Thèse
de troisième cycle – Résumé
Description : Lien noué – Une monographie
du lien amoureux dans le Japon contemporain, 528 pages, dont 52 p. d'annexes, 22
p. d'index, 43 p. de bibliographie, 10 cartes, 74 illustrations et 14 tableaux.
Soutenue sous la direction de François Macé au Centre d’Études Japonaises, Inalco, 7 décembre
2004.
Mots
clefs :
Japon, ethnologie, monde contemporain, croyances populaires, amour, traditions
villageoises, formation de la nation, histoire de la traduction.
Résumé :
Notre
programme était le suivant : essayer de cerner ce que l'on dit de l'amour dans
une société non chrétienne. La question peut paraître iconoclaste à
l'université française, elle est encore plus curieuse dans un contexte
japonais. L’amour n’est pas un
thème pour l’ethnologie japonaise, notre question n’a jamais soulevé un réel
intérêt. Plus exactement, la question n’intéresse pas car elle n’a pas, nous
a-t-on affirmé, d’objet : Nihon ni wa ai ga nai 日本には愛がない : « Il n’y a pas d’amour au Japon ». Il n’y a pas
d’amour au Japon, pas plus que dans les autres cultures exotiques. L’amour, et
le rôle démesuré qu’il occupe aujourd’hui dans les rouages de nos sociétés,
seraient l’apanage de la civilisation occidentale. Sans doute ! Mais à
condition de préciser de quelle sorte d’amour on parle. Et pourquoi pour ce
faire ne pas recourir aux catégories grecques ? La triade éros-agape-phile est
bien connue au Japon, enseignement des pères missionnaires oblige. Il est à
parier toutefois qu’une telle démarche aboutirait effectivement à la conclusion
qu’il n’y a pas d’amour au Japon. Nous avons préféré adopter un point de vue
que les ethnosciences diraient « émique » : choisir un terme indigène, une
expression qui fait « très japonais », un concept que différents auteurs,
japonais comme occidentaux, avouent avoir du mal à traduire ; essayer de
prendre conscience de toute la largeur de son champ sémantique, relever ses
applications pratiques ; tenter une comparaison entre ce qu’il désigne et ce
qu’une certaine tradition occidentale entend par amour.
«
Lien noué » entre deux êtres, en-musubi 縁結び,
telle est l’expression que nous avons choisi d’analyser. Nous en discutons
l’origine et les implications dans la première partie de cette thèse. De toute
évidence, lien et amour diffèrent. Ils ont pourtant partie liée, et sont
mobilisés dans le discours lors de situations similaires. Nous citons un
certain nombre d’exemples pris à la littérature japonaises pour le prouver.
Notre
propos n’est toutefois pas de réduire le lien noué à cette partie de son champ
qui a à voir avec l’amour, mais bien d’abord de le considérer pour lui-même,
dans sa plus grande ampleur, pour essayer ensuite de déterminer quelle
compréhension des relations amoureuses entre homme et femme il propose. Pour
cela un travail philologique nous a semblé nécessaire. Nous essayons, dans une
première partie, de retracer l’histoire des termes en (chapitre 1), musubi (chapitre 2), ainsi que le sens
que prend la locution qu’ils composent (chapitre 3). Si la littérature peut
être mobilisée à son heure, la part essentielle de cette recherche se veut
ethnographique et relève de l’ethnologie religieuse : il s’agit de repérer des
cultes rendus à des divinités, de décrire des lieux, des pratiques, des objets,
qui sont dits « nouer un lien » (en o musubu 縁を結ぶ) ; de recenser des discours de spécialistes et de
profanes sur ces lieux et pratiques ; d’accumuler des anecdotes ; de tenter de
retracer des logiques.
Tel
était déjà notre objectif il y a quelques années, quand nous l’avons subordonné
à un premier travail : la détermination de lieux d’enquête fructueux, des «
lieux de liens » (en-musubi no ba) où pourraient s’observer et se recueillir les
pratiques, objets et discours sus-définis. Nous rapportons nos observations au
chapitre 4 de la première partie.
Une
première étape de ce travail a donc consisté à établir une liste de lieux communément
reconnus comme endroits dont la visite pouvait permettre l’attribution d’un bon
lien, la reconnaissance ou la consolidation d’un lien déjà existant.
L’entretien spontané a très rapidement indiqué qu’il fallait extirper nos
observations d’un cadre domestique ou communautaire restreint (le quartier, le
village), et s’intéresser avant tout à des lieux spécifiques du territoire. Le
lien noué n’évoquait pas tout d’abord des rites familiaux, des pratiques
locales, mais des voyages jusqu’à certains lieux saints, des logiques de
pèlerinage. Lieux dont la visite est recommandée aux célibataires et à leur
mère inquiète, lieux par lesquels les jeunes couples passent lors de leur
parcours amoureux, leur existence semblait faire partie d’un savoir populaire diffus,
que l’on pourrait qualifier, en usant de la terminologie des sciences du
langage, de « passif ». Toute une série de médias se charge toutefois de le
réactiver, de l’approvisionner, de répondre à la quête de lieux de lien en
reproduisant, voire en produisant, des histoires unissant de manière
convaincante un lieu et un bénéfice magique pouvant être obtenu en ce monde-ci
(genze riyaku
現世利益). Nous en présentons un certain
nombre au cours de notre étude. Il existe également des livres spécialisés, des
guides répertoriant sanctuaires et temples en fonction de l’efficacité de la
divinité qui y est vénérée. Nous les avons amplement explorés et présentons le
genre en première partie.
Au terme d’une enquête effectuée
sur l’ensemble du territoire japonais – nous expliquons ce que cela implique en
introduction –, nous avons finalement choisi de restreindre notre présentation
à deux types de lieux, correspondant à deux dimensions de la question qui nous
intéresse : le village « traditionnel » (partie II), et le territoire national
(partie III). On verra que ceux-ci s’organisent de telle manière que des
correspondances sont possibles et autorisent une première définition de ce que
le lien noué dit d’une des conceptions de l’amour que l’on peut observer
aujourd’hui au Japon.
La
seconde partie de notre travail veut concentrer l’analyse sur le village, la
société locale et traditionnelle par excellence, et décrire les cultes et
logiques relatifs à la divinité lieuse la plus répandue en son sein, pour
proposer une première définition de l’amour tel que l’on peut le percevoir à
travers le culte rendu aux divinités lieuses.
Nous avons bien
conscience que postuler une société locale « traditionnelle » relève
de l’utopie, ou pour dire mieux, de l’idéologie qui se constitue au tournant du
XXe siècle en cherchant à faire du Japon, en opposition aux nations
occidentales, une société homogène n’ayant que peu connue de variations au long
de son histoire. Nous ne faisons pas nôtres ces thèses, dont nous discuterons
la genèse et l’utilité (chapitre I). Peu importe pourtant ici que le village
soit ou non une réalité sociologique, du moment qu’il fonctionne comme cadre de
référence privilégié dans le système de représentations que partagent pèlerins
de base et savants folkloristes. Car ce qui se passe dans le village
« inventé » ou « imaginé » constitue une réalité sur le
plan des représentations, et, dans notre cas particulier, de la compréhension
du lien amoureux « traditionnel ». Par le village, nous avons accès à
une construction idéale du monde, des liens sociaux, et c’est justement ce qui
nous intéresse.
Au
terme d’une longue description de pratiques villageoises et d’analyse de
morceaux de mythes et de légendes (chapitre 2), les éléments que nous pensons pouvoir dégager de
la conception de l’amour que révèlent les dôsojin, divinités lieuses par
excellence au sein du village,
sont les suivants : fatalité, complexité, hasard, situation naturelle de
l’homme, principe anti-social, catastrophe, fécondité, paradoxe union-distinction,
errement. L’organisation de ces éléments paraît s’articuler de la manière
suivante :
L’amour
est une confrontation inconstante tendant à réunir deux pôles irréductibles,
une confrontation due à une fatalité aux motivations complexes, non dépourvue
d’une part de hasard, un destin catastrophique promis à tout être humain, se
situant au-delà du corps social à qui elle donne naissance et qu’elle perpétue
bénéfiquement.
Un
nom de divinité précis, le dieu d’Izumo, est apparu à plusieurs reprises dans
les notices ethnographiques que nous avons traduites. L’association de cette
divinité avec les dôsojin
marque un changement d’échelle : de locales, multiples, les divinités
ancestrales des chemins sont associées à un lieu possédant une dimension nationale
et unique. Or, il est probable que ceci révèle un changement important des
mentalités. Nous avons voulu dans la troisième partie, en analysant le culte
rendu à la divinité du grand sanctuaire d’Izumo, évoquer ce que cela
sous-entend quant à la perception moderne du lien amoureux.
Le
premier chapitre décrit les différentes pratiques rituelles observées
aujourd’hui dans le grand sanctuaire. Le second retrace l’histoire de la
notoriété du lieu. Le troisième évoque quelques raisons pouvant expliquer le succès
du sanctuaire comme lieu de lien et précise les questions qu’il nous faudra
poser aux historiens pour mieux saisir l’évolution du lien concomitante à la
naissance, antérieure à la période moderne stricto sensu, d’une perception nationale du territoire
japonais.
La
parfaite mise au point du culte à une divinité lieuse dans le Grand sanctuaire
d’Izumo a demandé près de six siècles, entre la fin du Moyen âge (début XIIe
s.) et le milieu de la période moderne (XVIIIe s.). Il est intéressant de noter
combien les dates relatives aux nouvelles théories alternent avec celles
marquant un changement dans l’organisation ou une question touchant le Japon
dans son entier. S’appuyant sur la réputation d’Izumo établie depuis les
premiers textes écrits sur l’archipel, la focalisation sur la divinité lieuse
profite à la fois des changements politiques et des évolutions des attentes de
la population de fidèles potentiels. D’autre part, l’efficace de la divinité
s’ancre – s’est ancrée, justement à l’heure où le village natal (furusato) était érigé en matrice des
représentations –, dans les coutumes de fertilité les plus fondamentales
du village,
Nous
revenons en conclusion sur l’affirmation relevée au début de l’enquête :
il n’y a pas d’amour au Japon. Pour la comprendre, il paraît nécessaire de se
pencher sur l’histoire de l’utilisation du terme qui a
servi à traduire les mots occidentaux pour dire « amour », ai 愛,
à l’heure où le
Japon se modernisait. Ai
arrive avec l’Occident et dans les bagages de la religion occidentale. Fixé, en
somme, comme la traduction du mot love par des Américains dont la compréhension étaient
biaisée par ce qu’ils savaient de chinois, il lie, dès son introduction en tant
que terme de traduction, deux acceptions, en tenant ensemble, dans le même
réceptacle, l’amour entre un homme et une femme et l’amour de Dieu, les
relations entre un homme et une femme, l’authenticité du cœur et une force
éternelle. Il traduit des histoires exotiques qui séparent, ou plutôt,
s’évertuent à distinguer, l’aspect physique, charnel, et l’aspect spirituel de
l’amour, dont la description, la glose, est étendue au-delà de l’imaginable.
Appliqué au Japon, cet amour n’apparaît plus comme une réalité vivante, mais
comme un critère pour juger de la réalité japonaise. Selon son crible, cela ne
fait pas de doute pour les intellectuels de l’époque et leurs descendants plus
ou moins lettrés contemporains – nos informateurs – il n’y a pas
d’amour au Japon. Pourtant, si amour a eu besoin d’un néologisme pour être traduit
en japonais, il y a bien des mots japonais que nous ne saurions traduire que
grossièrement, par « amour + adjectif », sans possibilité de
trouver un terme adequate (une liste impressionante est donnée
en annexe). La valorisation de
l’ai comme modèle du
véritable amour, aux dépens de tous les autres, nous semble avoir modifié le regard porté sur
le rapport homme-femme en déplaçant la focale de la relation amoureuse au sentiment
amoureux. C’est en terme d’intensité
sentimentale que l’on va juger d’une relation. En fonction
de la capacité du
partenaire à combler le désir d’aimer et
d’être aimé que l’on estime la qualité
de l’union. Mariage de plus en plus tardif, augmentation du taux
de célibat,
progression du taux de divorce, syndrome du divorce au retour du voyage
de noce,
sont des thèmes que la presse relie à
satiété à cette nouvelle façon de
considérer l’amour. La relation amoureuse est plus fragile
que jamais sans
doute, en même temps qu’elle accapare tous les esprits et
devient
« problème de société ».
L’établissement de lieux de liens nationaux,
il y a de cela plus de quatre siècles, disait le changement
d’échelle que
connaissait le Japon. Leur multiplication, en même temps
qu’elle signifie
l’importance que prend le sentiment amoureux dans la culture, sa
capacité à
s’infiltrer dans tous types de lieux, nous semble
aujourd’hui motivée par la
nécessité de trouver des mécanismes compensant
cette fragilité. Elle est une
réponse que la tradition fournit en matière de gestion
amoureuse à l’extension
nouvelle d’un idéal amoureux d’importation. Nous
vérifions en tout cas que
l’inquiétude suscitée par l’amour sourd
partout. Ce que dit le lien reste
cependant encore au Japon une alternative que chacun est susceptible de
mobiliser pour contrer une uniformisation appauvrissante de
l’imaginaire
amoureux.