-La d�tresse d`un v�t�ran-

Au moment de la guerre du golfe, en 1990, J�r�me un v�t�ran de la guerre du vietnam �crivait une lettre d`adieu � son jeune fr�re.

Aujourd`hui, une guerre en Afghanistan; � nouveau c`est la d�tresse pour d`autres v�t�rans......

lettre de J�r�me � son fr�re  Mathieu.

9h 45 a.m., 5 d�c. 1990.

 

 

� toi Mathieu,

Mon petit fr�re.

 

Voil� d�j� quelques jours que je me demandais  � qui je devrais laisser mes derni�res pens�es.  J`ai d`abord h�sit� entre toi et un certain Gilles Quenneville de la station de radio C.K.A.C. 73 � montr�al, avec qui j`ai eu un court entretien dimanche soir dernier.  C`est �trange mais, sans m�me avoir jamais vu ni connu cet homme-l�, j`ai pu deviner chez-lui � travers seulement deux �missions radiophoniques, une grandeur d`�me plut�t rare.  Il faut beaucoup de charit� humaine pour �couter comme il le fait avec un amour patient, les confidences souvent lourdes des gens malheureux qui lui t�l�phonent.  �a m`a frapp� parce que, � l`entendre parler, ce type-l� me rappelle beaucoup un bon gars du nom de Payne, avec qui j`ai eu dans le temps, de tr�s belles et franches discussions, mais qui h�las est tomb� au combat lorsque nous devions prendre un pont sur la route 9, la route de Khe Sanh au vietnam.  C`est probablement � cause de ce rapprochement avec Payne, que dimanche soir entre deux verres de scotch, j`ai d�cid� de contacter ce Gilles Quenneville pour lui parler comme je ne l`avais pas fait avec quelqu`un depuis tr�s, tr�s..., tr�s longtemps...  

Je me dis en ce moment que si j`avais rencontr� cet homme-l� il y a quelques ann�es, peut-�tre que mon cas aurait pris une meilleure tournure.  Je l`ai trouv� tr�s humain ce gars-l�;  il m`a �cout� avec un respect qui m`a touch�.  Il a  m�me eu l`id�e de m`inviter le plus s�rieusement du monde, � son �mission radiophonique ``repartir � z�ro``.  J`y ai song� bien s�r, mais je r�alise trop bien que je n`ai plus assez de force morale pour reconstituer convenablement et relater sobrement avec lui sur les ondes, l`affreuse exp�rience de buveur et de bouffeur de pilules que je suis devenu apr�s avoir �t� tout au long de mon s�jour en Asie du sud-est, une machine � tuer refoulant jusqu`au plus petit sentiment humain.  

Je pense � m`excuser aupr�s de ce Quenneville;  car je ne peux vraiment pas donner suite � son invitation.  Je voudrais lui faire mes excuses mais tu sais Mathieu, je suis fatigu� de m`excuser.  Je suis �coeur� de m`excuser de n`�tre qu`un l�che qui se d�file constamment devant ses responsabilit�s d`adultes.  Vois-tu Mathieu, quand je n`�tais encore qu`un jeune adulte, il y a une vingtaine d`ann�es pass�es, j`ai pourtant fait face sans jamais reculer � toutes mes responsabilit�s d`adulte; ce qui m`a quand m�me valu des d�corations militaires que l`on donne au h�ros pour leur conduite exemplaire.  C`est aujourd`hui pr�cis�ment � cause de cel�, le fait d`avoir affront� toutes mes responsabilit�s d`adulte au vietnam, que je suis devenu un l�che...  

Pas facile � comprendre tout �a, n`est-ce pas petit fr�re...!  Moi tu sais, j`ai bien fini de chercher � comprendre.  J`ai donc d�cid� en prenant la plume ce matin, que c`est � toi petit fr�re que j`adresserais mes derni�res confidences.  Oui toi Mathieu, � qui je n`ai jamais voulu parler de mes terribles souffrances int�rieures.  Je sais bien que tu as maintes fois souhait� que je partage avec toi mes probl�mes depuis mon retour de l`enfer du Vietnam.  Si je ne l`ai pas fait, c`est parce que je n`ai pas cru bon jusqu`� ce jour, de te raconter autant d`horreurs qui brisent � tout jamais jusqu`au plus �quilibr� des hommes.    De toutes fa�ons, tu �tais encore bien jeune lorsque je suis revenu au pays, et les cauchemars que j`ai ramen�s avec mon bagage n`�taient pas racontables � un petit gars comme toi...  

Tu sais Mathieu, pendant que toi tu �tais encore sur les bancs d`�cole o� on faisait de toi un bon citoyen, ton grand fr�re J�r�me lui, �tait � Fort Benning, Georgia, U.S.A., dans les marines am�ricains, o� l`on faisait de lui un ``homme``, un ``vrai``,  un bon soldat, une efficace machine � tuer qui doit d�tester l`ennemi qu`il soit homme, femme ou enfant.  Pendant que toi Mathieu tu jouais avec des jeux d`enfants, ton grand fr�re J�r�me lui, �ventrait � la baionnette des adolescents, �gorgeait au couteau des hommes, mutilait avec son arme des femmes, des enfants et des vieillards.  Pendant que toi Mathieu tu t`amusais avec tes petits amis, ton grand fr�re J�r�me lui, voyait ses meilleurs copains se faire d�capiter, se faire mettre en pi�ces, en agonisant dans des hurlements qui r�sonnent encore dans la nuit.  Ton grand fr�re J�r�me a m�me d� mettre fin aux atroces douleurs de son ami le plus cher, en l`achevant de ses mains d`un coup de couteau en plein coeur.  

Comment aurais-je pu te dire ces meurtres, ces massacres, ces boucheries humaines, ces tueries de femmes, d`enfants, de b�b�s, auxquelles j`ai particip� sans protester.   Comment aurais-je pu te dire Mathieu, que cach� sous ses m�dailles de guerre qui t`impressionnent, ton grand fr�re J�r�me n`est en r�alit� qu`un assassin ayant froidement ex�cut� des civils, quand l`ordre lui fut donn� de le faire.  Voil� comment ont �t� tu�s au moins quatre millions de civils pendant la guerre du Vietnam.  Comment te dire Mathieu, que ton grand fr�re J�r�me n`est pas diff�rent de ces nazis allemands dont tu faisais le proc�s en les maudissant devant la famille r�unie,  qui regardait un certain film � la t�l� le jour de P�ques en 1981.  Comment te dire que ton grand fr�re J�r�me est devenu un vrai fou, qui se cache du mieux qu`il le peut derri�re l`alcool et les pilules depuis son retour de la guerre.  Comment te dire que ton grand fr�re J�r�me vit � toutes les semaines des nuits de crise, pareilles � celle dont tu as malheureusement �t� le t�moin choqu� il y a quelques ann�es.  � chaque soir je m`efforce de ne pas perdre la t�te quand arrive la noirceur, car je sens encore l`odeur du sang, l`odeur des cadavres.  J`entends encore les longs hurlements et je vois toujours ces affreux visages: 

Celui de Robert Martin appuy� contre une pierre apr�s qu`il fut atteint.  Il avait l`air d`un fant�me tellement il �tait blanc.  Il y a le visage de Charles, mon ami Charles qui avait pris ma place un matin dans la colonne, en partant du camp Carroll, sur la route pr�s de Dong Ha.  J`�tais � cent verges derri�re lui quand il a �t� atteint.  Ses yeux me fixent toujours et je l`entends encore me demander avant de mourir, de l`aider � retenir ses entrailles qui se r�pandaient sur la route.  Il y a aussi les visages affreusement d�form�s de Kubley, Dumas, Ward, O`Connor, Maguire, Brady, Scott, Doby, Cross, Miller, Kelley, Tracy, Dupont, Smith, Johnson, Davis et le plus affreux de tous, celui de Pipkin.   Et puis, il y a ces nombreux petits visages  d`enfants qui supplient, qui supplient...,  qui supplient...!     C`�tait � Cam Ne...   Oui, Cam Ne...

11h 45 a.m.

Je reprends ici la plume, car tant�t j`ai d� m`arr�ter n`en pouvant plus.  Tu vois Mathieu, le souvenir de ces enfants vietnamiens morts � Cam Ne, est celui qui m`affecte le plus.  Je ne me suis jamais pardonn� ces incendies, ces meurtres d`enfants, dans des villages du vietnam, du laos et du nord-cambodge.  

Un jour un fr�re d`armes, tu sais Michel que j`ai d�j� amen� � la maison un midi pour d�ner  et qui survit maintenant avec sa famille comme un hermite au bord d`un lac, lui aussi v�t�ran du vietnam, me disait que Dieu peut tout pardonner.  J`esp�re de tout le peu de force qu`il me reste que c`est vrai; parce que moi, je ne parviens pas � me pardonner la mort d`enfants trop jeunes pour la guerre.   Ma vie ne valait vraiment pas autant de morts d`enfants.  Tu sais Mathieu, � venir jusqu`� derni�rement, � toutes les fois que j`ai voulu en finir avec ma vie depuis la fin de la guerre, quelque chose comme des petites voix d`enfants me disaient:  ``non...!  Non...!  Tu dois vivre, parce que tu as pris tant de vies humaines au vietnam, au laos et au cambodge pour rester en vie...!  T`�ter la vie serait admettre que tu as pris nos vies pour rien...!``  

Maintenant ces petites voix d`enfants se font silencieuses, laissant la place � une autre voix, celle de ma conscience qui me dit que j`aurais mieux fait de mourir le jour m�me o� j`ai d�barqu� � Cam Ranh Bay, au vietnam.   C`est encore Michel mon fr�re d`armes qui pourtant a v�cu l`enfer lui aussi dont j`ai parl� ci-avant dans cette lettre, qui me disait que vivre en se laissant aller, ce n`est pas vivre, qu`une vie pleinement v�cue, avec la paix int�rieure dans la conscience du pardon de ses fautes, avec une joie inalt�rable au fond du coeur, voil� la vraie vie... 

Je ne sais pas comment Michel a p� en arriver � pouvoir raisonner ainsi;  c`est peut-�tre � cause de sa grande confiance en dieu. Mais  en ce qui me concerne, tout ce que je peux dire c`est que ma vie depuis le vietnam n`en est plus une.  Je n`ai pas connu un seul instant de paix int�rieure depuis mon retour de la guerre.   L`alcool, les pilules, rien n`y fait plus.  Je souffre d`affreux tourments qui me hantent jour et nuit.  Mon corps me fait mal lorsque je regarde les blessures que j`ai ramen�es de Shau Valley, de Chu Pong, de Con Thien, de Hue, de Di An et de Trang Bang.  Mon �me me fait mal quand je me mets � hair f�rocement ceux qui m`ont pris mes meilleurs amis.  Mon coeur me fait mal quand je m`entends redire ``just about every vietnam vet hated the vietnamese...``    je voudrais tant ne plus hair personne.  Je voudrais tant ne plus me hair.  Je voudrais tant conna�tre cette paix dont Michel m`a un jour parl�.  Mais cette paix n`est pas pour moi.  Il me reste la mort et cette fois je ne l`�viterai pas.  S`il est vrai comme le disait Michel mon fr�re d`armes, que Dieu peut tout pardonner, alors Il me pardonnera de mettre enfin une fin � mes tourments insupportables.  Je n`en peux vraiment plus...  

Crois-moi Mathieu, j`ai cherch� de l`aide; mais il n`y a pas un seul ``detoxification program``, pas un seul ``psychiatric hospital`` qui est venu � bout de mon delirium tremens.  Partout c`est la m�me renguaine:  ``the classic case; combat exposure is associated with self-reported drinking problems, military duty in vietnam had a negative effect on post-military achievement...   You deal with the war by resigning yourself to self-pity or self-blame...``   de toutes fa�ons, du c�t� Am�ricain on ne peut rien faire pour nous les v�t�rans de ce c�t� de la fronti�re.  Parce que Canadiens, nous sommes isol�s dans notre mis�re, malgr� le fait que nous �tions �  peu pr�s dix mille � combattre avec les Am�ricains au Vietnam.  C`est le rejet le plus total des deux c�t�s de la fronti�re... 

Je t`assure Mathieu, il n`y a plus rien � faire si ce n`est que d`en finir avec tout �a une fois pour toutes.  Pr�s de soixante mille v�t�rans du vietnam l`ont fait depuis la fin de la guerre et mon tour est arriv�.  Beaucoup d`autres fr�res d`armes feront la m�me chose dans l`avenir.  D�j� le nombre des suicid�s v�t�rans du vietnam, d�passe le nombre des cinquante-huit mille combattants am�ricains qui sont morts en Asie du sud-est...   Tu vois Mathieu, c`est �a la fin d`un grand fr�re qui s`est jet� dans l`alcool et les pilules pour essayer en vain d`oublier ses fautes.   Ne prends jamais ce chemin-l�, �a ne r�ussit pas. 

Voici arriv� le moment de faire mes adieux.  Adieu petit fr�re;  pardonne � ton grand fr�re le geste qu`il va poser dans quelques minutes.  Dis � maman que je regrette toutes les peines que je lui ai caus�es � cause de mon �tat.  Si tu vois un jour Craig Belknap, Dave Troy, Michael Williamson et Michael Norman, les seuls survivants du Charlie squad, first platoon, golf company, second battalion, ninth marines, dis-leur qu`ils restent mes fr�res d`armes m�me dans la mort.  M�me chose pour John Denton, survivant du first platoon, bravo company, seventh engineer battalion.   Dis � Michel que ma toute derni�re pens�e sera pour lui.  Tu trouveras sur la table de chevet qui est pr�s de mon lit, une bo�te dans laquelle se trouvent mon journal personnel et quelques souvenirs que je te laisse.  Parmi ces objets, se trouvent mes ``combat decorations``.  Je te les confie sachant qu`elles t`ont toujours impressionn�...    Je te les donne sauf la bronze star medal et les purple hearts.  Car je destine la bronze star medal � Donald Armstrong qui est maintenant pasteur anglican, et qui  habite en banlieue de St-Louis, � Clayton au Missouri, U.S.A.   c`est un fr�re d`armes qui a risqu� sa vie lors d`un combat pour me venir en aide, � l`�poque o� il �tait ``cobra gunner`` au vietnam.    Je n`ai pas en m�moire son adresse; la derni�re fois que j`ai eu de ses nouvelles, il �tait pasteur � la St. George Church de St-Louis.  C`�tait en 1985 je crois...    Pour ce qui est des purple hearts, je r�serve cette d�coration � Gary Parker qui habite � Akron en Ohio, U.S.A.   lui aussi c`est un fr�re d`armes qui m`a aid� au risque de perdre sa vie au vietnam.  Je n`ai pas son adresse � Akron.  Mais je sais que par l`entremise du Vietnam Veterans of America de Akron en Ohio, il sera  possible de retracer Gary.  Je compte sur toi petit fr�re, pour que tu exp�dies ces deux d�corations militaires � Donald et � Gary;  ils comprendront...      Tu y joindras cette petite note:  ``from Cuchillo...  Dec. 5-1990``   c`est l� ma derni�re volont�.   Prends garde � toi Mathieu.

                                                           ton grand fr�re,  

                                                                  J�r�me.                     

 


 

 

 

 

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