixante-dix
centimètres de long pour la grande sœur de la première. Là, Jules ne
peut retenir des cris d’allégresse qui se traduisent en quelques “ tchiiii ”
accompagnés d’un poing rageur. D’après certains témoignages, ce
genre de pêche miraculeuse est plutôt rare depuis le début du voyage. La
mer est sans pitié. Alors que le moral était au plus haut, un drôle
de bruit nous fait brusquement tendre l’oreille. C’est est bas. La
porte du frigo a cédé. La précieuse bouteille de Coteaux du Layon
n’est plus qu’une tache qui s’étend au gré des humeurs de la
houle sur le plancher de la cabine. Un fromage gît, tel une île
flottante. Une odeur riche mais persistante s’installe dans
l’habitacle. Longtemps
nous verrons se profiler au loin Santa Luzia. Et peu à peu, nous
comprendrons ce que naviguer à la voile veut dire.
Cela veut dire voir se profiler Santa Luzia tout l’après-midi
sans jamais avoir l’impression de s’en rapprocher. Et lorsqu’enfin
nous entrons dans la fameuse baie de Brandão, bien abritée des vents
dominants, nous sommes encore giflés par de brusques rafales qui font
frissonner la mer et s’affoler l’éolienne qui ne sait plus où
tourner sa tête de pales. Le
décor est somptueux. Il me rappelle certains déserts de la cordillère
des Andes, avec des couleurs fauves pour le minéral et profondes pour
le ciel et la mer. Les pics de l’île déserte se détachent crânement
de cette symphonie de bleus. Les résidus d’écume battent nos paréos.
Les paréos battent au vent, le vent qui domine les éléments, qui
commande aux nuages, qui sculpte les roches, courbe les têtes et fait
se plisser les yeux. Nous
voilà enfin stabilisés. L’ancre semble avoir trouvé où se loger et
nos amis s’assoient après de longs moments de tension. Le sourire
qu’ils arborent est profond. Derrière la satisfaction d’avoir dompté
Filao encore une fois contre vents et courants, une certitude peu à peu
se profile, celle de vivre. Vivre enfin, vivre complètement, vivre vite !
Et nous, qui sommes témoins de cette révélation, en oublions presque
de vomir... Jules
n’a pas fini de fixer l’ancre qu’il a déjà la tête ailleurs. En
fait, il n’arrête jamais. Je parie qu’il n’a jamais été aussi
actif que depuis qu’il n’a plus rien d’obligatoire à faire.
Je le vois s’emparer de la dorade et de son long couteau de pêche,
se dirigeant vers la plage arrière. Pour nous autres, c’est
l’accalmie. Nous convergeons vers le frigo pour recueillir les
vestiges de l’apéro. Je ne me sens pas forcément en état de faire
des miracles : une journée aussi mouvementée laisse forcément
des traces. Mais les autres ne mollissent pas, réduisant en lamelles
les différentes pièces de charcuterie qui ont survécu jusque là. Le
repas du soir est un émerveillement chaque fois renouvelé. L’art de
Jules arrive à maturité et la rusticité de son cadre de travail
contraste avec le raffinement de ses accommodements. La dorade, dans son
malheur, peut s’estimer heureuse de tomber entre de si bonnes mains.
Les filles glousseront toute la soirée. Le
lendemain matin est consacré au volet sous-marin de l’affaire. Jules,
fusil-harpon au poing,
plonge dans les flots verts à
la recherche d’un carpaccio de poisson. Pendant ces instants, une
vague inquiétude nous pousse à scruter les flots autour du plongeur.
Le coin est infesté de requins, et la précédente plongée de notre
ami, quelques jours plus tôt au large de São Nicolau, s’est terminée
par un nez à nez des plus angoissants. Mais quelques minutes suffisent
pour ramener à bord une poignée de zakouskis dont le nom nous échappe
mais qui ne pourront désormais échapper à la marinade. Dans
le peu de temps séparant la sieste du crépuscule, le cadre grandiose
de Santa Luzia nous gratifiera de variations infinies de la lumière sur
l’eau, la terre, et les nuages aux formes inattendues. Ce sera
l’occasion d’assister aux arabesques de notre seul voisin de
mouillage - un australien passant par là sur la route du tour du monde
- surfant la vague sous le regard admiratif de son garçon de cinq ou
six ans, qui n’avait jamais dû connaître d’autre école que celle
qui balançait son mat à quelques encablures de là, et d’autre maîtresse
que cette femme blonde qui lui fait signe de la main de rentrer à bord
pour son goûter. La
nuit est agitée. Un vent violent balaie notre mouillage. L’ancre
pousse toute la nuit de longues plaintes sous la pression des éléments.
Nous trouvons ça et là quelques heures de sommeil au milieu de cette
dispute aquatique dont nous sommes les témoins impuissants et,
reconnaissons-le, peu rassurés. L’aube
se lève sur une journée cruciale et sur un long voyage. Voici les données
du problème : nous devons être rentrés à Mindelo au plus tard
en fin d’après midi pour attraper l’avion qui, via Sal et Lisbonne,
nous ramènera à Paris. L’enjeu est suffisant pour appeler le plus
grand sérieux au sein de la chiourme. Mais nous sommes confiants :
en toute logique, le vent si contrariant à l’aller, devrait nous
souffler dans le dos. C’est bien connu, les alizés sont un modèle de
régularité. C’est
compter sans la marée et sans le courant du canal de Santa Luzia, qui
nous empêche d’avancer, nous plaquant contre la côte. Malgré les
multiples bords, tirés avec maestria par le duo de choc, nous
constatons avec effroi qu’en près de trois heures, nous n’avons pas
progressé d’un pouce. Une certaine inquiétude envahit alors les
visages volontaires de nos amis. Peut-être craignent-ils en cas d’échec
de nous avoir sur les bras quelques jours de plus !
En tout cas, nous les voyons se démener avec la dernière énergie
et toute la lucidité nécessaire pour nous sortir de cette passe délicate. L’après-midi
est bien engagée lorsque nous parvenons enfin à nous extraire du canal
et à nous remettre dans le sens de la marche, cap sur São Vicente et
Mindelo. La mer est formée, les vagues parfois impressionnantes, en
tout cas pour nous. Nous ne verrons pas, comme à l’aller, les groupes
de dauphins s’égayer autour de l’étrave, mais nous rirons encore
des trajectoires cocasses des poissons volants qui s’écartent à tire
d’aile de notre passage. Nous
longeons la Bahia das gatas, celle de Salamansa[2],
et virons au sud-ouest vers le canal de São Vicente. Les vagues
disparaissent comme par enchantement. Nous voilà vent arrière. C’est
la première fois depuis le début de la croisière. Nous filons. Chacun
se détend et se prend à savourer le spectacle des falaises déchiquetées
et des gerbes d’écume qui constellent l’eau devenue noire. Nous
entrons dans l’imposante baie de Mindelo, gardée par un vertigineux
îlot en pain de sucre et un méthanier ukrainien en fin de carrière.
Le soleil est revenu et nous remplissons nos yeux de ces dernières
gerbes de lumière multicolores. Nous retenons l’instant. Surfant sur
la houle désormais amie, Filao rejoint triomphalement son mouillage. Quelques
heures plus tard le taxi démarre, et par la portière, nous voyons s’éloigner
les silhouettes de nos deux amis qui se sont donné la main pour
l’occasion. Dès demain, ils reprendront le cours de leur voyage, vers
de nouvelles pêches miraculeuses, de nouvelles rencontres, de nouvelles
contrées merveilleuses. Et nous, nous aurons la fierté d’avoir
partagé - ne fut-ce que quelques jours - leur grande aventure. Novembre
2001 [1] 1975, mais cela ne nous dit pas combien de temps avant !... [2] abondamment chantée par Cesaria Evora
|
|||
| Attention! Jeux de mots à profusion ! | ||||
|
|
Avec leurs mines de loups, Jules et Cécile nous ont cueillis à Mindelo, calembours en poche. Le Cap leur prêta rafale pour quitter Sao Nicolau et être à l’heure à notre improbable rendez-vous… Ils vont bien, à vous faire pâlir de jalousie. Jusque-là leur duo fila au gré de leurs envies, profil haut, porté par leur Xe Nu Filao, nous rappelant que nous autres sommes amarrés à une routine bien pesante… Avec eux, nous avons découvert Santo Antao et ses vallées profondes, falaises vertigineuses, villages escarpés et cyprès inattendus… Avec eux, après s’être heurtés à un Mindelo endormi par un dimanche paresseux, nous avons bientôt goûté à sa vie nocturne si renommée, mêlant caïpi et guitares magiques de Bau. Enfin, avec eux, nous avons joué à Robinson Crusoë en abordant Santa Luzia, île déserte qu’aucun oyonnaxien n’avait foulé auparavant. Mais c’est à bord que nos amis excellent. Leurs rôles sont parfaitement définis : Cécile assume la noble tâche de la navigation et prépare le café de son doudou. Ce dernier, selon sa douce, fait tout le reste, toujours cool… Voyez un peu : avec la ligne, point de famine, de somptueuses dorades il nous cuisine. Il manie le harpon avec art et sur le pont d’un couteau expert tranche le ceviche de sars. D’un simple chou, une merveilleuse salade explose, au barbecue je vous laisse imaginer ce que prépare notre virtuose. Mais parlons sérieusement : nos orgies scenic sont toutes arrosées comme il se doit : Dão, grogue, vinho verde et Sagres siègent dignement chez Jules et Cécile qui ont tout de même appris la sagesse et si, si… la moderação : car pendant les manœuvres, leur entente ne saurait souffrir un mal de tête de lendemain de murge et le commandant, qui qu’il soit, contre l’à-peu-près s’insurge… En conclusion, je pense que nos deux compères, Cécile la Fogueuse et Jules le Brave ce tropical archipel sont prêts à quitter et l’Atlantique à traverser… PS : si vous avez la chance de les rejoindre plus tard, apportez-leur queso, charcutaille et pinard, ils vous le rendront au centuple… Delphine.
|
|||
![]() |
![]() |
|||
![]() |
![]() |
|||