- Troisième partie -

 

LA COOPERATION AU QUOTIDIEN

 

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Le coopérant est confronté quotidiennement à des situations lui imposant de choisir un comportement plutôt qu’un autre. Cette obligation de choix fait partie des charmes de la coopération. Trois domaines à hauts risques seront abordés ici.

Un premier exemple est celui du rapport de chacun avec la francophonie. Le coopérant technique participe à la promotion de sa langue. Or dans l’histoire des échanges entre civilisations, le français n’a pas eu le même rôle et n’a pas la même image que le tagalog ou le ceylanais. A plus forte raison s’il est financé directement ou indirectement par le Budget de l’Etat, le coopérant a donc une fonction à exercer au regard de la promotion du français. Cette promotion, pour être efficace, se révèle un exercice parfois subtil. Elle peut passer par l’usage d’autres langues, y compris de l’anglais !

Un autre exemple de difficulté pratique est celui de la relation entre le coopérant technique placé auprès d’une autorité étrangère et les services de l’ambassade de France. Comment être un agent des autorités françaises en même temps que l’assistant efficace d’une puissance étrangère ? Comment bénéficier à la fois de la confiance des autorités nationales locales et d’une relation privilégiée avec l’ambassade de France ? La pratique du grand écart présente parfois des risques.

Troisième source de difficultés pour le coopérant en poste : sa relation avec la vie politique de son pays d’accueil. Dire que le coopérant ne fait pas de politique est certes un postulat non sujet à discussion de principe. Dans la pratique, la politique rattrape celui qui la fuit. Chaque coopérant est obligé de se construire un vade mecum de l’attitude à observer en fonction des circonstances politiques locales.

 

 

 

A - LA FRANCOPHONIE

 

La francophonie du 20e siècle a vécu. Le théorème linguistique mondial d’aujourd’hui est impitoyable : tout pays qui dispose d’une langue véhiculaire indigène assure la transformation de cette langue en langue nationale exclusive et encourage le développement de l’anglais auprès de ses élites. " Et moi, et moi? " se demande le coopérant, " quel est mon rôle? ".

Les théorèmes de départ

Une langue nationale est comme la monnaie : c’est un symbole de la nation, qui unit ceux qui en sont membres et qui distingue par rapport aux autres. Lorsqu’une communauté nationale fait face à des montées d’identitarismes régionaux soutenus par des langues différentes, les gouvernements luttent dans un premier temps contre ces particularismes linguistiques puis lâchent du lest lorsque la fidélité nationale de ces régions a été démontrée. La querelle des années 1960 en France à propos du breton et du basque n’a été résolue qu’après que le gouvernement central ait été convaincu de la fibre française des Bretons et des Basques. Le dialecte alsacien n’a jamais représenté le même problème, malgré la proximité linguistique et géographique avec l’Allemagne, parce que les décideurs parisiens étaient convaincus du nationalisme français des Alsaciens. Madrid négocie aujourd’hui une décentralisation renforcée en échange d’une affirmation claire de l’appartenance des populations au Royaume ibérique. Il n’y a rien de nouveau dans ces règles : la diversité des langues d’oïl n’a jamais heurté les rois de France aussi longtemps que les ducs de provinces reconnaissaient la souveraineté capétienne.

Partout en Europe, la question de la langue est résolue conjointement à un arrangement politique à une condition : que l’une (une seule) des communautés régionales n’ait pas comme langue vernaculaire la langue nationale d’un pays voisin. C’est la règle de non-acceptation de l’une des langues nationales si elle est la langue nationale d’un pays voisin considéré comme plus puissant. La Belgique en est une illustration a contrario. Ses langues nationales ne sont pas le néerlandais et le français - ce qui permettrait d’envisager un équilibre exogène -, ni le flamand et le wallon - sources potentielles d’un équilibre endogène-, mais le flamand se voulant national et le français relevant d’un pays tiers. Les Flamands semblent avoir réussi à présenter leur langue comme une langue spécifique, distincte du néerlandais. Le flamand serait donc l’expression d’une identité nationale alors que le wallon ne serait qu’une langue étrangère. Dans ce contexte, l’unité nationale belge à long terme  pourrait être remise en question si la construction européenne n’apporte pas une solution exogène. Ou bien le pays éclate, ou bien les Wallons reconnaissent que le français n’est plus langue nationale. Comme aucune de ces deux possibilités ne remporte actuellement l’adhésion d’une majorité de la communauté belge, la crise perdure.

La Suisse n’est pas une exception à cette règle puisque sa caractéristique est d’utiliser non pas une mais trois langues nationales étrangères.

Le Canada se débat encore dans le débat unitaire après avoir pourtant résolu le débat linguistique : les deux langues étant étrangères, aucune d’entre elle ne peut revendiquer un caractère plus national que l’autre. Par contre la communauté minoritaire est trop forte pour disparaître par fusion et trop petite pour obtenir l’égalité de fait à l’échelle nationale. L’effort de la communauté anglophone pour fournir des responsabilités fédérales à des francophones a comme conséquence pratique d’inciter les chefs de famille francophones à veiller à ce que leurs enfants parlent parfaitement l’anglais. Dans le Canada d’aujourd’hui, la francophonie est bien vivante car elle est l’expression d’une identité culturelle. Mais cette vitalité s’accompagne d’une généralisation de la capacité à s’exprimer en anglais.

Les règles ci-dessus s’appliquent évidemment dans les territoires encore sous souveraineté française et dans les anciennes colonies. S’il n’y a pas de langue véhiculaire indigène unique, le français a un rôle fondamental de langue nationale : c’est le cas par exemple en Afrique de l’ouest ou en Nouvelle-Calédonie. Si par contre il existe une langue exprimant la spécificité nationale, celle-ci prend un rôle politiquement prépondérant : c’est le cas en Polynésie française avec le tahitien. Dans ce Territoire, la langue française est entrée dans une période de " double défense ": vis-à-vis du tahitien comme langue vernaculaire aussi bien que véhiculaire, et vis-à-vis de l’anglo-américain comme langue étrangère en progression rapide.

Au Vanuatu - l’ancien condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides - le passage à l’indépendance s’est déroulé dans un climat d’opposition entre des élites anglophones favorables à l’indépendance immédiate et des élites francophones prêtes à une évolution étalée dans le temps. Compte tenu de la victoire du clan anglophone, l’anglais aurait pu devenir la langue nationale s’il n’y avait eu l’existence d’un pidgin commun à ce pays de 200.000 habitants ayant près de 100 langues vernaculaires. La réconciliation nationale s’est ainsi faite ces dernières années par le développement du bislama.

Dans l’ex-Indochine, le français mène également une guerre de tranchées extrêmement défavorable. L’importance des enjeux économiques dans cette région conduit la communauté internationale non-francophone à y investir massivement dans la propagation de l’anglais. L’ironie douloureuse pour les Français est que les organisations internationales utilisent massivement les Canadiens pour effectuer la formation à l’anglais au Vietnam, au Laos et au Cambodge.

Un combat perdu ?

Le français comme langue de communication pour d’autres peuples que les citoyens français de l’Hexagone est-il donc condamné, en dehors des anciennes colonies n’ayant pas d’alternative? Les responsables de la francophonie n’ont-ils d’autres rôles à jouer qu’une fonction de protection des acquis?

Non, évidemment. La francophonie peut redevenir dynamique et le français peut être appris par un nombre toujours croissant de personnes dans le monde. Il existe néanmoins une double condition politique, avant d’aborder les moyens d’une francophonie dynamique :

Premièrement, le français doit reconnaître l’usage de l’anglais comme " la ” langue véhiculaire mondiale. Le monde a besoin d’un tel outil ; l’état de fait désigne l’anglais.

Deuxièmement, le français doit être présenté comme l’expression d’une culture à la fois spécifique et en permanente transformation qui permet d’accéder à une culture mondiale non pas réductrice mais au contraire élargissante. A ce titre, la francophonie milite pour une civilisation mondiale plurielle, dans laquelle diversité culturelle et développement des échanges vont de pair. La correspondance politique de cette civilisation plurielle est un monde multipolaire. L’équilibre et le respect réciproque des ensembles régionaux sont deux conditions plus favorables à la paix et au développement que la suprématie d’un gendarme mondial.

Le besoin d’une langue internationale n’est plus à démontrer. D’ailleurs, le français était lui-même la langue internationale au temps de Diderot. La propagation mondiale, pour le meilleur ou pour le pire, des idées françaises du siècle des Lumières a été possible grâce à l’existence de cette communauté linguistique des élites européennes, slaves et arabes. Ces élites avaient toutes ou presque leur langue nationale spécifique ; mais elles pouvaient lire les mêmes livres, s’écrire et converser dans une même langue qui était le français.

Le statut du français comme langue internationale pour le monde occidental de la fin du 17e siècle au milieu du 19e siècle était le résultat de la combinaison de trois facteurs : la politique militaire et diplomatique de deux autocrates de génie - Louis XIV et Napoléon - ; le poids démographique de la France; un foisonnement culturel se manifestant par des idées politiques nouvelles.

Les armées de Louis XIV et de Napoléon ont été des armées de conquêtes et d’occupation. L’histoire n’a jamais établi de lien automatique entre la langue d’un occupant et son adoption par les peuples occupés. Mais les troupes de Louis XIV et de ses successeurs avaient au-dessus d’elles l’image de Versailles et les armées de Napoléon consacraient par les armes la suprématie des idées exprimées pendant les cinquante années qui les précèdent.

Le remplacement du français par l’anglais s’est fait progressivement, grâce à la combinaison d’événements exceptionnels. L’anglais est devenu la principale langue de communication dans le monde occidental parce que la puissance économique et militaire des Etats-Unis est venue sans décalage prendre le relais de l’empire britannique. Les mêmes facteurs qui soutiennent le français deux siècles plus tôt apparaissent en faveur de l’anglais: la puissance militaire, le poids démographique, le poids culturel avec le contrôle des techniques de communications et le dynamisme de la création artistique populaire.

La grandeur puis la décadence du français comme langue internationale peut inciter à s’interroger sur la pérennité de l’anglais comme langue de référence. Est-ce que les deux siècles prochains ne verront pas son remplacement progressif par l’espagnol, l’arabe ou le mandarin? Est-ce que l’Amérique du Sud ou la Chine ne deviendront pas les puissances qui conjugueront la force des armées, le poids démographique et la référence culturelle ? Aujourd’hui, le regard de la France sur le monde se veut un regard à grand angle. Un monde pluriel signifie que l’espagnol, l’arabe, le mandarin et le portugais ont un rôle à jouer au même titre que le français. Cette " alliance objective " passe par une concurrence dynamique démontrant que le multilinguisme est un facteur d’épanouissement.

Dans cet environnement que nous voulons concurrentiel, notre énergie dans le domaine de la promotion du français doit être dépensée autour de la question suivante : puisque le monde entier apprend l’anglais, comment faire pour que le monde entier apprenne également le français ?

Les conditions d’un renouveau

D’abord en ne mettant pas les deux langues sur le même niveau. Les systèmes éducatifs dans le monde ne doivent pas avoir à choisir entre le français et l’anglais, l’un étant exclusif de l’autre. S’il y a exclusivité, l’éducateur choisira aujourd’hui l’anglais. Travailler pour le développement de la francophonie suppose que l’on reconnaisse et que l’on s’adapte à cette prépondérance de l’anglais comme première langue étrangère. Ne pas le reconnaître et ne pas s’y adapter équivaut à enfermer le français dans un combat d’arrière-garde perdu d’avance. Ce combat est perdu car celui qui ne peut communiquer dans la langue du plus grand nombre ne peut démontrer pleinement l’originalité de sa propre culture - à moins d’être un artiste. Inversement, reconnaître la nécessité d’une maîtrise de l’anglais peut avoir un effet immédiat en faveur de la francophonie. Cela a pu être observé dans des microcosmes comme l’Ile Maurice ou Vanuatu. Lorsque la guerre scolaire s’arrête et que le débat quitte le niveau passionnel, les parents anglophones s’aperçoivent qu’il vaut mieux mettre leurs enfants dans une école francophone car ils apprendront le français ET l’anglais. Dans une école anglophone, ils n’apprendront que l’anglais et des rudiments inutilisables de français.

L’une des grandes erreurs du débat linguistique a été de lier l’usage de l’anglais à la crainte d’un impérialisme culturel. L’expérience des deux dernières décennies est concluante sur le fait que le débat n’est précisément pas clos. Le monde anglophone est aujourd’hui entraîné dans un mouvement dont on ignore s’il s’agit d’une très grande vitalité culturelle ou d’une désintégration. La mort de l’anglais serait-elle contenue dans sa diffusion mondiale? Quoi de commun entre le cockney, le texan, l’anglais de la Nouvelle-Angleterre, l’argot des ghettos accédant aujourd’hui au statut de langue véhiculaire dans des écoles californiennes, le " indian english ”, l’australien de brousse, etc.? Le français craindrait l’anglais parce que l’anglais véhiculerait la culture anglo-saxonne. Mais comment peut-on appeler anglo-saxonne la culture des banlieues caraïbes ou pakistanaises de Grande-Bretagne? Est-ce que le rapeur " afro-américain ” de Los Angeles accepte sans rire d’être appelé " anglo-saxon ”?

Plus l’anglais se répand, plus il doit se diversifier pour répondre à une demande de spécificité culturelle. On veut une langue internationale, mais on veut aussi lier langue et culture spécifique. Ce phénomène d’auto-contestation des peuples anglophones relèverait du paradoxe de la Tour de Babel : les peuples ont l’envie d’un moyen de communication leur permettant d’envisager un projet commun. Mais plus le projet avance et plus le besoin d’une identification de chaque sous-groupe par la langue se fait sentir.

Si l’anglais se diversifie en s’adaptant aux exigences des différentes communautés, la machine industrielle des médias s’y adaptera. Dans certains films, les scènes en argot sont déjà sous-titrées. Le jour viendra où la même production hollywoodienne sera produite en plusieurs types d’anglais correspondants à des publics américains socialement et culturellement différents.

Il était possible de concevoir un complot culturel anglo-saxon, mais ce danger a disparu. Time Warner véhicule, comme toute entreprise bien gérée, une culture spécifique. Mais jusqu’à preuve du contraire la force des médias est de coller à leurs publics et non pas de les précéder. L’un des phénomènes des magazines et des radios depuis 15 ans est la multiplicité des produits spécialisés à faible diffusion. INTERNET est fabuleux non pas à cause d’un produit-vedette, mais parce que l’on y trouve de tout. Le monde anglophone est organisé aujourd’hui autour du leadership politique des Etats-Unis et ceux-ci paraissent du même coup dominer le reste du monde. Mais rien n’interdit à l’Europe de contester cette exclusivité. Et puisque la langue anglaise n’est pas ou n’est plus l’expression d’une culture particulière, pourquoi est-ce que l’Europe ne se construirait pas en utilisant l’anglais comme langue véhiculaire officielle ?

Si l’anglais n’est plus le signe d’une uniformité culturelle entre ceux dont elle est la langue vernaculaire, cette uniformité existe d’autant moins pour les autres utilisateurs de cette langue. Lorsqu’un scientifiquefrançais, un philosophe français ou un diplomate français s’expriment en anglais devant des interlocuteurs non francophones, ils ne se plient pas à une hégémonie culturelle étrangère. Ils témoignent au contraire de la vitalité de leur culture et de son universalité. La technologie française est d’autant plus facilement admirée et utilisée qu’elle est présentée dans la langue comprise par celui qui pourrait s’y intéresser. L’ingénieur technico-commercial chez MATRA doit parler anglais, sinon il exerce un autre métier. Pourquoi est-ce que le diplomate, le coopérant technique ou l’homme politique français seraient dégagés des contingences qui touchent leurs camarades d’école entrés dans le secteur privé? L’influence internationale des Français se développe par la présence physique, qui n’est elle-même justifiée que si elle donne lieu à une communication verbale. Ou bien les Français à l’étranger utilisent l’anglais et peuvent ainsi travailler pour la France. Ou bien ils ne sont que de mauvais touristes.

La pratique généralisée de l’anglais par les francophones est pour eux le moyen d’avoir une place dans les débats mondiaux. Mais cette aisance indispensable des Français dans la langue anglaise peut et doit être soutenue par une politique culturelle qui permettra un développement quantitatif de l’usage du français dans le monde. Le monde anglophone occidental est en ébullition culturelle. Cette ébullition participe à la fois d’une vitalité extraordinaire et d’une contestation de l’ordre anglo-saxon. Une politique de développement de la francophonie peut être bâtie en tenant compte de ces paramètres.

Les éléments d’une politique

Le premier élément d’une politique de développement de la francophonie est l’intégration de l’anglais par notre enseignement scolaire d’une façon automatique et obligatoire. L’apprentissage de l’anglais n’est pas une option, il est une composante de l’enseignement obligatoire au même titre que l’arithmétique. Lorsque les jeunes français sauront tous comprendre et s’exprimer en anglais, ils participeront d’avantage aux échanges internationaux. L’enseignement francophone sera naturellement plus riche, puisqu’il intégrera une ouverture pratique sur l’au-delà des frontières. La tâche des éducateurs en faveur de la culture sera facilitée parce que l’enfant sera confronté très tôt à la différence culturelle et, donc, aura besoin de sa propre identité. C’est probablement dès la classe de cours élémentaire 2eme année que l’anglais devrait être introduit à l’école.

Le deuxième élément est que toute provocation culturelle est bonne a-priori. L’important n’est pas que le produit culturel soit bon; l’important est qu’on en parle. Si la France souhaite que les autres pays s’intéressent à sa culture jusqu’à vouloir apprendre la langue française, il faut appliquer les règles de marketing : exciter la curiosité et avoir un message à transmettre. Savoir si la curiosité est suscitée par du mauvais goût et si le message est idiot est un problème qui sera traité naturellement selon les lois du marché ou les règles des droits de l’homme. Mais toute personne ou toute organisation voulant exprimer un message culturel devrait être considérée par notre pays comme n’importe quel entrepreneur mettant au point un produit exportable. L’artiste et le créateur d’idées doivent être les enfants gâtés de la nation. Cela ne signifie pas que l’Etat doit d’avantage subventionner qui que ce soit. Mais cela signifie que le langage des représentants de l’Etat ainsi que le langage des médias doivent prendre en compte cette reconnaissance du statut particulier de l’artiste et du créateur d’idées dans notre société.

Le troisième élément de notre politique de la francophonie est la poursuite et le développement du soutien aux établissements scolaires français à l’étranger. Il ne s’agit pas seulement de favoriser la pratique du français par les enfants de la bourgeoisie des capitales étrangères. Il s’agit de proposer une éducation de type français - c’est à dire d’une part une éducation laïque bannissant le prosélytisme religieux et politique et d’autre part une éducation exigeante par le système de contrôle des connaissances. S’il existe une priorité financière pour encourager la francophonie, ce sont les écoles, collèges et lycées français à l’étranger qui doivent en bénéficier. Bien entendu, ce système éducatif français à l’étranger doit fournir un excellent enseignement de l’anglais.

Poursuivant la politique actuelle de l’Association des Ecoles Françaises à l’Etranger (AEFE), ces centres scolaires français auront un statut d’écoles privées et payantes. La clarté et l’efficacité des choix financiers seront facilités par l’existence de budgets spécifiques pour l’octroi de bourses. Cette méthode financière ne correspond pas à la tradition de l’école républicaine gratuite, mais elle est la seule réaliste à grande échelle en dehors de France.

L’absence de complexes au niveau financier s’accompagne d’une absence de complexes au niveau des principes d’éducation. Les parents inscriront leurs enfants dans ces écoles pour qu’ils reçoivent une éducation française fondée sur la mixité, la pluralité philosophique et religieuse, une pluralité sociale minimum grâce au système de bourses, une parfaite justice dans le système de contrôle des connaissances et la délivrance des diplômes, une éducation morale et civique selon les principes de la Métropole, et enfin l’apprentissage de l’histoire de France.

Le quatrième élément d’une politique de la francophonie serait l’introduction dans les programmes de l’enseignement supérieur français d’une initiation à l’ethnographie. Cette initiation conduirait chaque jeune diplômé français à bénéficier de deux réflexes: une réflexion sur sa propre culture et l’obtention d’outils pour la compréhension de cultures différentes. En suscitant la curiosité intellectuelle des Français pour les autres cultures, on suscitera chez les autres peuples un respect pour les Français. Le français étant une langue qui étudiée par désir et non pas par obligation, la francophonie se renforcera à base de respect pour la démarche intellectuelle et culturelle des Français vis-à-vis des autres peuples.

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Qu’il le veuille ou non, le coopérant est confronté un jour ou l’autre au débat sur le rôle présent et futur du français dans le monde. Même en pleine Afrique francophone, le fait de ne savoir parler que le français suscitera chez les interlocuteurs nationaux un mélange de déception et de suspicion : déception par l’incapacité de l’assistant technique à faciliter la communication avec d’autres ensembles régionaux (il est rare que pendant ses quelques années en poste à l’étranger, un coopérant ne soit pas amener à participer à une discussion avec des experts non francophones), suspicion de ne pouvoir et de ne vouloir sortir des schémas intellectuels et culturels français.

A titre d’alternative éventuelle à l’anglais et aux autres grandes langues internationales, un intérêt actif pour une langue vernaculaire locale montrerait, de la part du coopérant, sa curiosité pour la culture de ses interlocuteurs et son ouverture d’esprit. Les administrations de certains pays anglo-saxons encouragent leurs agents diplomatiques et de coopération à apprendre d’une façon intensive et rapide la langue du pays dans lequel ils partent en poste, fournissant à ces agents les congés nécessaires et finançant ces formations. Peut-être une telle habitude pourrait entrer dans nos propres mœurs administratives.

 

 

 

 

B - LES RELATIONS ENTRE LE COOPERANT

ET LE POSTE DIPLOMATIQUE

 

La relation entre le coopérant et le poste diplomatique est, par nature, complexe voire ambiguë. Cette ambiguïté en fait la richesse, si elle est gérée professionnellement.

Pour l’Ambassadeur, le coopérant est l’un des agents mis à sa disposition pour renforcer le rôle de la mission diplomatique française en s’insérant dans les circuits administratifs du pays hôte. Le coopérant est un employé français qui doit témoigner de la spécificité française. S’il est mis à disposition du pays étranger, c’est pour apporter le savoir-faire français et favoriser, autant que faire se peut, les intérêts diplomatiques et économiques français. On ne lui demande pas d’interférer dans les affaires bilatérales. Au contraire, il lui est spécifiquement demandé de ne pas être mêlé à ce qui relève de la responsabilité exclusive de l’ambassade.

Si, dans le cadre de son travail, le coopérant fait l’objet de mesures de défiance de la part des autorités locales, le coopérant est assuré du support de l’ambassade. L’Ambassadeur demande à tous les agents français de lui être loyaux. En échange, il leur assure son soutien, allant si nécessaire jusqu’à une démarche diplomatique en cas d’ostracisme des responsables nationaux par manque de confiance envers un technicien étranger.

Un coopérant qui, dans le cadre des responsabilités qui lui sont confiées par l’Etat étranger, prendrait des initiatives avec des autorités françaises, publiques ou privées, sans que ces contacts soient canalisés par l’ambassade aurait une attitude considérée comme inacceptable par le poste diplomatique. Cette réaction est compréhensible : l’une des missions essentielles d’une ambassade est de transmettre en permanence à l’administration centrale un " état des lieux ” de la relation bilatérale, aussi exact, synthétique et exhaustif que possible. Or cet état des lieux ne sera ni exact ni exhaustif si des informations arrivent en France, venant d’un agent de l’Etat, sans que ces informations n’aient été traitées par l’ambassade. Le poste diplomatique a pour mission de coordonner l’ensemble des actions intervenant dans les relations bilatérales, la coopération étant l’une de ces actions.

De son coté, le coopérant peut être amené à avoir un ordre de priorités différent. Il réalise rapidement qu’il a pour mission de servir deux maîtres - ce qui n’est jamais facile. Le coopérant est un agent de l’Etat français et en même temps le serviteur provisoire mais loyal et dévoué d’un Etat étranger. Ayant parfois à défendre un dossier pour le compte du pays d’accueil, il peut penser que l’intérêt de la France serait de s’y intéresser avec sympathie. L’ambassade, selon lui, dépenserait trop d’énergie à ne pas s’impliquer dans certains dossiers et pas suffisamment d’énergie à comprendre la position locale. Il a l’impression que la France, grâce aux coopérants, pourrait avoir un rôle local plus important sans que cela entraîne des moyens financiers supplémentaires. S’il est sollicité par l’ambassade, c’est souvent pour faire comprendre aux autorités locales pourquoi la France ne peut prendre telle demande en considération. Le coopérant ne serait utilisé que pour la transmission de messages à connotation négative - l’ambassade se réservant évidemment le privilège de la transmission des messages conduisant à la satisfaction des parties. Le coopérant soupçonne la mission diplomatique de considérer que le seul moment où il lui est utile est à son arrivée en poste : lorsqu’elle peut transmettre à Paris la satisfaction de l’autorité locale d’avoir reçu une suite positive à sa demande d’assistance.

Enfin, son mode de vie conduit parfois l’assistant technique à penser qu’il a une meilleure perception des mentalités et des opinions locales que les diplomates. Il serait plus proche des réalités du pays partenaire que le personnel de l’ambassade. A tort ou à raison, il lui arrive d’oublier le professionnalisme des diplomates et de privilégier sa propre analyse de la situation locale.

En résumé, les coopérants trouveraient parfois qu’ils sont sous-utilisés ou mal utilisés par leur ambassade. Il est donc utile de comprendre les germes de cette difficulté relationnelle. Bien gérée, cette difficulté peut être source de richesse pour la relation entre la France et le pays partenaire.

 

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L’arrivée en poste

L’envoi d’un coopérant français dans un poste d’assistance à une administration étrangère correspond normalement à une demande formulée par cette administration. Après qu’un Etat étranger ait fait une démarche pour obtenir de la France un expert, cet Etat compte sur cet expert pour défendre au mieux ses intérêts au même titre qu’un fonctionnaire national. L’expert français est recherché pour pallier au manque de savoir-faire des fonctionnaires locaux dans un domaine généralement technique. Il arrive que le gouvernement demandeur soit également motivé par l’idée que la tâche confiée à l’expert sera plus facilement remplie par un étranger que par un "national ” soumis aux tiraillements et aux divisions du pays. Dans tous les cas, le fait que la demande d’assistance ait été formulée auprès de la France traduit presque toujours un geste francophile.

La demande est alors "digérée ” par les services de coopération et d’action culturelle de l’ambassade puis par la Direction de la Coopération Scientifique et Technique du Ministère des Affaires Etrangères et de la Coopération. Si elle est considérée comme justifiée et si elle rentre dans les enveloppes financières disponibles, elle donnera lieu à une recherche de candidats pour le poste considéré. Lorsque la personne choisie arrive en poste, elle bénéficie de la sympathie conjointe de l’administration centrale, de l’ambassade de France et de l’administration étrangère ayant formulé la demande d’assistance. Tel est le schéma de principe.

La réalité n’est pas toujours aussi simple. Le positionnement du coopérant peut être une création de poste recommandée par le service de coopération de l’ambassade à partir d’une demande vague du gouvernement étranger. Ceci arrive pour des conseillers techniques nommés auprès de responsables d’administrations centrales ou auprès d’autorités politiques. Les missions diplomatiques françaises ont le juste souci que les techniciens de haut niveau envoyés auprès des administrations étrangères participent à l’effort de bonne gouvernance du pays receveur. Elles préparent donc pour ces techniciens un positionnement local aussi avantageux que possible, lui permettant d’exercer une certaine influence sur les décisions.

Le fonctionnaire détaché ou l’agent contractuel arrivant en poste peut alors avoir la mauvaise surprise de ne pas recevoir la considération qu’il espérait pour un poste présenté comme prestigieux. Le service de coopération de l’ambassade peut lui-même être surpris : un ministre peut avoir formulé une demande pour un " conseiller ” sans que les services dépendant de ce ministre soient aussi favorables à l’arrivée d’un étranger. Les signes de manque de confiance, voire de suspicion, se manifestent alors rapidement. La situation du coopérant est d’autant plus inconfortable que les dossiers sur lesquels il pourrait travailler et démontrer sa valeur ne lui parviennent pas. Il se tourne vers les services de l’ambassade qui éprouveront évidemment un certain embarras. Ce qui devait être le début d’une belle aventure tourne à la confusion. Le fonctionnaire détaché se met à regretter son affectation d’origine ou les autres possibilités de carrière qui lui avaient été évoquées.

Une telle difficulté dès l’arrivée en poste est un risque inévitable. L’assistant technique ne peut reprocher à l’ambassade d’avoir tenté de valoriser une mission. Eventuellement, il pourra obtenir l’intervention de l’ambassade auprès de l’autorité locale pour obtenir des éclaircissements, mais cette intervention ne résoudra pas le problème de fonds. C’est lui et lui seul qui peut démontrer son utilité et obtenir les responsabilités qui transformeront son séjour en une expérience à la fois utile pour les autres et intéressante pour lui.

L’arrivée en poste, pour un expert détaché auprès d’une administration étrangère dans le cadre d’un accord de coopération culturelle et technique, est toujours un examen de passage par le pays receveur. Que le coopérant soit médecin, gestionnaire d’entreprise publique ou d’établissement scolaire, enseignant, conseiller technique, spécialiste des techniques budgétaires ou du reboisement, technicien des travaux publics, douanier, etc., son arrivée peut être ressentie comme un rappel de l’incapacité du pays à se gérer avec ses propres ressources humaines. Ce pays a eu l’intelligence et le courage de demander une aide extérieure; on ne peut en plus lui demander d’oublier sa légitime fierté. Le technicien étranger est donc immédiatement jaugé pour vérifier sla demande faite auprès du gouvernement français de lui envoyer une assistance technique était justifiée ou non.

Pour avoir une chance de passer avec succès ce premier examen de passage (il y en aura régulièrement), le coopérant fera évidemment comprendre qu’il n’est venu prendre la place de personne. Pour être crédible, ce message est si possible formulé par des attitudes et non par des mots. Le coopérant vient pour apporter un " plus ” et non pour témoigner du mauvais travail des responsables nationaux. Ce " plus ”, avant d’être une participation aux décisions stratégiques du domaine d’activité du coopérant, sera dans un premier temps la réalisation discrète (et si possible souriante!) des tâches techniques et quotidiennes qui lui sont confiées. En d’autres termes, le débat " coopération de substitution / coopération de développement " est trop théorique pour être utile : bien entendu, il y a toujours une place de substitution dans l’action quotidienne du coopérant.

Suite à l’arrivée d’un nouveau coopérant, les conditions de son implantation sont facilement évoquées lors d’une rencontre entre un responsable de l’ambassade et l’autorité locale concernée. Le coopérant a donc intérêt à tenir le service de coopération de l’ambassade informé des conditions dans lesquelles démarrent son activité, même si ces conditions sont bonnes! Permettre à un responsable de l’action culturelle ou diplomatique de l’ambassade et à un responsable gouvernemental du pays hôte de se congratuler à propos de l’arrivée d’un nouveau coopérant ne peut que servir l’intérêt de celui-ci à long terme. Lorsqu’un problème apparaîtra, ces deux personnes auront naturellement tendance à vouloir rétablir les bonnes conditions initiales.

Les relations courantes

Le coopérant rencontrant des difficultés d’intégration dans une administration étrangère aura naturellement tendance à chercher conseils et réconfort auprès des services de l’ambassade. Rencontrer de telles difficultés est un risque inévitable. Contrairement à l’idée reçue, il n’y a pas de pays " faciles ” et de pays  " difficiles ” : tous les pays sont difficiles. Comme il est évoqué plus haut, la psychologie de l’hôte comprend inévitablement une partie relevant du complexe d’avoir dû faire appel à un pays tiers pour accomplir une certaine tâche. Les réactions affectives à la présence d’un étranger dans une structure administrative sont donc difficilement contrôlables. Le risque de manifestation de réactions affectives négatives est une épée de Damocles. Il est présent durant tout le temps de séjour du coopérant.

Les difficultés sont rarement suscitées par des responsables politiques. Un ministre est généralement un homme politique expérimenté et aguerri, habitué à considérer l’aspect positif de chaque situation. Des cadres subalternes auront d’avantage tendance à percevoir la présence du technicien étranger comme une manifestation de leurs propres lacunes. Les risques de jalousie, puis de médisance, puis de calomnies sont donc réels. Or le coopérant est en principe là pour faciliter la vie des cadres nationaux et pour les aider à se préparer à accomplir eux-mêmes la tâche qu’il remplit. Il ressentira fortement et douloureusement ce qu’il considère comme de l’ingratitude à son égard.

Le service de coopération de l’ambassade a la responsabilité d’être informé de ce genre de malentendus et d’aider le coopérant à les surmonter. Le ou les responsables de la coopération, par l’écoute et la discussion, aideront le coopérant à retrouver confiance en lui et à éviter les erreurs de comportement pouvant contribuer à nuire à la bonne relation avec le personnel national. Mais cette assistance de l’ambassade ne peut et ne doit pas devenir une tutelle affective directe. Un coopérant technique en permanence "fourré à l’ambassade" perdra tout capital de confiance de la part des administrations locales. Des questions seront inévitablement posées à ses collègues de travail par les autorités nationales. Si ces collègues confirment l’absence de relations amicales et confiantes avec le coopérant, celui-ci sera rapidement catalogué comme quelqu’un qui ne partagera jamais les préoccupations du pays. Il fera alors l’objet de précautions particulières sur la confidentialité des informations auxquelles il pourrait avoir accès. Il sera surtout suspecté, lorsqu’il exprimera une opinion dans le cadre de son travail, de travailler pour l’Ambassade de France et non pour le pays d’accueil. Les conséquences de telles situations sont doublement dramatiques : le coopérant n’obtient aucun épanouissement dans son travail et notre ambassade est soupçonnée d’ingérence.

Les circonstances ne sont pas toujours aussi mauvaises. La plupart des fonctionnaires détachés dans une administration étrangère ou les agents contractuels embauchés pour accomplir une mission d’aide et de coopération peuvent travailler dans de bonnes conditions. Un écueil inverse du précédent guette alors le coopérant. Il bénéficie d’une si bonne intégration dans le milieu local qu’il en vient à ressentir la présence des services de coopération de l’ambassade comme une tutelle trop lourde. Que ce soit par un reste de "tiers-mondisme ” ou par l’ivresse des responsabilités nouvellement acquises, il aura un parti pris contre les services de l’ambassade et cherchera à faire oublier son origine par ses nouveaux collègues de travail. Non seulement il oubliera de tenir informés les services de coopération de la façon dont se déroule sa mission. Mais il cherchera dans son discours à rabaisser l’image de son ambassade, voire de son pays.

Cette attitude est non seulement injuste et déloyale mais également contre-productive. Le coopérant français doit rester coopérant et doit rester français pour pouvoir pleinement remplir sa mission. La confiance que le coopérant recherche auprès des autorités locales ne sera obtenue que dans la clarté et la démonstration d’une attitude responsable. La France est un pays qui peut s’enorgueillir de générosité dans sa coopération, même si tout naturellement elle attend que cette générosité ne se retourne pas contre elle. Il y a un honneur à être désigné pour remplir une mission de coopération au nom des autorités françaises. Cet honneur est d’autant plus grand que le pays demandeur attend du coopérant qu’il atteste des qualités françaises. Si le coopérant, par ses paroles ou par ses attitudes, renie son statut d’agent de l’Etat français, il perd son aura au lieu de gagner considération et indépendance. Tout coopérant est d’abord un technicien qui témoigne d’un savoir-faire acquis dans un des pays les plus riches du monde et dont les techniques sont parmi les plus sophistiquées. S’il renie ses origines, le coopérant renie son fonds de commerce.

 

Les deux maîtres

Le positionnement du coopérant par rapport à son ambassade n’est donc pas évident. Il l’est d’autant moins que les fonctionnaires de l’ambassade peuvent être placés dans des circonstances les conduisant à demander au coopérant de sortir de sa neutralité et de servir les intérêts de son ambassade avant toute autre considération. La vie d’ambassade est souvent rythmée par des télégrammes parisiens ou des visites de personnalités. L’Ambassadeur ou l’un de ses collaborateurs pourra avoir une patience émoussée face à un ingénieur refusant de dresser un tableau sur la concurrence dans un appel d’offre international important, ou face à un conseiller technique au courant de démarches diplomatiques avec un pays tiers. Dans l’énervement de l’urgence d’un télégramme à faire à Paris, le coopérant peut tomber soit sur le premier écueil décrit ci-dessus - trahir la confiance placée par le pays hôte -, soit sur le second - avoir une attitude non-coopérative vis-à-vis de son ambassade -. La relation entre le coopérant et l’ambassade entre dans une zone de tempête, dont les intervenants ne sortiront indemnes que si les deux parties font preuve de maturité et d’imagination.

Quand une ambassade part en quête de renseignements sur un problème quelconque, elle ne fait que son travail. Un fonctionnaire de l’ambassade peut, dans le souci d’accomplir sa mission, formuler une demande de renseignement ou d’assistance à un coopérant.Dans certaines circonstances, l’absence d’une telle demande ne serait pas crédible! Quand un haut responsable politique de la République visite un pays étranger, il ne pourrait admettre que des agents français payés par le contribuable français refusent de collaborer à la préparation et à l’organisation de sa visite. Les responsables commerciaux d’entreprises françaises mettent parfois un conseiller technique français placé dans l’administration avec laquelle ils négocient en position difficile. Ils peuvent penser, dans le cadre d’une négociation difficile, que le conseiller technique qui n’est pas activement pour l’offre de l’entreprise française est automatiquement un mauvais serviteur des intérêts français.

Le devoir d’assistance du coopérant à son ambassade est aussi incontournable que le devoir d’assistance d’une ambassade auprès des agents de l’Etat français sous sa responsabilité. D’un autre coté, le technicien français en coopération dans une administration étrangère a un code de conduite professionnelle à respecter. L’un des témoignages que l’on attend de lui est de savoir respecter son code de conduite français dans un environnement dont les structures éthiques sont parfois différentes. Qu’il soit responsable pédagogique, médecin, ingénieur ou économiste, il a connaissance d’informations ou il est en situation de prises de décisions à raison de la confiance qu’il a gagnée auprès des autorités locales. S’il trahit cette confiance une fois, il perd respect et influence.

C’est donc vrai : le coopérant doit servir deux maîtres et les possibilités de conflit existent. Le coopérant n’a alors d’autre possibilité que de demander très clairement à être déchargé (temporairement ou définitivement) du dossier ayant créé le dilemme : c’est l’éloge de la fuite. Si sa demande de mise en retrait est faite en dehors de toute dramatisation, l’administration du pays hôte sera respectueuse de cette marque d’impartialité. L’ambassade ne pourra qu’approuver un coopérant ne faisant que suivre les règles d’éthique de la Fonction Publique.

L’une des clés de la réussite du coopérant placé dans de telles situations est l’absence de dramatisation. L’ambassade est mieux informée que quiconque du risque de perte de considération pour un coopérant ayant perdu la confiance de l’administration locale. Mais c’est au coopérant et à lui seul de savoir assumer les responsabilités qui lui ont été confiées tant par l’administration française que par l’administration locale : cette responsabilité comprend la nécessité de savoir sortir au mieux de conflits intérêts entre ces deux tutelles.

Des canaux de communication clairement établis

Les situations de crises sont toujours plus faciles à résoudre lorsque les relations quotidiennes entre intervenants sont saines. L’une des tâches permanentes d’un service de coopération culturelle et technique est d’établir avec les coopérants des relations régulières et harmonieuses. Compte tenu du coût élevé de chaque poste de coopération, le conseiller ou l’attaché de coopération et son équipe doivent avoir une justification actualisée de la présence de chaque coopérant.

Une relation régulière sera donc entretenue. Il ne s’agit pas pour le coopérant de trahir des secrets professionnels mais simplement de vérifier que le déroulement de sa mission correspond aux attentes exprimées dans la définition officielle du poste fixée par les deux gouvernements. C’est le rôle conjoint du responsable de la coopération à l’ambassade et du coopérant d’expliquer aux autorités locales le rôle de telles réunions ou de tels rapports. Pour veiller à ce que les échanges portent bien sur le fonds des actions de chaque coopérant et non pas sur les dossiers quotidiens, les réunions peuvent avoir une fréquence suffisamment longue (pas plus fréquemment que tous les quatre mois). Les rapports écrits doivent rester courts et également espacés (pas plus fréquemment que tous les semestres).

Lorsqu’une ambassade traite avec un coopérant dans le cadre des responsabilités qu’il exerce dans l’administration locale, le coopérant français est traité comme un fonctionnaire du pays hôte ou comme un coopérant technique d’un pays tiers. Les réunions se font dans les locaux professionnels du coopérant et celui-ci fait, s’il l’estime nécessaire, un compte-rendu de réunion à son supérieur dans l’administration locale. L’absence d’ambiguïté est là encore une clé de l’établissement de relations intelligentes. Le coopérant placé dans une administration étrangère n’oubliera pas que cette administration lui demande à la fois:

  1. de rester impartial quand différents intérêts sont en jeu,
  2. de faciliter les relations avec les autorités françaises.
  3. L’existence de contacts officiels et connus entre le coopérant et son ambassade est donc quelque chose de normal et souhaitable aux yeux du gouvernement local.

    En dehors des vieilles terres de la coopération française, il peut arriver que des conseillers ou des attachés de coopération n’aient pas eu l’occasion d’apprendre l’art délicat de la gestion de coopérants. Mais dans les anciens pays " du champs ”, cette relation entre les coopérants et leur ambassade est généralement bien rodée. Les responsables de la coopération et de l’action culturel ont souvent une longue expérience pratique du travail avec des coopérants ainsi que de la conception et de la conduite d’une politique de coopération. Dans cet environnement, les coopérants ont le sentiment d’une unité de l’action française.

    *

    La coopération technique est supposée contribuer à  la bonne gouvernance des pays partenaires. La bonne gouvernance  est supposée aller dans le double sens de la démocratie et de la rigueur dans la gestion des affaires publiques. La démocratie et la rigueur sont supposées correspondre a priori aux intérêts de la France dans sa relation avec ses partenaires. La coopération technique n’est que l’un des instruments de la diplomatie, mais il n’est pas le plus facile à manier.

     

     

     

    C - LE COOPERANT ET LA POLITIQUE

     

    Le coopérant, quelle que soit sa responsabilité professionnelle, est concerné par la politique menée par son pays d’accueil. Sa présence elle-même est le résultat d’une démarche politique : un pays indépendant et souverain, libre d’établir des relations amicales ou inamicales avec tout autre pays, a décidé de solliciter les autorités françaises pour obtenir la mise à disposition de techniciens français. Cet Etat aurait pu s’adresser à une organisation multilatérale, à un autre pays européen, au Canada ou aux Etats-Unis, etc.. Pour une raison qui lui est propre, il a décidé de s’adresser à la France. Il sait pourtant qu’il n’est pas anodin de confier ses enfants à un enseignant étranger, ses malades à un médecin étranger, l’étude de ses dossiers à un technicien étranger, etc. Il faut du courage pour qu’un responsable politique - qui est souvent né dans un environnement encore colonial - décide de demander à un pays tiers de palier au manque de qualification des ressources humaines nationales.

    Le risque politique est inévitable

    Puisque sa présence est l’une des conséquences directes d’une démarche diplomatique, le coopérant subit toutes les conséquences - positives et négatives - des changements qualitatifs de la relation bilatérale entre la France et le pays partenaire. Ces changements peuvent apparaître très futilement dans la façon dont le coopérant est traité par le commerçant chez qui il fait ses courses ou bien dans le ton avec lequel ses collègues de l’administration locale s’adressent à lui. Une jovialité nouvelle ou au contraire une ignorance soigneusement manifestée sont des signes manifestant une modification du prisme par lequel le coopérant français est regardé. Compte tenu de l’influence de la télévision sur les comportements et du contrôle relativement généralisé des médias par les autorités gouvernementales, aucun coopérant, quel que soit son lieu d’affectation et de vie, n’est totalement immunisé contre le risque politique.

    La politique française dans le monde est traditionnellement une politique favorisant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et refusant l’alignement ou le non-alignement systématique . Il est rare qu’elle fassl’objet d’une réaction d’hostilité rejaillissant sur les coopérants et les citoyens français vivant dans un pays tiers. Mais les cas existent - outre les manifestations de xénophobie généralisée - et l’attitude du coopérant doit alors être très claire malgré sa difficulté spécifique : il est totalement solidaire de son pays, il est sous les ordres de l’ambassadeur et de ses représentants, en même temps il se distingue du personnel de l’ambassade. Pour comprendre ce problème, prenons-le à l’envers : les cas d’euphorie diplomatique.

    Une visite du Président de la République française, surtout si elle est l’occasion de gestes ou de déclarations lourds de portée populaire, peut créer un climat d’euphorie diplomatique. La France est alors le pays mythique des droits de l’homme et de la défense des minorités. Les Français - surtout s’ils sont diplomates ou coopérants - deviennent tous les représentants de cette France universellement appréciée. Et pourtant, le coopérant se doit en de telles circonstances d’adopter une attitude d’équanimité dans sa vie professionnelle comme dans ses relations avec les nationaux et les résidents locaux originaires de pays tiers. Il ne s’agit pas de s’empêcher de participer à la joie générale, mais il convient de se protéger de tout triomphalisme pouvant être interprété - même à tort - comme l’arrogance de l’étranger croyant tenir " le haut du pavé ".

    La même attitude, inversée, devra prévaloir en cas de refroidissement diplomatique. Si des émeutes éclatent, si un incident diplomatique entre la France et le pays partenaire conduit les responsables politiques locaux à montrer par des gestes symboliques (annulation de contrats d’entreprises, annulation de visites, déclarations inamicales à la presse, etc.) leur mauvaise humeur, alors le coopérant doit également jouer un rôle de volant d’inertie. Aussi longtemps qu’il ne reçoit pas d’ordre inverse de l’ambassade, il continuera son travail tout en s’attachant à ne pas commenter publiquement (et en privé avec prudence !) des événements dont il n’est pas directement partie prenante. Son objectif n’est pas de faire la preuve qu’il est indispensable - il s’agirait d’un jeu idiot dont on sort souvent perdant -; l’objectif est de faire sans relâche la démonstration que la coopération française n’a pas pour objet premier se servir la diplomatie française mais d’aider les peuples partenaires à résoudre leurs difficultés. La coopération servira la diplomatie si la coopération est faite avec le double souci de l’humilité et du professionnalisme et non pas si la coopération est gérée comme une arme permettant un chantage au développement.

    Une crise entre la France et le pays partenaire peut conduire au départ forcé du coopérant. Celui-ci se rappellera alors ce que savent le diplomate et le politicien professionnels : les brouilles éclatent, se résolvent, puis s’oublient. Tout mouvement d’humeur individuel, lorsque la raison d’Etat est en cause, ne fait de tort qu’à celui qui l’exprime, pas à celui qui le subit. Le métier de la coopération suppose un certain fatalisme vis-à-vis de la raison d’Etat : celle-ci vous a conduit dans tel pays, elle peut vous en faire partir. Il existe d’ailleurs dans l’administration française une tradition de solidarité dans de tels cas. C’est au coopérant de convaincre son environnement que nul n’est indispensable et de remercier ses correspondants nationaux pour l’expérience humaine et professionnelle qu’il a pu vivre - même si elle se termine prématurément.

    *

    Les occasions d’interpellation par le politique dans le cours d’une mission de coopération sont donc nombreuses. Le coopérant français est porteur d’un message : la France apporte des moyens de développement à des pays qui lui en font la demande quand ces moyens contribuent à ce que l’on appelle la bonne gouvernance. La présence du coopérant n’est donc pas neutre et à ce titre peut être considérée comme provocatrice.

    La bonne gouvernance a été définie plus haut comme l’intégration d’une démarche écologique dans une politique de développement. La démarche écologique est celle qui n’obère pas les chances du futur pour résoudre un problème du présent. A contrario, une mauvaise gouvernance se manifestera par l’exploitation excessive de ressources naturelles, par une urbanisation sans règles et sans planification, par le financement de dépenses courantes par des emprunts à long terme, par l’embauche trop lourde ou/et sans transparence d’agents de la fonction publique, par des investissements de prestige, etc.

    La bonne gouvernance suppose que l’éducation scolaire encourage l’ambition individuelle en même temps que le devoir de solidarité, que le métier de politicien ne soit pas le plus valorisant mais que l’agriculteur, le créateur d’entreprise et l’artiste se partagent la reconnaissance sociale, que le détournement de bien public soit systématiquement jugé comme un crime et puni comme tel. La bonne gouvernance est d’abord un état d’esprit. L’éthique sociale devrait être telle que le report de la charge du développement d’aujourd’hui sur les générations futures soit considéré comme une faute ridicule. En terme d’administration publique, la bonne gouvernance suppose, pour nous Français, trois qualités : efficacité dans l’application des règlements, respect pour chaque citoyen et coût budgétaire transparent.

    Les sociétés occidentales ont géré sur deux siècles leur transformation en sociétés industrielles puis en sociétés de services qualifiés. Elles sont donc bien placées pour connaître les conditions et les risques du développement économique. La relation avec l’ancien monde colonisé est difficile parce que la responsabilité des distorsions coloniales et la constatation de vrais gâchis dans les décennies qui ont suivies les indépendances s’ajoutent à la différence d’expérience historique.

    Le coopérant est porteur de toutes les contradictions. Il est le descendant du paysan français transformé en mineur puis en informaticien. Il est le successeur du militaire colonial chargé de réprimer une révolte et du missionnaire/médecin prêt au sacrifice de sa vie par solidarité universelle. Il est le grand frère que l’on appelle à l’aide après avoir essayé de se débrouiller seul. Il est le spécialiste rémunéré par autrui. Il est celui que l’on aimerait voir échouer pour démontrer qu’il n’y a pas d’inégalité de compétence. Il est celui qui a été recruté pour son savoir-faire et non pour ses liens familiaux. Le coopérant est celui dont on attend une contribution en faveur de la bonne gouvernance, mais que l’on surveille pour savoir s’il va tomber dans le piège de l’immixtion ou de la condescendance.

    Comment limiter le risque ?

    L’immixtion guette le coopérant motivé et enthousiaste ; la condescendance guette le coopérant techniquement compétent et respectueux de sa science. Dans les deux cas, le danger d’une dégradation des rapports avec l’environnement professionnel est proche. Que faire pour que l’enthousiasme, la compétence, le respect de la démarche scientifique, la sincère volonté d’aider à satisfaire aussi bien que possible les priorités d’aujourd’hui tout en contribuant à un avenir meilleur, ne conduisent pas à l’accusation de " vouloir faire de la politique " ?

    Cette question n’est pas théorique. Plusieurs circonstances peuvent provoquer une implication involontaire du coopérant dans les arcanes du politique – arcanes imprévisibles et incontrôlables pour un amateur, étranger de surcroît :

    Quelle conduite adoptée en cas de changement pour motif politique de la personne représentant son autorité de tutelle? Le malaise est inévitable s’il existait une bonne relation avec le prédécesseur. Cette relation pouvait inclure de la confiance et éventuellement de l’amitié tout en étant totalement apolitique. Le changement de patron, même si le nouveau n’a pour seul défaut apparent que d’être différent du précédent, est alors source d’inconfort. L’inconfort du coopérant n’aura d’égal que celui ressenti par le nouveau responsable à l’égard de techniciens étrangers normalement irréprochables mais suspects de collusion avec l’équipe précédente. Que faire en pareil cas ?

    Que faire encore si, pour une raison connue oobscure, le coopérant placé auprès d’un correspondant local ou sous la responsabilité hiérarchique d’un responsable local est rejeté par celui-ci ? Les affinités ou les inimitiés comprennent une part d’alchimie difficile à expliquer. Malgré sa bonne volonté, malgré les conseils et les interventions de l’ambassade, le coopérant peut être amené à constater qu’il ne communique pas avec son correspondant et que celui-ci a, en permanence, une attitude jugée hostile.

    Inversement, le coopérant peut, pour des raisons précises ou par simple manque de compatibilité des caractères, ressentir un manque de respect pour son homologue ou son supérieur hiérarchique local. Pendant plusieurs mois, il s’efforce à contrôler ses sentiments mais son manque de considération finit par être plus fort que sa volonté d’adaptation. Doit-il adopter un profil aussi bas que possible en attendant la fin contractuelle de son séjour? Doit-il provoquer une mutation administrative (de son correspondant ou lui-même) ? Doit-il en parler ou doit-il se taire ?

    Au delà des sentiments pour les personnes, le coopérant peut sombrer dans un sentiment d’inutilité – sentiment fréquemment lié à l’absence de manifestation du sens de l’Etat chez ses partenaires locaux. Le coopérant est, par définition, une personne en poste pour un temps limité; il a donc une notion forte du temps qui passe. Cette situation particulière alliée à la culture européenne font que le coopérant sait combien est importante pour le développement une mémoire collective qui intègre les leçons de la vie politique. S’il ne trouve pas chez ses interlocuteurs une capacité de réflexion sur les notions de progrès ou de marasme au regard du bien commun ; s’il a le sentiments que le goût du pouvoir, légitime chez tout militant politique, ne cache qu’un arrivisme personnel sans projet de société ; s’il considère que l’assistance étrangère n’est tolérée que par inertie ou par intérêt ; s’il observe que les besoins les plus fondamentaux de la population - un système de santé pour les enfants, des équipements de base pour les écoles, la sécurité pour l’innocent - ne sont pas pris en compte par des responsables politiques au train de vie injustifié ; alors la question de fond se pose : faut-il rester ou partir? Faut-il dénoncer ou bien espérer en silence ?

    La politique fait partie de l’environnement du coopérant. Beaucoup de ceux qui échouent dans leur mission " tombent " pour avoir été emporté dans une ambiance politique incontrôlable. Le politique n’est pas supposé être le domaine du coopérant et pourtant il y est systématiquement confronté.

    Des cycles de formation accélérée avant les départs en mission permettraient peut-être de faciliter le rapport du coopérant au politique. Les missions de coopération, les permanents des associations, les " anciens " dans le pays méritent d’être interrogés et écoutés. Mais c’est essentiellement par lui-même que le coopérant est appelé à découvrir les règles qui lui permettront d’être efficace, lucide et prudent.

    1) Importance de l’ardeur au travail

    La demande, par une administration, d’une assistance technique étrangère suppose du courage. Cette demande reflète la prise de conscience que les ressources humaines nationales sont insuffisantes pour maîtriser tous les aspects du développement. Au lendemain des indépendances, la constatation de cette insuffisance pouvait passer comme l’organisation d’une transition. Quelques décennies plus tard, elle passe comme la constatation d’un échec. Il n’est donc pas anodin pour un responsable politique de transmettre la demande d’assistance de son administration nationale à une administration étrangère. Qui plus est, il n’est pas toujours possible à l’administration française de soumettre à l’administration partenaire plusieurs dossiers de candidatures individuelles. Il est encore plus exceptionnel que le candidat retenu puisse rencontrer ses futurs patrons avant son départ définitif en mission. L’acte de confiance posé par le pays demandeur est donc important. S’il y a une erreur que les organismes de coopération ne peuvent pas se permettre, c’est d’envoyer des personnes incompétentes et non sérieuses.

    Toute personne a sa propre personnalité qui peut être plus ou moins appréciée par son environnement. Mais le "rigolo" qui considère la coopération comme un temps d’inactivité professionnelle et qui ne manifeste pas une conscience professionnelle et le respect des temps de travail déconsidère plus que lui-même. Il fera passer l’organisation qui l’a envoyé, l’administration française et l’ambassade comme indignes de la confiance placée en eux par le pays partenaire. Une véritable ardeur au travail est donc la condition première pour que le coopérant soit accepté par l’environnement étranger qui l’accueille. Elle n’est pas suffisante pour se faire accepter. Mais elle est une condition nécessaire pour que les inévitables difficultés mineures apparaissant lors d’une cohabitation professionnelle de plusieurs mois ou de plusieurs années ne deviennent pas des problèmes. Surtout si le coopérant est jeune - ce qui, dans de nombreux pays, est un handicap pour celui qui a vocation à donner des conseils ou du moins être une référence - la quantité de travail qu’il fournit permettra de faire contrepoids à son manque d’expérience. Les pays bénéficiaires de la coopération technique française ont toujours, malgré leur mauvaise situation économique, des cadres ayant reçu une formation supérieure. Ceux-ci, surtout s’ils sont fonctionnaires, ont un niveau de vie nettement inférieur à celui de leurs collègues occidentaux. Chacun réalise que les conditions locales ne sont pas comparables et que la différence de niveau de vie est inéluctable. Il n’est pas vraiment nécessaire de souligner par le laxisme professionnel la différence des conditions matérielles entre le jeune coopérant européen et le cadre national expérimenté.

    2) Parler à tous

    Toute société possède des règles de comportement, certaines de ces règles tendant à réduire la fluidité des relations sociales. Les classes sociales, la langue, des conflits ethniques, les engagements politiques, le niveau d’éducation, la responsabilité professionnelle, etc., sont souvent autant de prétextes rendant plus ou moins difficile la communication entre individus. La division entre nationaux et étrangers n’est pas la moins profonde. Le coopérant transplanté dans une nouvelle société est rapidement confronté à ces clivages. S’il est d’une nature excessivement conformiste, il risque de réduire pendant son séjour son champ de rencontres humaines à un même milieu. Sa vie privée n’appartenant qu’à lui, il ne ferait que passer à coté d’occasions d’enrichissement et de plaisirs; mais sa vie professionnelle risque également d’en souffrir.

    Le regard porté sur un étranger crédité d’une expertise particulière, sans avoir fait ses preuves dans le pays, est obligatoirement un regard critique : c’est une loi. Le besoin des correspondants dans le pays partenaire de porter un jugement réducteur sur le coopérant s’exprime par une appréciation sur sa compétence professionnelle et sa sociabilité. Avec le temps, les critères d’évaluation s’affineront; mais la tendance critique demeure. Elle permet de se convaincre que le technicien étranger - enseignant, conseiller technique, CSN, etc. - n’est pas parfait et donc ne met pas en cause la société locale. Si les qualités professionnelles du coopérant ne sont pas convaincantes, un manque de sociabilité déterminerait son rejet par ses correspondants locaux. Si les capacités professionnelles sont, au contraire, évidentes, une faille dans la capacité à communiquer avec toutes les catégories de la population sera utilisée pour réduire le coopérant à un mercenaire de passage.

    La solidarité nationale joue systématiquement contre l’étranger. En conséquence, une apparente bonne relation avec son homologue local ne fera pas pardonner un vide relationnel en dehors du cadre le plus étroit de la mission professionnelle. Le chauffeur, la secrétaire, l’agent d’entretien, le collaborateur sans technicité, les collègues nationaux sont des personnes qui parlent entre elles et feront connaître leur opinion sur le cérant français au responsable local auprès duquel il a été placé. Si, dans la vie quotidienne, la communication entre le coopérant et ces personnes " sans intérêt " est considérée par les nationaux comme imprégnée de préjugés chez le Français, alors les préjugés sur le Français seront déterminants.

    Des coopérants qui vivent entre eux ne font évidemment de mal à personne, sauf à eux-mêmes. Ils se conduisent comme des travailleurs immigrés, non comme des coopérants.

    3) Ne pas critiquer une personne pour ses opinions politiques

    Un coopérant n’est pas supposé rester incolore et inodore sur tous les sujets touchant la vie politique du pays dans lequel il travaille Mais en tant qu’agent de la fonction publique, il doit respecter le traditionnel devoir de réserve. En tant qu’étranger, il doit pratiquer une retenue verbale relevant à la fois de la décence et de la prudence.

    La tentation est grande de s’accorder, à l’étranger, des libertés de propos et une rapidité de jugement que l’on ne s’autoriserait pas en France. Parce que l’on est professionnellement sans véritable hiérarchie disciplinaire. Parce que le statut d’expert suppose que l’on s’exprime. Parce que le coopérant sans longue pratique considère la différence des mœurs politiques entre son pays d’accueil et la France comme une différence de niveau culturel. Parce que le travail du coopérant le conduit souvent à avoir une relation personnelle plus étroite que le diplomate avec des fonctionnaires ou des militants politiques du pays partenaires. Parce que des années de présence ont conduit à se passionner pour le sort du pays dans lequel on travaille. Toutes ces raisons se conjuguent parfois pour conduire le coopérant à exprimer des jugements critiques et partisans sur des responsables politiques locaux. Les dangers de dérapage sont alors grands.

    Le coopérant envoyé dans une administration étrangère est un exemple proposé et mis à disposition par l’administration française : il serait donc un comble qu’il soit un contre-exemple favorisant les divisions internes du pays partenaire ! L’idée qu’un coopérant envoyé directement ou indirectement par l’administration française soit, par son attitude et ses discours, le militant d’une cause politique locale contre une autre est contraire au principe même de la coopération.

    Le bavardage politique est, de plus, imprudent. Alors que le coopérant n’est, en France, qu’un citoyen parmi des millions d’autres, son statut d’étranger et d’expert relevant directement ou indirectement de l’administration française font que ses opinions seront naturellement retenues et souvent reportées par ses interlocuteurs locaux. Pour se gausser de l’attitude d’un étranger ne comprenant rien aux mentalités locales ou pour se vanter du soutien d’un expert étranger, le bouche à oreille fera vite circuler les remarques d’un coopérant sur un homme ou un programme politiques

    Il n’est pas toujours possible de se réfugier dans le silence. Mais il est souvent judicieux d’être, dans une conversation sur la politique locale, celui qui défendra l’absent esquinté. Si les interlocuteurs du moment connaissent le sérieux professionnel et le rationalisme du coopérant, ils seront impressionnés par le respect manifesté par l’ami-étranger pour un homme politique national. Ce respect ne signifie pas soutien des idées mais reconnaissance du droit d’expression et prises en compte des qualités existant chez beaucoup de militants. Défendre un homme politique critiquable peut être un rappel de nos principes démocratiques et la manifestation d’un respect pour la classe politique du pays hôte – et donc pour toute la nation.

    4) Seule opinion professée : le sens de l’Etat

    Malgré le devoir de réserve allié à un impératif de prudence, un coopérant n’est pas incolore ! Il ne peut lui être demandé de manifester de l’empathie pour un responsable local travaillant exclusivement pour lui-même, sans ambition pour son Etat.

    Le coopérant est le prêt d’un état à un autre état. Quel que soit son domaine d’expertise, le gouvernement français finance directement ou indirectement sa mission pour qu’il participe au renforcement d’un autre Etat en vue de permettre à celui-ci d’améliorer le bien être de la population. Il ne peut donc y avoir d’ambiguïté sur le contexte culturel dans lequel s’inscrit la travail du coopérant.

    Pour un Français, la notion d’Etat est forte et concrète. De même qu’une société commerciale acquiert une personnalité juridique distincte de ses actionnaires, de même l’Etat est l’entité indissoluble dont chaque citoyen est actionnaire. Cet actionnariat exclut tout pouvoir d’appropriation – que la volonté d’appropriation soit pour soi-même ou une fraction si grande soit-elle des actionnaires/citoyens -. Etant une entité indépendante de ses membres, l’Etat a des représentants, supposés capables de s’exprimer, d’instruire, d’agir, de juger non plus en tant qu’actionnaires/citoyens mais en tant que porte-parole d’un tout indivisible. Le représentant de l’Etat qui oublie le tout pour ne représenter qu’une partie ne travaille plus dans le cadre de sa mission publique.

    Le coopérant n’a pas reçu de mandat de représentation de l’Etat français - à la différence du diplomate en mission -. Sa mission à lui est de porter un témoignage engagé de la richesse du concept d’Etat. Là où le diplomate ne peut que montrer ce qu’il est, le coopérant peut militer - dans les limites de son statut d’étranger - pour la reconnaissance de la notion d’Etat par le pays dans lequel il travaille. La défense du concept d’Etat et des implications de ce concept est probablement la seule opinion politique entrant dans le cadre d’une mission de coopération. Mais il s’agit là d’une liberté ouvrant des perspectives vastes et complexes au travail du coopérant.

    Le respect pour l’Etat se distingue du nationalisme en ce sens que le premier fait référence à cette entité nouvelle partant des individus mais n’existant que comme communauté, alors que le nationalisme fait référence a contrario à ceux – individus ou groupes – qui ne font pas partie de la communauté. Le concept d’Etat relève de l’immanence, celui de nationalisme relève de l’exclusion. Il est difficile de vivre un double nationalisme, il est moins contradictoire de respecter la cohabitation des Etats et de travailler au développement de leurs relations. Le coopérant français n’a pas vocation à devenir un militant nationaliste de son pays d’accueil. Il a vocation à témoigner du service de l’Etat en France et du service de l’Etat auprès duquel il travaille. Les conflits d’intérêts posent des problèmes techniques dont nous avons parlés et pour lesquels des solutions existent. Mais il n’existe pas a priori de conflit de principe dans le fait de travailler pour deux Etats.

    La critique – impérativement respectueuse dans les formes – par un coopérant de son homologue ne manifestant pas de sens du devoir à l’égard de son Etat peut être justifiée. D’autant que la coopération française se donne aujourd’hui comme objectif la promotion de la bonne gouvernance. Sanctionner une opération de coopération technique ne permettant pas un renforcement de l’Etat partenaire est une obligation aussi bien au regard des principes que de l’efficacité financière de notre programme d’assistance technique. Le coopérant ne peut se taire. La difficulté est évidemment de savoir manifester sa critique .

    Partager ses doutes avec des responsables de l’ambassade est alors une précaution judicieuse. Outre que le diplomate ou le gestionnaire de la coopération peuvent émettre des remarques utiles, les informer du manque d’efficacité d’un projet de coopération est un devoir pour l’assistant technique.

    De plus, la force de l’exemple ne doit pas être sous estimée et l’attitude du coopérant peut interpellé et positivement influencé l’homologue local peu sensible à l’intérêt public. Les possibilités d’exprimer le sens de l’Etat apparaissent régulièrement. Elles permettent à l’expert étranger de faire une démonstration de la primauté du service de l’Etat sur l’intérêt personnel. Il ne s’agit pas de se donner le ridicule d’un nationalisme d’adoption. La question est simplement un problème d’ordre des valeurs : pour unagent du service public, qu’il soit fonctionnaire ou bien salarié d’une entreprise privée ayant reçue la concession d’un service public, l’intérêt communautaire est le seul critère de jugement définitif.

    5) Accepter le malaise en cas de changement politique

    La demande d’assistance technique ayant conduit à la présence du coopérant a été faite par une administration étrangère sous le patronage d’une autorité politique. Lorsqu’il arrive en poste, le coopérant s’imprègne d’au moins trois types de paramètres : ceux relatifs à sa mission professionnelle, ceux relatifs à la population du pays, ceux relatifs au climat politique. S’il est à l’aise dans son travail, cela sous-entend qu’il est à l’aise avec l’environnement politique dans lequel il travaille. Il ne s’agit pas d’un accord avec un programme ou des pratiques de gouvernement, mais simplement d’une relation agréable et confiante avec les responsables politiques en place.

    Une campagne électorale est déjà l’occasion de quelques ambiguïtés. L’équipe politique en place cherche naturellement le soutien des structures administratives. Les coopérants étant les symboles de puissances étrangères, il serait flatteur de les croire favorables à une reconduction du gouvernement en place. Le contexte favorise les vœux de continuation des habitudes relationnelles déjà établies. De son coté, le coopérant peut penser qu’il se verrait bien poursuivre sa mission avec une équipe gouvernementale qui n’est probablement pas parfaite mais a le mérite d’être connue.

    Un changement de responsable politique par suite d’un changement d’équipe gouvernementale est donc souvent la source d’un traumatisme. L’ironie de la situation vient de ce que les nouveaux responsables sont eux-mêmes mal à l’aise avec les coopérants. Ceux-ci sont vus comme des étrangers supposés être au service du pays mais néanmoins recrutés par l’ancien gouvernement hors des circuits de la fonction publique locale.

    Il est de tradition, lorsqu’une nouvelle équipe politique s’installe aux commandes, que les ambassadeurs sollicitent une audience protocolaire auprès des nouveaux ministres. Dans les pays de coopération, notre ambassadeur en profite pour évoquer les actions en cours avec le département ministériel concerné. Il propose au nouveau responsable l’occasion d’exprimer, s’il le souhaite, quelques idées fortes sur le fonctionnement de l’assistance française. Cet entretien est évidemment important pour estimer les chances, aussi bien du personnel de l’ambassade que des coopérants, d’installer des relations professionnelles sérieuses avec le nouveau gouvernement.

    Lorsque sa fonction le rend proche de la personne d’un ministre ou d’une personnalité mise en place à l’occasion d’une alternance politique, le coopérant peut de manière informelle remettre sa position en jeu. Discrètement mais clairement, il offre à sa nouvelle tutelle politique la possibilité de renégocier les objectifs de sa mission. Le terme annuel de la plupart des missions de coopération, au delà de la période initiale de deux ans, rend l’échéance contractuelle suffisamment proche pour éviter, en principe, qu’un nouveau responsable ne demande le remplacement d’un coopérant avant la fin de son contrat. Mais les nouvelles autorités peuvent souhaiter que des modifications soient immédiatement apportées aux termes de références des coopérants techniques laissés à leur disposition.

    Un changement de gouvernement exprime un changement de priorités politiques - ce qui implique naturellement un nouvel ordre de priorités techniques pour les responsables administratifs. Pour éviter qu’aux yeux d’un ministre les experts et techniciens étrangers apparaissent comme moins respectueux des décisions gouvernementales que les fonctionnaires nationaux, il est bon de faire savoir, dès la formation du gouvernement, que les coopérants français sont en attente des nouvelles orientations devant encadrer leurs missions.

    Cela étant, du temps est généralement nécessaire pour que les relations personnelles deviennent confiantes. Un malaise peut exister pendant les premiers temps de la nouvelle cohabitation : ce malaise doit être accepté comme l’expression de l’attente du coopérant d’instructions nouvelles ou confirmées. Il est également la manifestation du respect dû par les collaborateurs techniques à un nouveau responsable ayant besoin de temps pour prendre connaissance des dossiers.

    6) Train de vie et activités parallèles

    Un coopérant n’est pas un missionnaire ni un ascète. C’est un professionnel à double compétence : dans un domaine technique et dans la communication avec un environnement culturellement différent de son environnement d’origine. Ce besoin de double compétence fait que les bons coopérants ne sont pas excessivement nombreux. La coopération est un domaine dans lequel les salaires sont souvent d’un bon niveau et permettent un style de vie qui, sans être luxueux, est très supérieur à celui des fonctionnaires locaux avec lesquels le coopérant est appelé à travailler. Pour le coopérant, cela n’est ni anormal ni désagréable. Mais cette situation requiert de savoir gérer cet écart de façon à ce qu’il ne devienne pas un problème.

    Le salaire exact de l’expert étranger n’est pas connu de ses collègues locaux. Mais ils savent faire la différence entre celui qui reçoit un salaire " d ’expatrié " et celui qui reçoit simplement l’indemnité d’un volontaire donnant son temps et son expertise sans contrepartie financière. Dans le premier cas, la solution consistant à vivre dans une simplicité exagérée n’a guère de chance d’entraîner de vives sympathies : cela serait considéré comme l’attitude d’un travailleur immigré économisant aux dépens de l’économie locale. Dans le cas du volontaire recevant une simple indemnité, une attitude sacrificielle ne serait pas comprise puisque ce qui est sacrifice pour le français correspond le plus souvent à une situation normale pour le fonctionnaire local. Le rapport avec l’argent doit donc être naturel , c’est à dire discret en parole et sans manifestation de contraintes dans les comportements.

    Cela étant, le coopérant sera toujours considéré, à la ville ou dans le village où il vit, comme un privilégié. Cette situation pose un problème de communication. Le français coopérant est supposé riche parce qu’il est français et parce qu’il a des compétences techniques qui expliquent pourquoi son pays est riche. Aux yeux d’une partie de la population du pays hôte, il est " normal " que le coopérant puisse avoir une vie sociale réservée aux nantis et à ceux qui ne seront jamais atteints par les drames nationaux. Tout en étant a priori sympathique, le coopérant ne peut être tout à fait un ami. Il est d’une classe privilégiée à la fois par son niveau de vie, par sa connaissance du monde et par son indépendance administrative et politique à l’égard du pays hôte. Qu’il y ait une famine, un cyclone qui détruise sa maison ou même une fin de mission prématurée, le coopérant fait partie, aux yeux des nationaux qu’il fréquente, des privilégiés de la vie . Un Etat-Providence l’a envoyé là sans que l’on ne connaisse son passé. Ce même protecteur étranger le rémunère en attendant de lui proposer un autre poste. Le rêve !

    Ce regard des nationaux sur le coopérant ne créé pas nécessairement de difficulté. Mais il peut susciter des sentiments dangereux en cas de tensions. Quelques précautions sont à prendre, au delà du naturel évoqué ci-dessus. Il est souvent utile de faire comprendre (avec discrétion et humilité!) à son environnement professionnel local que l’on est conscient des privilèges liés au statut de la coopération. Ce statut est, certes, le résultat de la chance mais également de beaucoup de travail… L’expression d’une certaine générosité, par du temps donné, ne pourra que renforcer la démonstration.

    7) La corruption : sujet tabou ?

    Il est rare qu’un coopérant en mission n’entende pas parler de problèmes de corruption. Il peut lui arriver d’être directement témoin de la rémunération de fonctionnaires ou d’hommes politiques par des agents économiques. Un coopérant peut également être sollicité, contre promesse de rémunération, pour orienter une décision ou pour servir d’intermédiaire ès d’un responsable local.

    Dans ce dernier cas - lorsque le coopérant est au contact direct du phénomène de corruption -, l’attitude à avoir est simple : le refus doit être tout à la fois clair et discret. Le scandale ou les cris d’orfraies, de même qu’une attitude ambiguë fondée sur l’absence de réponse, n’apportent rien de positif. Que le coopérant se considère comme un juste outragé ou bien qu’il s’impressionne de sa propre importance, ces deux attitudes ne peuvent que nuire à la continuité de sa tâche. Par contre, le refus courtois, immédiat et sans commentaire renforceront la stature professionnelle et morale de l’assistant technique. L’interlocuteur doit avoir la double conviction qu’il est inutile de revenir à la charge et que l’épisode ne sera jamais abordé par le coopérant. Celui-ci doit effectivement assurer une discrétion totale, même à l’égard de ses supérieurs.

    L’attitude à l’égard de la corruption est plus difficile à définir lorsque l’on parle des autres. Que la corruption soit un fait courant de la vie politique locale ou qu’elle concerne tel responsable administratif ou politique, elle devient un sujet de conversation. Tout le monde, coopérants compris, est invité à s’exprimer sur le sujet. Quel doit être le discours du technicien français envoyé pour promouvoir la bonne gouvernance ?

    Le point de vue de l’auteur est en faveur, là aussi, de la discrétion. Le responsable local ne sera pas impressionné par les déclarations enflammées d’un étranger. Il sera plus sensible au discours clair et ferme sur l’éthique de l’homme politique et du fonctionnaire si le coopérant reste un ami discret connaissant la faiblesse de chacun.

    Au delà du comportement individuel, le cadre constitutionnel et la jurisprudence ont évidemment un rôle à jouer au regard de la corruption. Dans la théorie du développement, un état démocratique et responsable serait une entité offrant la possibilité, à l’intérieur de frontières nationales :

  4. pour le peuple de choisir des représentants qui décideront des règles ;
  5. pour les chefs politiques de respecter ces règles en s’appuyant sur une administration compétente et honnête, tout en obtenant la durée pour la réalisation de leur tâche ;
  6. pour le juge de veiller sans entrave au fonctionnement des règles.

Lorsque ces conditions sont réunies, la corruption peut encore fleurir. Mais elle est combattue et freinée. Le coopérant, prêt d’un pays à un autre pays, est supposé être un facteur de renforcement de ce type d’état démocratique et responsable.

Le coopérant ne doit être effrayé par la politique. Qu’il le veuille ou non, il y baigne. Les règles comportementales pour éviter d’en être victime sont relativement strictes et précises. Bien intégrées, celles-ci permettent une amplification du rôle bénéfique joué par le technicien étranger.

 

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CONCLUSIONS

 

Le coopérant participe directement au dialogue des cultures. Son comportement contribuera à promouvoir ou au contraire à rétrécir ce dialogue.

S’il n’est pas intimement intéressé par l’échange entre individus de civilisations différentes, il est dans son intérêt de limiter son engagement professionnel à l’environnement offert par son pays d’origine. C’est, après tout, le choix de la quasi-totalité de l’humanité !

Si par contre il voit le bénéfice pour toutes les parties concernées d’un engagement professionnel au service d’une communauté dont les coutumes sont différentes de celles dans lesquelles il est né, alors il peut envisager un engagement dans la coopération.

Il lui restera à s’assurer qu’il y est prêt. Le dialogue des cultures n’est possible qu’entre interlocuteurs ayant conscience de leur culture personnelle. Le coopérant doit pouvoir exprimer et justifier ses valeurs d’origine pour pouvoir les mettre au service d’autrui.

Parmi ces valeurs, le doute est au cœur de notre civilisation. C’est lui qui distille cette intime conviction que l’on peut encore et toujours faire mieux. Face à une difficulté installée dans la tradition, le coopérant est celui qui refuse l’impossibilité d’améliorer une situation.

Mais inversement le coopérant n’a pas le droit de développer un doute de soi qui ferait de lui une enveloppe vide. Le doute de soi est le contraire du doute créateur. Il empêche toute construction professionnelle qui viendrait soutenir un engagement personnel.

 

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La coopération française ne veut pas être une coopération de substitution. La conséquence pratique de cette philosophie est que la mission d’un volontaire au service d’un pays " en développement " a une durée de vie limitée. Il y a donc pour chaque coopérant une situation en début de mission et une situation supposée différente si ce n’est meilleure en fin de mission. Logique pour un esprit européen, cette approche peut être traumatisante dans le cadre de civilisations rêvant d’immobilisme ou pour des interlocuteurs ayant une vision conservatrice de leur fonction.

Ce traumatisme doit être accepté par toutes les parties impliquées dans une coopération technique. Certes, mieux vaut un service épuisé par le dynamisme d’un coopérant et décidant de souffler pendant quelques temps après son départ, qu’un service dont la douce gestion est assurée sans heurt par l’assistance technique internationale. Mais le coopérant a également une obligation de résultat. Il n’est pas là pour s’offrir le plaisir d’un bon diagnostic et se congratuler d’avoir indiqué le bon remède. Terminer sa mission en accusant les interlocuteurs locaux de ne pas avoir su utiliser l’assistance étrangère est un constat d’échec pour le coopérant. Il est dans ses fonctions de savoir contribuer au mouvement, au besoin par des replis temporaires et l’attente d’occasions favorables au changement.

Le développement est le résultat d’une attitude volontariste supposant des comportements bien précis qu’il est du rôle du coopérant d’exprimer et de susciter d’une façon combinée : une volonté de changement, une capacité à imaginer le long terme, une disposition au travail et une détermination éventuellement contraignante. Le respect de règles démocratiques assurent la correction des erreurs de navigation. Enfin, la mise en place et la défense d’une administration capable de promouvoir les règles du jeu dans les domaines régaliens s’avère être une condition nécessaire à la composante sociale du développement.

Ces conditions réunies assurent un développement, c’est à dire un mouvement entraînant l’individu et la communauté vers un meilleur contrôle des contingences physiques de la vie. Il reste alors à rassembler ou conserver les autres éléments nécessaires à l’alchimie du bonheur.

 

 

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