Les images de madone de jeunes filles voilées ont accompagné durant toute l'année 2003 un de ces débats de société dont la France a le secret et que le discours solennel du président Jacques Chirac sur la laïcité devrait relancer de plus belle.
En accédant au souhait des chefs d'établissements de voir interdire à l'école par la loi ce signe "ostensible" d'appartenance religieuse et symbole selon ses détracteurs de la ségrégation sexuelle, la commission Stasi qui a travaillé à la demande de Jacques Chirac se doutait qu'elle ne ferait pas l'unanimité.
Baptisé "foulard" ou "voile islamique", enserrant strictement le visage ou discrètement noué en bandana autour de la chevelure, ce bout de tissu porté par une minorité agissante de jeunes musulmanes a enflammé la classe politique et divisé le monde associatif après avoir provoqué le trouble chez les enseignants. L'avis du Conseil d'Etat de 1989, qui confiait aux équipes enseignantes le soin de gérer les conflits dans leur établissement, avait eu pour résultat de limiter le nombre de contentieux devant les tribunaux mais aussi de transformer chaque conflit en bataille d'usure.
Au début de 2003, c'est une élève de seconde du lycée La Martinière de Lyon qui met le feu aux poudres. Les enseignants, s'estimant lâchés par le rectorat qui cherche un compromis avec l'adolescente, se mettent en grève. L'affaire intervient dans un climat dégradé, marqué par la montée des tensions communautaires et des incidents antisémites à l'école, contre lesquels le ministre de l'Education Luc Ferry appelle le 5 février à "la plus grande fermeté". Il se déclare opposé "à titre personnel" au port du foulard mais son prédécesseur Jack Lang est déjà allé plus loin le 27 janvier en réclamant une loi. Dans le même temps, la marche "Ni putes ni soumises" met en lumière les pressions parfois subies par les filles dans les quartiers-ghettos pour porter le voile.
Dorénavant, la question s'invitera à chaque débat politique. Elle prend un tour passionnel quand le 19 avril, le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy est copieusement sifflé au rassemblement national de l'UOIF (union des organisations islamiques de France) après avoir rappelé l'obligation de poser tête nue sur les photos d'identité. Le ministre est alors sévèrement critiqué jusque dans son camp pour avoir fait entrer l'UOIF, considérée comme la principale représentante du fondamentalisme musulman, au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM) qui vient de naître sous ses auspices. Parallèlement, les contentieux ont commencé à toucher l'entreprise et les prises de position pour ou contre une loi se multiplient.
Début juin, le président de l'Assemblée nationale Jean-Louis Debré (UMP) décide de créer une mission d'information sur les "signes religieux" à l'école, une formulation vague qui ne trompe personne. Jacques Chirac choisit un positionnement plus large en nommant le 1er juillet une "commission de réflexion sur l'application du principe de laïcité dans la République", présidée par Bernard Stasi, le médiateur de la République. Elle doit faire des propositions pour "donner toute sa force, au sein de l'école républicaine, à l'exigence de laïcité", et réfléchir aux limites de l'expression des convictions religieuses de chacun "sur son lieu de travail, dans les lieux publics ou au sein des services publics".
Quand la commission commence ses auditions en septembre, un maelstrom médiatique s'est déclenché à la suite du cas d'Alma et Lila, deux lycéennes d'Aubervilliers (Seine-St.-Denis), exclues pour avoir voulu aller en classe en tenue islamique. Ces deux soeurs, de père juif athée et de mère kabyle baptisée chrétienne mais agnostique, vont incarner la génération "c'est mon choix" qui revendique hautement sa liberté, mais on parle moins de la fillette voilée de 11 ans exclue le 27 novembre de son collège à Thann (Haut-Rhin) après des semaines de pourparlers avec la famille.
La commission Stasi a dressé un tableau plutôt sombre des dérives communautaristes qui se nourrissent des discriminations subies par une partie de la jeunesse issue de l'immigration. Mais entre partisans du rappel à la règle et partisans du dialogue avant tout, le débat continue.