Palais de glace
Le pays o� je suis n�e en est un de glace. Profond�ment lac�r� par le temps et le froid qui l�ont mordu, il s�est h�riss� en pointes dans l�espoir de se d�fendre. C��tait bien inutile, d�ailleurs. Et habitu� qu�il est du silence, il renvoie tout ce qu�on lui ass�ne comme bruit.
Moi je suis feutr�e alors �a ne compte pas vraiment, quelquefois je me sens comme si j��tais un parasite sur le dos d�un monstre. Mais ce pays est quelque chose de tout � fait fascinant pour les gens. Les gens! J�ai vu un Tib�tain, une fois. Il m�a regard�e, l�air de ne comprendre qu�� moiti�, m�a souri en me reconnaissant, puis il est parti. Je l�ai trouv� terriblement petit, mais je me suis dit qu�il a du me trouver, moi, horriblement grande et qu�en faisant la moyenne de nous deux, on devait arriver � quelque chose comme un compromis satisfaisant.
Je n�ai pas eu peur de ce petit Tib�tain, parce qu�il est rest� dans les limites de son monde. J�ai beaucoup appr�ci� qu�il ait ce respect pour moi. Ce n�est pas que j�aie peur du monde des hommes, mais je me suis toujours m�fi� de ceux qui ont tent� de m�apprivoiser. Moi je suis �prise de libert�, et toutes les glaces de ce monde sont mes diamants. Comme tous bon diamantaire, je ne laisse pas pi�tiner mes joyaux, et c�est encore avec un �il pr�cautionneux que je permette qu�on les admire.
Moi qui vit, qui existe et qui coule, je remarque que ces gens s�agitent follement sans savoir qu�ils sont morts. Ils parlent d�un paradis de glace, mais en fait ils sont en enfer. Ils ne le r�alisent pas parce qu�il fait partie du supplice de les laisser ignorer la raison pour laquelle ils sont ici. Moi, je suis tout simplement la gardienne de cet endroit.
Ils marchent, il s�agitent, ils essaient de b�tir quelque chose, et exactement comme le travail de Sisyphe qui remontait la m�me pierre qui finissait toujours par redescendre, ils voient l�emploi de leur vie s�effacer � la fin de leur vie. S�ils sont ici, c�est qu�ils ont n�cessairement un p�ch� � expier.
Mais je n�expie aucun p�ch� de violence, d�avarice, d�abus de pouvoir. Mon palais de glace sert � punir les gens qui ont p�ch� par exc�s de b�tise. Ceux qui ont cru que le monde �tait en entier identique � ce qu�ils voyaient par les fentes �troites de leurs yeux. C�est petit, des yeux. Quelques centim�tres � peine. Alors ils ne faut pas toujours se fier � ce que l�on voit.
La majorit� de mes pauvres petits habitants de mon enfer reviendront, je le sais. Je les regarde, je sais qu�ils n�ont rien vu et qu�ils croient savoir ce qu�est la vie. Ils tentent encore de construire des ch�teaux de sable, ils tentent d��tablir des bases pour des g�n�rations futures, en croyant que tout cela existera encore dix mille ans apr�s leur mort. Quand il ne restera m�me plus les cendres de leurs cendres.
Les seuls qui s�en sortent, qui s�enfuient du cercle, ce sont les artistes. C�est la raison pour laquelle ils meurent si jeunes. Ils se rendent compte, soudainement, que leurs pays de glace est un enfer, et cela leur fait un �norme �clair � travers les yeux. Ils tombent alors � genoux, seuls, et croient qu�ils devront expier jusqu�� la fin. Pour oublier leur purgatoire, ils se noient dans l�alcool. Leur �uvre n�est que l�expression de leur d�couverte, qu�une fa�on de coder ce qu�ils ont vu dans ce grand �clat blanc de la meilleure fa�on qu�ils peuvent. On ne peut pas raconter ce genre de choses. �a ne s�explique pas. C�est, et c�est tout.
Quant � moi, j�ai tout fait, j�ai tout bu et j�ai tout regard� dans les yeux avant d��tre ici, m�me la mort. C�est d�ailleurs la raison pour laquelle je veille sur ces gens. Je ne sais pas si je suis devenue un ange ou un d�mon, mais cela a en r�alit� tr�s peu d�importance.
J�ai �t� � leur place, autrefois. Je peignais. Une nuit que j�avais pass�e � tenter de retoucher le galbe d�un mollet avec une bouteille de bourbon, je suis tomb�e � genoux dans mon atelier, et j�ai eu ce soudain �claircissement, l�id�e de l�enfer, moi qui ne croyais pas en Dieu. J�ai vu d�filer ce monde derri�re mes paupi�res, et je me suis dit que j�avais fini d�expier toute cette b�tise humaine
J�aurais du suivre le m�me chemin que tous les autres artistes de ma race, de ma fraternit�, mais au dernier instant, j�ai aim� quelqu�un. Et nous nous sommes tellement aim�s que nous avons m�lang� nos couleurs, nos sang, et nous avons choisi de m�langer notre mort aussi. Nous avons pris de l�acide que nous avons partag� en nous embrass�, comme les adolescents se partagent du chewing gum et nous nous sommes ouverts les veines pour m�langer nos sangs jusqu�� ce que nous soyons exsangues et morts.
Et nous sommes devenus ce que je suis. Cela me conf�re mon statut particulier, mais aussi une souffrance particuli�re. Celle de ne jamais pouvoir regarder quelqu�un d�autre sans me voir moi-m�me, puisque je suis devenu un peu le reflet de l�esp�ce humaine, sans jamais la croiser r�ellement. Je vis � l��cart du monde des hommes, bien que je veille sur eux. Je flotte au-dessus de leur vie, en sachant que c�est une mort.
J�embrasse tous les enfants qui viennent au monde, quand les g�niteurs s�endorment � l�ombre de leur joie. J�embrasse la joue douce de ces enfants et je leur murmure qu�ils n�ont pas trouv� leur voie, mais que �a ne devrait pas tarder. Qu�ils auront leur lot de terre, et leur place dans la soci�t� des hommes. Que des gens voudront leur bien, qu�ils ont un avenir r�serv� pour eux, mais que tout cela fait partie d�un rite particulier qu�ils comprendront un jour, quand ils comprendront ce qu��tait leur naissance.
Parfois, l�un de ces enfants �l�ve un regard vers moi, un regard froid et tendre qui hurle � je sais �. Un regard qui n�est pas celui d�un enfant, qui a la na�vet� voil�e, � peine voil�e, juste assez pour qu�on le remarque si on le sait. Alors je laisse cet enfant � ces langes, sachant que je ne le verrai pas longtemps, que le temps en fera un artiste.
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