INTRODUCTION

 

Le Sud a aujourd’hui un problème d’image.

Que dit-on ? Le Sud est une civilisation; à ce titre, il faut la respecter et bon vent ! Le Sud n’est pas si malheureux, puisqu’à la longue, les historiens le savent, on a les dirigeants que l’on mérite. La religion, c’est bien connu, est une affaire privée : si le Sud veut la laisser gouverner la cité, c’est son problème. Mais qu’il ne nous envoie pas ses ressortissants nous faire la leçon. C’est vrai, les habitants du Tiers-Monde n’ont pas beaucoup de chance; le Sud serait donc au mieux la frontière du développement : c’est la partie de l’humanité qui subit l’économique, par opposition à l’Occident qui cherche à l’aménager. Mais l’Afrique, c’est " l’Etat Sauvage ". Un dirigeant du Tiers-Monde resté plus de cinq ans à son poste est évidemment le chef d’un clan enrichi au delà de toute justification.

Il fut romantique d’être coopérant, puis d’être dans l’humanitaire. Aujourd’hui, on revient aux aventuriers de l’époque des taches blanches sur les cartes. On ne recherche certes plus les sources du Nil, mais des traces d’hydrocarbures ou des scoops journalistiques. Comme du temps de Spieke, Burton et Brazza, l’environnement est de toute façon hostile.

Qui aura le courage de dire que la colonisation, finalement, ça avait du bon ? D’ailleurs, on y revient. Les gouvernements nationaux des pays riches ne s’y risquent pas directement, puisqu’il n’y a que des coups à prendre. Mais l’ONU a aujourd’hui une nouvelle fonction qui devrait ravir ceux qui rêvent d’une fédération mondiale : envoyer des troupes étrangères coiffées d’un casque bleu faire la police dans les endroits sans autorité locale. Lorsque le désordre est d’ordre économique, le scénario est le même en plus pacifique : une agence internationale envoie des fonctionnaires étrangers imposer un programme dit " d’ajustement structurel ".

Pour l’opinion publique française, il faut respecter le droit de chacun à vivre comme il l’entend. Si les Corses veulent être les seuls maîtres de leur île : pas de problème, mais pas d’argent. Si le Tiers-Monde ne veut pas s’organiser et passer par les mêmes souffrances que le Vieux Monde lors de la révolution industrielle : pas de problème, mais qu’il se taise.

Dans les civilisations européennes et américaines, l’assistance au chômeur, c’est à dire la main tendue à celui qui recherche activement un emploi sans le trouver, est une ardente obligation pour des raisons de morale, d’efficacité économique et de cohésion sociale. La capacité d’assistance des pays riches aux pays en recherche de travail reste elle aussi une réalité : malgré les grincements de dents, les débats sur la mondialisation n’ont jamais refusé le principe de la délocalisation et de l’aide par l’ouverture unilatérale des frontières des pays consommateurs. L’ennui, c’est que le débat sur le partage du travail se limite de plus en plus à l’Extrême-Orient et à l’Occident. Pour le reste, l’Amérique du Sud est considéré comme ayant reçu suffisamment d’apports culturels pour être autonome, l’Océanie est perdue, l’Asie Centrale est un mystère, le Moyen-Orient a encore l’équivalent d’une ou deux générations de rentes pétrolières devant elles pour financer son incapacité à s’organiser en états modernes. Quant à l’avenir de l’Afrique, il devient l’objet d’un débat de plus en plus subtil : est-ce un zoo dans lequel les animaux vivent en paix parce qu’ils sont dans des cages séparées gérées par des gardiens professionnels, ou est-ce un espace de liberté type Jurassic Park entouré de barrières infranchissables ?

 

Le débat sur le développement économique et social du Sud n’est pas en train de s’élever. Entre d’une part le retour brutal et exaspéré à une politique de la canonnière et du supplétif colonial pour faire régner un minimum d’ordre ou d’autre part la construction d’un mur sanitaire autour des nations bénéficiant du confort domestique et d’un Parlement, existe-t-il d’autres solutions ?  Que faire ? Faut-il ne rien faire ?

La pratique d’une politique de coopération technique au service des intérêts réciproques est la réponse que tente de donner la France depuis plusieurs décennies. L’actualité internationale et les changements d’humeur de l’opinion publique nécessitent que la coopération soit en permanence " auditée " et modernisée. Mais ils ne peuvent conduire, jusqu’à nouvel ordre, à une remise en cause d’un principe essentiel des relations internationales : l’assistance technique et financière des pays riches aux pays pauvres est la seule ligne de conduite entre " le Nord " et " le Sud ", si l’on écarte l’intervention directe et l’indifférence volontaire.

 

Les aventures coloniales de la France l’ont amené à établir avec certaines zones géographiques et certains pays une relation mélangeant intérêts et sentiments. Peu importe aujourd’hui l’origine de cette " relation particulière ” . Est-elle née des relations interpersonnelles entre responsables politiques métropolitains et fondateurs des nouvelles républiques ? Provient-elle de la présence durable dans ces territoires d’une importante communautés de " Français de France ” ? Découle-t-elle du souhait des anciennes populations colonisées de garder un parrainage ? Est-elle la conséquence de la nostalgie impériale des métropolitains  ou tout simplement de l’habitude prise de s’intéresser à certaines zones géographiques ? Ces facteurs ont tous contribué à ce que la France ait une politique de coopération structurée, avec des administrations publiques et des fonctionnaires spécialisés, un réseau associatif, des traditions, des mouvements d’opinion, des lignes budgétaires, etc.. Depuis la fin du système colonial, le concept de coopération et la pratique de l’aide de pays riche à pays pauvre ont subi l’influence des vicissitudes de l’actualité internationale tout en restant imprégnés par l’histoire.

Les responsables politiques et administratifs voulurent donner une visibilité forte à cette relation entre la métropole et ses anciennes dépendances. Même les investissements des entreprises françaises dans les anciennes colonies ont été comptabilisés dans des chapitres particuliers des dépenses d’investissements extérieurs de la France. On peut discuter du bien-fondé de la décision de considérer comme de l’assistance des investissements réalisés par des entreprises qui n’ont aucunement l’impression ni l’intention de faire une démarche philanthropique. Cette démarche montre néanmoins que nous considérons nos relations avec ce groupe de pays comme des relations " spéciales ” sortant du cadre exclusivement marchand. A ce titre et quelle que soit l’ambiguïté de la relation, ces pays forment effectivement avec la France un partenariat.

Les termes de ce partenariat sont hétérogènes. Indépendamment de l’aspect géographique, les méthodes d’assistance aux pays partenaires ont trois composantes :

  1. Celles qui relèvent de l’immatériel. C’est le cas des accords internationaux accordant des avantages commerciaux non réciproques. Peuvent être également classés dans cette catégorie les accords de coopération militaire.
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  3. Celles qui relèvent des biens et transferts. C’est le cas des aides budgétaires directes ou indirectes et des prêts subventionnés, des envois de marchandises gratuites ou sous-évaluées, des achats de produits locaux surévalués par rapport à d’autres sources d’approvisionnement.
  4. Celles qui relèvent de la prestation de service. Entre dans cette catégorie la coopération technique sous toutes ses formes. On pourrait également ajouter les prestations fournies par tous ceux qui travaillent l’opinion publique : lorsqu’un homme politique, un journaliste, un militant d’une ONG humanitaire ou un religieux contribuent à rappeler à l’opinion publique française l’existence et les besoins de nations défavorisées, ils sont évidemment prestataires de service de la cause de l’assistance internationale.
  5. Ce livre s’intéresse à cette troisième forme de l’assistance. Son cadre est l’environnement professionnel de ceux qui, pour une période plus ou moins longue, ont quitté la France pour travailler dans un autre pays afin d’y contribuer à l’accélération du développement économique et social. Ces missions peuvs’inscrire dans différents contextes administratifs  et financiers : fonctionnaires ou contractuels d’une administration nationale ou internationale, volontaires d’une association caritative, experts du secteur privé sur financement bilatéral ou multilatéral, etc..

     

    La coopération technique n’est pas un métier : peu de personnes y consacrent toute une vie professionnelle. De plus, le concept même de coopération technique suppose que le coopérant ait un métier premier avant de faire bénéficier de son expertise un pays tiers.

    La coopération technique relève néanmoins d’une expertise professionnelle : il y a de bons et de mauvais coopérants techniques. C’est une science avec ses règles, ses questions propres, ses enjeux individuels pour ceux qui s’y consacrent et ses enjeux collectifs pour les pays qui s’y livrent comme fournisseurs ou receveurs.

    La coopération technique est également un comportement. Un coopérant doit posséder tout à la fois une compétence technique et une qualité particulière de relation aux autres et de réaction face à la différence. L’expertise sans la qualité comportementale empêcheront un militaire de faire un bon officier ou un navigateur d’inspirer la confiance d’un bon skipper. Comme eux, le coopérant se doit d’avoir une connaissance technique particulière  et il devra démontrer qu’il a également la capacité de comportement lui permettant de remplir sa mission.

    Le développement économique est, lui aussi, une question de comportement. Après que des capitaux et des technologies aient été diffusés dans quasiment toutes les parties du globe, après avoir essayé toutes les politiques concevables, la différence entre ce qui marche et ce qui ne marche pas en terme de développement économique relève d’avantage du comportement des acteurs que des paramètres environnementaux.

    La coopération technique soulève donc un problème d’ajustement entre deux comportements. L’objectif de ces pages est de comprendre cette difficulté et d’aider ceux qui partent chaque année en mission de coopération (ou qui envisage de partir ...) à la surmonter.

    Certains lecteurs, enrichis eux aussi par des années d’expériences dans la coopération, ne partageront pas les opinions exprimées ici. La coopération technique oblige ceux qui s’y livrent à accepter les différences d’opinion et de mentalités. Sans cette capacité à vivre dans la différence, il vaut mieux changer rapidement de secteur d’activité. L’auteur compte sur cette particularité de la profession pour bénéficier de l’indulgence de ses collègues.

     

    Notre sujet sera abordé en trois temps :

  6. La recherche et l’analyse des aspects comportementaux du développement.
  7. La recherche des paramètres caractérisant un citoyen français lorsque celui-ci est confronté à une histoire et des débats nationaux différents de l’histoire qu’il véhicule et des débats dont il est imprégné.
  8. L’examen de situations conduisant le coopérant technique à faire, au quotidien, le choix d’un type de comportement plutôt qu’un autre.
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