- Première Partie -
LA COOPERATION TECHNIQUE FRANCAISE
ET LES ASPECTS COMPORTEMENTAUX DU DEVELOPPEMENT
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Quarante années de politique d’aide et de coopération se sont écoulées en traversant espoirs et désespoirs. Ces quatre décades ont démontré que l’on va à l’échec si le but poursuivi est l’obtention de résultats indiciaires et monétaires. Parce que nous nous sommes d’avantage intéressés aux fins qu’aux moyens ou, pire encore, parce que nous avons confondu un moyen (l’accroissement comptabilisé de la production et de la consommation) avec la fin (le bonheur), des montants importants consacrés à l’aide publique au développement ont été dépensés sans effet mobilisateur. Après avoir cru avec trop d’enthousiasme à l’efficacité de certaines politiques économiques, nous doutons maintenant de la capacité de certaines sociétés à entrer dans un processus de développement économique.
La sémantique officielle avait pourtant, dès la fin des années 1960, intégré l’importance du mouvement plutôt que de la situation instantanée : on parlait alors de pays " en voie de développement ". Ce terme devait refléter la situation particulière de certains états considérés encore comme pauvres au regard des critères occidentaux et néanmoins entrés dans un processus d’amélioration continue des conditions de vie. Mais par respect humain et politesse diplomatique, cette expression a remplacé systématiquement celle de " pays sous-développés ", devenue politiquement incorrecte.
Tirant parti de ces quarante années, les structures de la coopération publique française ont été refondues en 1998-1999 pour en améliorer l’efficacité. Les réflexions se poursuivent concernant les critères d’appréciation de chacune des formes prises par la coopération. Les objectifs et les méthodes de travail cherchent à s’adapter au contexte du 21e siècle. La primauté donnée dans l’évaluation des situations locales à la justification des moyens mis en œuvres d’avantage qu’aux objectifs économiques et politiques, au mouvement d’avantage qu’au résultat, est une donnée de la politique contemporaine de coopération. L’approche du développement est aujourd’hui une approche comportementale.
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A - Principes de la coopération
: Respect mutuel et affirmation des principes de bonne gouvernance.Après l’aventure coloniale, vînt le temps conjoint des luttes de libération et du néocolonialisme : non seulement les attributs, mais également la réalité de la souveraineté furent transférés et reconnus à 128 nations entre 1950 et 1999. Les gouvernements de certaines des nouvelles entités nationales jugèrent intéressant d’établir des rapports d’amitié privilégiée avec l’une des puissances mondiales. Les opinions publiques des pays nouvellement indépendants ont souvent et longtemps soutenues leurs gouvernements dans le domaine des relations privilégiées. Les arguments en faveur de telles relations étaient solides, avec en particulier :
Ce système d’amitié et d’entraide entre un pays neuf et une des puissances mondiales s’est développé dans le cadre d’idéologies ou de types d’intervention variés. Les relations bilatérales étaient cependant standardisées. Durant la seconde moitié du 20e siècle, les relations entre Madagascar ou l’Ethiopie avec l’ex URSS, celles de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest avec la France, celles de la plupart des pays d’Amérique Centrale ou encore les Philippines avec les Etats-Unis, de la Papouasie-Nouvelle Guinée avec l’Australie, etc., ont pu être qualifiées de néo-coloniales.
Cette relation était de type colonial car l’un des partenaires était reconnu comme disposant d’une force militaire, technologique et diplomatique sans commune mesure avec celle de l’autre partenaire. Mais cette relation était également du type suzerain et du type commercial, car il s’agit d’un échange. La puissance parrainante fournit une assistance financière, une assistance technique, une assistance policière si nécessaire. Cette assistance est payée par le pays parrainé par un soutien à la diplomatie internationale et par un régime de faveur accordé aux entreprises de la puissance parrainante .
Cette relation entre deux pays souverains se rapproche du système féodal européen, dans lequel un seigneur en reconnaît un autre comme son suzerain. En échange de l’engagement à grossir le rang de ses partisans en cas de difficultés, le vassal obtient de son suzerain la reconnaissance de ses titres. Le système néo-colonial n’est pas une invention du 20e siècle ; il est une adaptation des mécanismes de suzeraineté-vassalité au monde du 20e siècle.
Ce système a été naturellement décrié. Les hommes politiques d’opposition dans les pays du Tiers-Monde trouvaient évidemment que les règles du jeu étaient pipées. Selon eux, les hommes au pouvoir disposaient du soutien personnalisé d’une puissance étrangère. Certains pays se présentant comme les leaders du Tiers-Monde (Inde, Chine, Egypte, Indonésie, et plus récemment Malaisie, Afrique du Sud, etc.) avaient des besoins trop importants pour bénéficier d’une façon substantielle d’un parrainage exclusif et des économies trop faibles pour devenir eux-mêmes une puissance parrainante. Ils furent naturellement les champions de la cause " anti-néocoloniale ”.
Ce système eut des mérites importants. D’abord, il valorisa dès le premier jour de leur indépendance les attributs de la souveraineté des nouveaux états : le vote dans les organisations internationales, le droit de battre monnaie, la possibilité d’emprunter au nom de l’Etat, le choix d’une langue véhiculaire, les fournisseurs des armées, etc. L’une ou l’autre des puissances mondiales - qu’il s’agisse ou non de l’ancienne puissance coloniale - proposait sur ces sujets des conseils et éventuellement un partenariat. Cette proposition mettait d’autant plus en valeur les domaines régaliens. Dire, quelques décennies plus tard, que les attributs de la souveraineté ont été systématiquement bradés par les responsables politiques du Tiers-Monde est aussi vrai ou faux que de dire que les forêts sont exploitées pour faire du papier. Les gouvernants du Tiers-Monde, souvent issus des mouvements de lutte contre les diverses formes d’impérialisme, ont obtenu en contrepartie à leurs allégeances la satisfaction de besoins considérés comme urgents et prioritaires. En échange d’un maintien dans la zone Dollar ou dans la zone Franc, les gouvernements obtenaient d’être dégagés du casse-tête monétaire. Une étiquette politique permettait d’obtenir du pétrole à bas prix, ou de vendre sa canne à sucre ou ses bananes au-dessus du prix mondial. Les gouvernants du Tiers-Monde négocièrent les éléments immatériels qui plaisent aux suzerains en échange d’une aide concrète permettant d’améliorer la vie quotidienne de leur peuple.
Mais un gouvernant responsable doit également vérifier que le prix payé à long terme en conséquence de ses décisions n’est pas exagérément supérieur à la satisfaction à court terme obtenue grâce à l’aide extérieure. Il doit pratiquer une écologie politique.
L’écologie politique
L’existence d’une filière bois-papier est une nécessité. Il y a faute lorsque le renouvellement de la forêt ne suit pas l’abattage permettant de satisfaire la demande. Cette faute, liée à l’emballement depuis le milieu du siècle de la demande mondiale en produits naturels à renouvellement lent ou nul, a suscité l’émergence d’une approche écologique. L’écologie consiste à se soucier des conséquences à long terme sur l’environnement naturel des actions menées pour satisfaire les besoins à court terme. L’écologie est donc à la fois un état d’esprit et une méthode d’approche scientifique. Mais l’écologie du milieu naturel n’a pas entraîné l’émergence d’une écologie politique.
L’écologie politique et l’écologie de l’environnement relève du même souci. L’écologie politique consiste à balancer les conséquences d’un abandon total ou partiel d’instruments de la souveraineté en échange d’avantages économiques ou financiers satisfaisant les besoins de la population. Or dans un pays soufrant de sous-alimentation et du manque d’emplois, l’opinion et les responsables sont d’avantage préoccupés par la survie immédiate que par le souci de ne pas hypothéquer le long terme. Aucun responsable politique du Tiers-Monde n’avait, avant de se lancer dans la vie politique, reçu de formation ou pratiqué des études de cas qui lui auraient permis de s’initier à l’écologie politique. Les responsables politiques des pays industrialisés ont souvent la même lacune, à ceci prêt qu’ils sont en permanence rappelés à l’ordre par des opinions publiques sensibilisées à la protection de l’avenir.
Les termes de l’échange entre deux partenaires économiquement inégaux ne tiennent pas compte des conséquences à long terme pour le pays faible. L’étiquette néo-coloniale est venue recouvrir également ce fait. Le choix des cultures dépend d’avantage des prix du marché que des risques d’épuisement des sols. Pour attirer l’investisseur, les normes anti-pollutions sont moins contraignantes, donc moins couteuses. Une garantie d’état sera donnée pour obtenir le financement d’un investissement privé à la rentabilité douteuse. De façon encore plus caricaturale, le pays et quelques intermédiaires vendent l’autorisation d’importer et de stocker des déchets toxiques.
Les assistants techniques ont souvent joué leur rôle dans de telles circonstances. Ils ont souligné les dangers à long terme de décisions porteuses d’avantages à court terme. Mais le rôle de Cassandre est rarement populaire. Pour affirmer leur souveraineté et lutter contre le manque d’autonomie technologique, les anciennes colonies manifestèrent une vigilance nationaliste à l’égard des conseillers étrangers. Ils voulurent s’assurer que les décisions gouvernementales étaient définies et appliquées selon la volonté exclusive des responsables politiques nationaux. Cette vigilance est évidemment légitime, même si des erreurs ont été inévitablement faites dans les politiques budgétaires, d’investissements publics, d’éducations, etc.. Certaines causes pouvaient rendre l’erreur compréhensible à défaut d’être excusable. Mais les pays sollicités aujourd’hui pour apporter une assistance financière et technique et pour accorder des avantages commerciaux ne réagissent plus comme par le passé. Ils manifestent leur désaccord lorsque les erreurs des gouvernements pénalisent les chances des générations futures.
Cette sollicitude pour le long terme des populations des pays économiquement pauvres comporte une part certaine d’hypocrisie. Elle intervient après que les capacités d’endettement de ces pays aient été épuisées dans l’achat de biens originaires des pays industrialisés. Le souci n’en est pas moins fondé. L’introduction des conséquences à long terme dans les méthodes de gouvernement d’un pays économiquement en retard par rapport au monde industrialisé est aujourd’hui désignée par l’expression de bonne gouvernance. La bonne gouvernance est en fait de l’écologie appliquée en politique.
La politique de coopération de la France veut désormais intégrer cette notion. L’évolution a commencé avec le Discours de La Baule de juin 1990 et se poursuit avec une double difficulté.
L’opinion publique française
La première difficulté est le sentiment croissant dans certaines parties de l’opinion publique française que l’aide au développement est utile pour se donner bonne conscience mais qu’elle est un gaspillage de ressources budgétaires. L’émergence de zones à forte croissance économique en Asie du Sud-Est et en Chine justifierait une nouvelle théorie. Selon celle-ci, ce n’est pas l’aide internationale qui permet le développement, mais la volonté rationnelle de développement des gouvernants et l’ardeur au travail des populations. Une rumeur se met donc à courir dans l’opinion et même dans certaines administrations : l’Afrique serait un continent perdu. Que ce soit dans les entreprises ou dans le cadre diplomatique ou culturel, un individu s’intéressant à l’Afrique est un poète ne lisant pas les journaux ou une personne n’ayant pas d’alternative professionnelle.
La capacité d’enthousiasme de l’opinion publique française pour des expériences sociales ou politiques étrangères n’est pas prête à disparaître. Mais elle s’oriente vers une approche plus économiste : on veut voir s’instaurer une démarche de progrès visible. Le succès des ONG vient de ce que leurs actions sont parfois mieux ciblées que celles des organismes nationaux ou multilatéraux. Ceux-ci, fatigués de devoir respecter les règles protocolaires entre Gouvernements, préfèrent de plus en plus soutenir financièrement des actions privées en faveur du développement. Ils laissent aux ONG le soin d’imposer aux pays partenaires des principes d’efficacité et de transparence.
Trois courants d’opinion cherchent à se partager aujourd’hui l’opinion publique française. Ceux qui considèrent que l’aide se perd comme l’eau dans le sable du désert mais qu’elle présente quelques avantages stratégiques et devrait être distribuée exclusivement à l’aune du rendement économique et diplomatique pour la France. Ceux qui considèrent que l’aide doit être imposée et soutenue par le devoir d’ingérence en faveur des droits de l’homme. Ceux qui considèrent que l’aide est un luxe que la France doit pouvoir s’offrir en permettant à quelques idéalistes d’aller faire acte de présence dans les endroits les plus inhospitaliers.
Ces trois groupes ont chacun leurs arguments et leurs réseaux. De leurs forces respectives découle une opinion publique médiane qui elle-même influence les hommes politiques.
L’Afrique est également coupable
La deuxième difficulté obscurcissant le débat sur l’entraide réside au sein des populations et des responsables politiques africains. Lorsque le Premier Ministre d’un pays nouvellement industrialisé d’Asie du Sud-Est fait des déclarations gaulliennes contre la spéculation internationale ou bien la nécessité de maintenir des valeurs et une éthique spécifiques à l’Asie, il peut éventuellement agacer. Mais il est également perçu comme un chef charismatique voulant fouetter la fierté de ses troupes. En 30 ans, l’Asie a obligé l’Occident à reconnaître ses valeurs, même s’il ne les partage pas. Par contre, lorsque la jeunesse universitaire africaine impute la responsabilité de la pauvreté permanente et de la gabegie à l’ancienne puissance coloniale et demande à celle-ci d’assumer sa responsabilité en renforçant son assistance financière, elle ne suscite même plus l’écoute ou la compréhension sympathisante de l’étranger. Le sentiment de culpabilité des pays occidentaux - et de la France en particulier - à l’égard de l’Afrique, s’il a jamais existé, est aujourd’hui en voie de disparition. Les sanglots longs de l’homme blanc ont cessé.
Cette apathie du sentiment à l’égard de l’Afrique est renforcée par l’attitude de responsables politiques africains qui considèrent qu’un organisme de développement qui demande des comptes à ses partenaires locaux est une organisation pratiquant de l’ingérence. La plupart des pays africains ont si bien su gérer pendant un tiers de siècle les mécanismes du clientélisme qu’ils ont du mal à percevoir que l’attitude de leurs correspondants de Paris, Washington ou Bruxelles est en train de changer radicalement. Peut-être les étudiants africains ont-ils raisons de dire que l’essentiel de leurs difficultés provient des bouleversements apportés par l’époque coloniale ou la Guerre froide. Et après ? De même, dire que le Fonds Monétaire International ne respecte pas l’autonomie de décision des Etats souverains en imposant des conditions socialement traumatisante en contrepartie de l’octroi de nouvelles aides financières est peut-être exact. Mais là encore, que fait-on une fois que l’on s’est plaint de la dureté deslois du crédit ?
Tout est stupide dans cette situation. L’Afrique tropicale et équatoriale sombre dans un fatalisme dont les innocents font les frais. L’Europe perd des partenaires, non seulement dans le commerce et l’économie mais également dans les domaines de la culture et de la diplomatie internationale. L’Afrique perd le respect des autres nations et pire encore le respect pour soi-même.
Pour se justifier à ses propres yeux, la référence à une culture ancestrale, possible encore il y a quelques années, n’est plus crédible. L’urbanisation et l’appauvrissement des terres ont détruit les éléments dynamiques et porteurs de bonheurs de la culture traditionnelle. Ne restent que les éléments les plus autodestructeurs : le travail des femmes pour l’épanouissement social et financier de l’homme, la déconsidération des artisans, l’utilisation systématique du discours plutôt que l’action pour résoudre un problème, etc.. Au dessus de ce gâchis plane maintenant une ambiance de mort avec la durée de vie moyenne progressivement ramenée aux environs de 40 ans dans de nombreux pays, à cause du SIDA
Les raisons de poursuivre
Et pourtant, trois raisons font que l’aide publique au développement et l’engagement direct sur le terrain ne peuvent être remis en question. D’abord parce que des exemples de réussites justifient la persévérance ; ensuite parce que certains arguments moraux sont existentiels ; enfin parce que notre indépendance nationale l’exige.
L’Afrique au sud du Sahara n’est pas qu’une recension d’échecs. Elle fournit de nombreux exemples de progrès des conditions de vie. A coté d’îlots de désespérance, les statistiques d’espérance de vie indiquent une amélioration sensible au cours des dernières décennies et certains pays africains montrent des chiffres proches des moyennes asiatiques et sud-américaines. Les taux de progression du Produit Intérieur Brut sont également, chez plusieurs pays africains, plus qu’honorables.
L’argument moral en faveur de l’APD est en fait double. D’une part la remise en cause de notre engagement auprès des pays pauvres toucherait notre identité nationale. D’autre part notre civilisation, comme toutes celles qui l’ont précédé, ne survivrait pas à l’abandon des principes moraux qui contribuèrent à sa création.
L’abandon de la responsabilité d’entraide avec les peuples plus pauvres serait pour la France et pour l’Europe l’abandon d’une composante essentielle de notre civilisation. A l’heure où nous participons et encourageons les mouvements d’intégration régionale, nous réalisons que ces mouvements sont d’autant plus bénéfiques qu’ils vont de pair avec l’affirmation forte de la spécificité culturelle de chaque nation. La France participe à l’intégration de communautés nationales en un projet européen, elle encourage la mise en place d’un monde multipolaire, elle soutient l’élargissement du Conseil de Sécurité à d’autres membres représentant les nouveaux champions de l’ordre mondial. Mais cette politique française n’est fructueuse pour nous comme pour nos partenaires que si nous gardons des principes transcendant l’intérêt à court terme. L’un de ces principes est que l’ensemble de la race humaine a droit au bonheur. Il nous vient des auteurs du XVIIIe siècle, il a été officialisé lors de la Révolution française et il a fait que notre aventure coloniale ne se résume pas à une sordide affaire d’intérêt. Il n’est pas partagé par une partie du monde anglo-saxon, qui considère que la vie est immuablement tragique et que l’entraide est une obligation devant s’exercer à l’intérieur de chaque communauté.
Les Français n’ont pas à ignorer ou condamner la conception anglo-saxonne et protestante de la relation entre les hommes et les peuples . Cette conception a montré combien elle pouvait favoriser la générosité, la curiosité intellectuelle, l’esprit de sacrifice. Mais ce qui est vrai pour les autres est vrai également pour les Français : un peuple n’a pas à justifier ce qui fait qu’il est lui-même et pas un autre. Les Français n’ont donc pas à renier leur conception des droits de l’homme, sous peine de perdre leur identité. C’est pour cela que l’attention fraternelle portée aux peuples les plus pauvres - et en particulier aux peuples africains - doit rester une ardente obligation.
L’autre argument moral touche l’ensemble de la civilisation occidentale. Le capitalisme modéré par la social-démocratie s’est transformé d’un système social et économique en une civilisation parce qu’il a intégré des valeurs. L’une de ces valeurs est que tout agent économique a droit encore et toujours à une nouvelle chance sur la route du succès. Sans cette valeur, le système perdrait son dynamisme pour devenir une machine à gérer les rentes de situation et à protéger les pouvoirs féodaux. Le citoyen-consommateur des pays " riches " peut à chaque instant devenir également entrepreneur, même si des échecs le font revenir plusieurs fois à la case départ.
Tous les pays doivent bénéficier de cette règle fondamentale du capitalisme. Fermer la porte sous prétexte d’échecs passés reviendrait à mettre en cause un système qui contribua à la fourniture d’un confort appréciable à une partie significative de l’humanité.
L’argument politique n’est plus à démontrer. La politique de présence active de la France sur le terrain du développement lui permet d’exercer une influence diplomatique, économique et militaire allant au delà de son poids relatif. Ce n’est pas un hasard si d’autres pays comme le Japon ont jugés utile d’augmenter considérablement depuis vingt ans les montants consacrés à l’APD.
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La compression régulière des dépenses budgétaires consacrées à l’aide publique française ne peut, pour l’instant, être considérée comme une remise en cause de la politique d’aide au développement. Certaines règles nouvelles apparaissent néanmoins nécessaires et sont aujourd’hui en cours d’introduction.
1 - Principe d’exclusivité en faveur du bien-être social
L’aide publique au développement est proposée pour aider les gouvernements des pays qui veulent favoriser le développement économique, social et culturel de leur peuple. Ce principe est – en principe – exclusif de tout autre : l’aide publique en faveur de projets dont la justification n’est que le renforcement de la position politique d’un gouvernement étranger est assimilable à un détournement. L’abandon d’un programme d’aide par le gouvernement français ou la déclaration médiatisée par un gouvernement étranger qu’il rejette l’aide française ne doivent pas être considérées comme un échec. Cela représente plutôt la chance de pouvoir orienter les ressources budgétaires disponibles en faveur d’un partenaire plus intéressé. L’attitude de la République Démocratique du Congo en 1997 est un exemple intéressant : sa décision de geler sa participation aux instances de la francophonie est l’expression d’un droit souverain qui ne doit pas être discuté. Sa conviction qu’une alliance privilégié avec les Etats-Unis favoriserait d’avantage ses intérêts, doit être respectée. Nous pouvons penser que cette attitude est dommageable pour le peuple congolais, mais l’aide publique française au développement peut alors être orientée sans états d’âme vers d’autres partenaires. Dans les pays qui n’apprécieraient pas l’exigence d’un rendement de l’aide en terme de développement économique et humain, l’aide publique française au développement doit pouvoir être retirée très rapidement pour le bénéfice d’autres partenaires. Après la diminution ou la disparition d’un programme d’aide, le réseau diplomatique assure la normalité des relations. D’une part il remplir sa fonction diplomatique, d’autre part il continue d’apporter un soutien aux entreprises françaises.
L’histoire post-coloniale a soulevé en termes nouveaux le problème des renversements d’alliances. Cette histoire nous enseigne qu’il n’est pas " payant " à long terme de soutenir pour motif politique ou diplomatique des gouvernements n’ayant pas pour obsession le bien-être de leur peuple. La force de la France est dans la clarté de ses choix de politique internationale. Les réseaux d’amitié sont évidemment une bonne chose l’ils unissent des responsables partageant le même sens de l’Etat. Mais lorsque ces réseaux s’abritent derrière des arguments soi-disant géopolitiques, ils conduisent à la situation paradoxale dans laquelle la clientèle contrôle le donateur.
2 - Principe du partenariat sur des objectifs de développement
Le second principe de la coopération nouvelle est une conséquence du premier . Pour qu’il y est transparence de l’aide publique au développement, cette aide doit s’appliquer à des projets définissables en fonction d’objectifs de développement économique et humain. L’initiative de la demande d’assistance financière provient du pays partenaire, même s’il se fait aider par des experts français pour en préparer la formulation. Ces demandes sont discutées projet par projet. Cette discussion systématique permet de vérifier la rationalité des arguments en faveur de chaque projet et de fournir une argumentation aux responsables administratifs et politiques de la coopération lors des réflexions budgétaires. Suivent des examens périodiques lors de l’exécution, qui permettent éventuellement de réaménager les champs de responsabilité confiés aux agents de la coopération.
Les projets soutenus par l’aide publique relèvent alors du partenariat. La France finance telle route parce qu’elle permet le développement économique de tel secteur, à telle échelle, dans telle région. Ou bien encore la France fournit une assistance budgétaire en contrepartie de la construction et de la formation nécessaires à l’ouverture d’un nombre fixé de classes primaires. Certains responsables politiques dans les pays partenaires peuvent trouver qu’une telle méthode relève de l’ingérence. Cette accusation sera acceptée et assumée comme une réalité. Dans une entreprise privée ou une association, tout partenaire a un droit d’ingérence. Cette ingérence ne s’exprime pas dans l’exécution quotidienne mais elle s’impose systématiquement au niveau de l’information sur les résultats.
Cette approche souligne le rôle des coopérants. Le financement d’infrastructures, de fournitures, d’actions de formation, etc., sur fonds publics est logiquement lié à la nomination d’un personnel de la coopération comme responsable ou tuteur du projet. Une telle méthode limite les dérapages dans la réalisation des projets, dérapages souvent liés à une personnalisation insuffisante de la responsabilité. Elle contribue également à valoriser l’action des coopérants de haut niveau et à renforcer leur image de pont entre les deux pays concernés. Les projets financés par l’aide publique française relèvent alors d’avantage du partenariat que de l’assistance.
B - Les mécanismes du développement
La mission du coopérant technique est de participer, dans son secteur d’expertise, au développement du pays dans lequel il est envoyé. Si le coopérant est un macro-économiste, il est supposé avoir une idée précise sur ce qui suscite ou freine le développement économique. S’il est infirmier ou médecin, il appréhende rapidement sur le terrain le niveau de développement sanitaire. S’il est juriste, le critère d’état de droit lui permettra, aussi bien que d’autres critères, de juger du " développement ” d’une nation à l’aune de la vision juridique européenne. Un ingénieur retiendra éventuellement, comme critère de maturité managériale, la capacité à assurer l’entretien des infrastructures existantes. Tout ceux qui ont une expérience de vie dans un état dit " du Tiers-Monde ” se forment une opinion sur le développement, opinion empirique et par conséquent variée et variable.
L’initiation des coopérants à la dynamique du développement étant rarement organisée avant leur départ en poste, les pays partenaires de la France reçoivent un personnel de coopération n’ayant subi aucun conditionnement intellectuel. Ceci est sympathique mais cette absence de préparation fait un peu désordre. Elle peut créer des démarrages de mission difficiles pour des coopérants techniques affichant dès leur arrivée des positions chocs. Certaines ONG organisent une information préalable et une réflexion sur la macro-économie et les coutumes des pays dans lesquels sont envoyés leur personnel. Par manque de temps, de moyens et de volonté, cette préparation est souvent succincte. Le besoin d’optimiser l’efficacité des cadres envoyés pour participer au développement des pays partenaires exigerait que ces cadres aient reçu, avant leur départ, des outils de travail venant compléter leur compétence technique particulière.
Le principe selon lequel la France envoie des coopérants techniques pour soutenir les efforts de bonne gouvernance des pays partenaires exige des contreparties culturelles et diplomatiques:
Depuis quelques années, un réel effort de lisibilité de la politique française d’aide et de coopération a conduit à multiplier les circuits d’information interne et externe. Cet effort mena en 1998 à la remise en cause apparemment définitive des structures administratives ayant régi la coopération pendant trente ans.
Les coopérants dépendant de l’APD sont aujourd’hui de plus en plus suivis, informés, écoutés, associés aux réflexions. Cette modernisation des instruments et des méthodes de travail de la coopération devrait permettre de consacrer mieux encore les énergies et les recherches sur l’objectif, à savoir le développement des pays partenaires.
Avec le temps, la perception du développement change. Le contexte culturel contemporain en Europe influence la façon de définir aujourd’hui le développement. Cette définition n’est pas neutre puisqu’elle détermine l’opinion sur les conditions du développement. Elle agira sur le comportement de ceux qui, de France où à l’étranger, sont impliqués dans des actions de coopération.
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Qu’est-ce que le développement en Economie ?
Les coopérants techniques sont envoyés dans une communauté pour contribuer à son développement. Cette communauté peut-être un pays, un village, une région, une île, etc. L’action professionnelle particulière par laquelle le coopérant contribue au développement peut-être l’éducation, la santé, les travaux publics, le conseil en organisation, la comptabilité publique, les méthodes douanières, etc.. Dans tous les contextes, celui qui part a affaire à la fois avec une communauté et avec des individus. Cette dichotomie entre la communauté et les individus qui la compose est une notion fondamentale en économie. L’un ne va pas sans l’autre, l’un n’existe pas sans l’autre. Les débats entre économistes depuis trois siècles ont pour beaucoup porté sur la relation entre ces deux facteurs : la communauté d’une part, chacun des individus qui en sont membres d’autre part. Pour l’Européen, il y a développement économique lorsqu’il y a transformation positive des conditions de vie à la fois d’une communauté et de chacun de ses membres.
Transformation positive conjointe de la communauté et de l’individu
Bien sûr, le concept de conditions de vie est subjectif et relatif. Subjectif parce que le même individu pourra apprécier différemment un même confort matériel suivant son état psychologique. Relatif parce que le sentiment de satisfaction ou d’insatisfaction suppose qu’il y ait au préalable conscience d’un besoin. Qui plus est, l’individu et la collectivité peuvent ne pas s’entendre sur l’appréciation des conditions de vie.
Au niveau individuel, il y a amélioration des conditions de vie quand il y a amélioration du bien-être de l’agent, tel qu’il l’évalue par lui-même. Cette appréciation des conditions de vie s’exprime d’abord par rapport aux besoins que l’on ressent physiquement, ensuite par rapport à une situation personnelle antérieure, enfin par rapport à ce que l’on voit autour de soit (réellement ou virtuellement). L’ensemble de ces trois niveaux de perception détermine le sentiment de bien-être.
La positivité de la transformation est exprimable par différents indices (pouvoir d’achat, inde santé, confort ménager, taux de scolarisation, etc.) mais elle peut être diversement appréciée par les uns et les autres. Le cadre moyen de Singapour ne pouvant s’offrir une voiture mais bénéficiant d’un environnement urbain sophistiqué a-t-il des conditions de vie meilleures ou inférieures au cadre moyen de Bangkok qui a un véhicule de standing lui permettant d’être bloqué dans les embouteillages ? Au niveau collectif, seul un consensus certain permettra de décider si la transformation des conditions de vie de la communauté est positive ou négative. Si elle est considérée comme négative, il ne s’agit évidemment pas de développement.
Pour qu’il y ait développement au sens où l’Européen l’entend, la transformation positive des conditions de vie doit concerner aussi bien la communauté dans son ensemble que les individus.
Si la communauté seule bénéficie des transformations positives - par exemple par l’urbanisme public, par le sentiment de sécurité, par l’absence de chômage, par un système éducatif performant, etc.- il peut s’agir d’un progrès social important. Mais le progrès social peut aussi s’accompagner de frustrations individuelles . Les changements réalisés en faveur de la communauté par le biais de grands travaux, des promotions professionnelles, des responsabilités politiques, etc., impliquent certains agents plus que d’autres. Le développement entraîne par corollaire l’émergence d’une classe d’individus plus impliqués et donc plus favorisés que les autres par ces changements communautaires. Le développement exclusivement centré sur le bien-être communautaire est créateur d’inégalités individuelles.
Inversement, la transformation positive des conditions de vie des individus sans transformation concomitante de ce qui relève de la communauté aboutit également, aux yeux d’un Européen, à une situation de non-développement. Un exemple classique en est la circulation automobile . Si l’amélioration du pouvoir d’achat individuel est l’objectif unique, chaque individu pourra s’offrir un véhicule. Mais la communauté ne lui laissera plus le moyen de l’utiliser par manque d’espace approprié.
L’économie est sujette aux effets de chaînes. La mauvaise gestion du trafic automobile révélant une déficience de la politique de l’urbanisme, cette déficience entraîne l’apparition d’autres problèmes : sécurité publique non assurée, manque d’éducation sociale de l’enfant, etc.. Le laxisme dans l’urbanisme se retrouve curieusement dans d’autres domaines relevant de la responsabilité d’un gouvernement. Une série de données négatives apparaît conjointement à une augmentation sectorielle des revenus. Une partie de la population bénéficie d’une amélioration de son pouvoir d’achat parallèlement à l’émergence de problèmes quotidiens qui n’existaient pas dans la situation précédente de pauvreté.
Aucun de ces deux cas types de changement ne peut satisfaire l’esprit européen. Celui-ci est le produit d’une région ayant l’expérience d’un développement généré au cours de deux phases historiques : une agriculture produisant un surplus suffisant pour nourrir une population urbaine, un développement industriel avec des gains de productivité suffisant pour financer le développement des services. Cette histoire économique s’est déroulée sur deux siècles de conflit entre l’individu et la communauté. A chaque instant, cette dialectique individu/communauté se conclut par un compromis instable et perpétuellement remis en question. La pensée européenne se résume finalement au fait que la question essentielle du rapport entre l’individu et la communauté ne peut se conclure au bénéfice de l’une des deux parties.
Cet environnement idéologique exige de tout organisme officiel de coopération internationale de n’endosser que les politiques de développement qui prennent simultanément en compte le développement de l’environnement communautaire et le développement du bien être individuel. Cette vision exprime certes un ethnocentrisme affiché. Mais notre sujet est celui de l’assistance technique demandée par un partenaire étranger à un organisme français. L’assistance technique américaine, indienne, japonaise, etc., sera éventuellement conçue différemment et pour cette raison pourra être préférée à une assistance française. Le développement économique dans l’esprit européen est par essence une amélioration des conditions physiques contributives du bien-être social et individuel . Il est le moyen – non suffisant mais nécessaire – pour obtenir une transformation positive et conjointe de la personne et de la communauté.
Comment affirmer qu’une transformation est positive ou non ? La quantification du développement économique est difficile à réaliser : Keynes citait l’exemple de celui qui épouse sa femme de ménage et faisait ainsi baisser le Revenu National. Certes, le critère permettant de décider qu’une transformation positive a lieu serait le consensus des personnes concernées. Mais ce consensus aura du mal à s’exprimer dans des situations paradoxales : en quoi la prolétarisation du paysan passant de l’autosubsistance villageoise à la situation de salarié urbanisé est-elle un élément de développement économique ? Le Produit National Brut augmente alors que les conditions de vie de la personne concernée se sont éventuellement dégradées. La richesse de la communauté s’est accrue grâce à l’augmentation de la production industrielle et des services payant liés à la vie urbaine. Des individus qui ne gagnaient rien en terme financier ont désormais un revenu. Pourtant, dans le village, ce peut être la détresse absolue : les champs ne sont plus cultivés, les enfants n’ont pas de pères, les femmes savent qu’elles ont une concurrente à la ville, les vieux meurent sans avoir assuré le transfert des traditions orales.
Inversement, l’enfant dont l’instruction est assurée par le marabout du village payé en nature ne coûte rien en terme monétaire alors qu’il y a fourniture d’un service. Son éducation lui permettra d’exploiter des cultures traditionnelles et de partager la convivialité de son environnement. Mais le coût de cette éducation n’apparaîtra pas dans les comptes de la nation.
La monétarisation d’une économie, qui peut se traduite par une augmentation substantielle et rapide des indices en valeur, n’est donc pas en soi un signe de développement. Elle cache parfois une dégradation des conditions sociales par disparition de services fournis dans le cadre des traditions locales. La notion de transformation positive est donc bien éminemment subjective.
S’il est entendu que le regard européen doit rester discret et humble, ce regard doit être utile à l’interlocuteur. Lorsqu’un environnement économique est considéré par la population concernée comme un mieux-vivre par rapport à la situation passée, de quel droit l’étranger déclarerait que ce bonheur nouveau est un bonheur factice ? L’un des rôles du responsable politique est de choisir la moins mauvaise des stratégies. L’un des rôles du technicien étranger est de souligner, sur la base de son expérience et de ses connaissances, les conséquences éventuellement négatives des différentes possibilités s’offrant au responsable politique .
Pourquoi se risquer au changement ?
L’appréciation du développement économique par les chiffres est difficile. Mais un postulat est incontournable : le développement - ou la transformation positive des conditions de vie - est lié au changement. Au delà de l’évidence sémantique, une société entrée dans un processus de développement est comme une bicyclette : elle roule ou elle tombe. Le développement est une dynamique ; il est le contraire de la stagnation. Cette dynamique est l’aspect fascinant et effrayant du développement. Elle oblige le gouvernant à entrer en permanence dans l’inconnu. Geler la situation courante est pour lui une tentation forte et, somme toute, rationnelle.
Certains problèmes sociaux sont liés à notre existence . Puisqu’il faut un homme et une femme pour procréer, la question du couple et de la famille s’impose à toutes les organisations humaines. De même la diversité des motivations et des intérêts impose la question du leadership. Mais pourquoi faut-il s’imposer la question du déveléconomique ?
La plupart des sociétés ont intégré l’échange comme un acte social essentiel. L’accumulation d’un surplus et le besoin d’investissement sont cependant des notions qui n’ont rien d’universelles. Des sociétés ont vécu pendant des siècles en les évacuant, au besoin par la destruction systématique de tout surplus. Qui dit développement, dit mouvement ; qui dit mouvement, dit risque. La science-économique rappelle elle-même que les cycles sont une donnée statistique et donc que demain ne sera pas forcément plus prospère qu’aujourd’hui. La question du Pourquoi ? est donc logique et légitime : pourquoi faut-il violenter les désirs de tranquillité et d’immuabilité présents en chacun avec au moins autant de force que le besoin de changement ?
Il n’y pas de réponse autre que l’ordre du monde qui veut que ce soient les sociétés les plus agressives sur le plan économique qui soient également les plus riches et, partant, les plus puissantes. La valeur de cette réponse est certes discutable. Mais les opinions publiques occidentales sont si bien formées à cette situation que l’idée d’une non-croissance de la richesse nationale d’une année sur l’autre est considérée comme l’expression une crise majeure. Vu des îles Salomon, on ne voit pas très bien ce qu’il peut y avoir de dramatique à ce que les Français aient cette année le même niveau de vie que l’année précédente. Pourtant, l’absence d’un surplus de production engendrerait un manque de rémunération sur investissements qui entraînerait une diminution des dépenses d’investissement. Cette diminution créerait une tension sur le marché de l’emploi par l’action conjointe des gains de productivité, des restructurations en cours qui alimentent le mouvement brownien de l’emploi et l’arrivée de nouveaux diplômés. Le raisonnement n’est en soi pas compliqué. Mais il est difficile à intégrer lorsque l’on n’a pas baigné dans un environnement industriel : l’effort d’adaptation culturelle qui est demandé aux responsables des pays non-industrialisés est considérable - bien supérieur à ce qui est demandé au cadre moyen des sociétés occidentales.
La tripartie individu / environnement / changement
Le développement économique est donc une alchimie sociale - une équation - intégrant trois éléments : l’individu, son environnement humain et le changement. Les rapports entre l’individu et le changement, ainsi qu’entre la communauté et le changement, enfin entre l’individu et sa communauté, détermineront la perception qu’une société aura de son développement économique.
Les sociétés occidentales ont intégré cette relation triangulaire. Elle est l’objet, sous des formes diverses, de la plupart des actions de formation permanente. Les étudiants se préparant à des fonctions d’encadrement et les cadres du secteur privé ou public sont façonnés de façon à voir le changement - et donc la nécessité d’une permanente adaptation - comme à la fois un défi et une chance. La culture occidentale véhicule l’image valorisante de celui qui " surfe sur la vague du changement ”, " tu t’adaptes ou tu meurs ”, " le challenge fait l’homme ” ; etc.. Le changement est présenté dans nos sociétés comme la chance de celui qui rêve de mobilité sociale. Il est ce qui justifie les études, le travail au-delà des normes, l’épargne volontaire, l’ambition pour ses enfants.
Notre système éducatif contribue à perpétuer la division de la société en trois classes : ceux qui sont des facteurs de changement ; ceux qui s’adaptent au changement ; les autres, destinés à consommer et à se taire. L’ensemble des mécanismes du changement est aujourd’hui conceptualisé en théories, avec en particulier l’utilisation de l’auto-organisation comme voie " d’intégration de l’étude des processus du changement technique et du développement économique ". Ces travaux ont commencé dès le début des années 1960 et furent popularisés dans les années 1970 par Karl Popper et Von Hayek.
On est loin des sociétés dans lesquelles la permanence du statu quo est considérée comme le signe d’une période heureuse . Les relations sociales y sont considérées comme bonnes si elles respectent un code historique . Cette vision est entretenue par la comparaison entre la population agricole au mode de vie traditionnel et la partie urbanisée et prolétarisée de la population confrontée aux conséquences d’un début d’industrialisation. Cette deuxième partie de la population parait vivre sans lois sociales aux yeux de la première. La gageure du développement est d’arriver à introduire le principe du mouvement dans un tissu social n’ayant souvent pas d’intermédiaire entre l’immobilisme et la destruction.
On en revient à la définition du développement économique mentionnée plus haut : une amélioration des conditions physiques contributives du bien-être social et individuel. Le développement est un mouvement bénéfique à l’individu et à la communauté. Ce mouvement bénéfique passe néanmoins par des phases de sacrifice à court terme. C’est le rôle du politique de permettre de tels arbitrages. Or cette responsabilité du politique peut être la cause de maux qui retirent au développement son humanisme. Le court terme devenant inhumain, on sort de la logique du développement pour s’enfermer dans le vertige de l’idéologie. Le 20e siècle est une recension de telles dérives.
Jusqu’à aujourd’hui, il n’a été trouvé qu’une seule solution au problème de l’arbitrage : considérer que l’économique et le social ne forment qu’une seule discipline. Les indices de satisfaction individuelle et collective relèvent du même terrain que les indices financiers. Si l’économie est la science de la gestion des indices, le développement économique est l’amélioration permanente des indices monétaires et des indices non-monétaires exprimant les conditions de vie. Le qualificatif économique donné au développement ne signifie pas une réduction du progrès de l’homme à une histoire d’indices. Il signale que le développement permet d’améliorer les conditions de vie quotidienne de chacun et de tous, selon des directions et des priorités variables selon les cultures. L’objet de la coopération avec un pays " en voie de développement ” est d’apporter les outils permettant de faciliter l’établissement de liens heureux entre l’individu, la communauté et le changement. Ces liens sont évidemment pluridisciplinaires, ce qui signifie que l’enseignant, le médecin, l’ingénieur, l’économiste, le juriste, l’administrateur, etc., participent tous à la même mission.
Les conditions du développement économique
Un accord sur la sémantique du développement permet de s’interroger sur les conditions de son apparition et de sa durée. Cette réflexion permet de se garder du défaitisme. Elle doit être pratique, c’est à dire dégager les champs dans lesquels le responsable politique, économique ou administratif concentrera son énergie. Au cours de cette démarche, il convient de séparer les fausses raisons du non-développement et les vraies conditions du développement.
Les travaux de ces dernières décennies sur l’économie du développement ont permis de dépasser quelques uns des lieux communs traditionnels :
Tous ces éléments - histoire, ressources naturelles, environnement géographique, taille, etc. - sont donc des paramètres entrant dans l’élaboration d’un plan de développement. Ils ne sont pas des éléments dirimants du développement.
Si l’on s’en tient à la définition du développement donnée ci-dessus, l’analyse empirique fait apparaître quatre conditions permettant de démarrer et d’entretenir un processus de développement économique : la volonté, la vision, l’action et la détermination.
a) La volonté
La volonté est la première condition parce qu’il n’y a pas de développement économique si l’on n’en veut pas. Le développement économique ne se subit pas, il se veut. L’une des démonstrations de cet axiome est l’aventure de plusieurs pays africains producteurs de matières premières : la richesse financière et la création d’emplois ont été mis à la disposition de gouvernements dont le développement n’était pas l’idée fixe.
Certes, la difficulté de gérer une richesse imprévue est immense dans un pays à économie traditionnelle. La tentation est de chercher un usage pour ces ressources, alors que le problème est de trouver comment lancer une logique de développement grâce à ces ressources. Des pays subitement riches ont cru bien faire en faisant établir des plans d’investissements permettant de recycler localement leurs nouvelles ressources financières. Beaucoup de ces plans ont échoué parce que l’absence de volonté de développement économique était masquée par la présence d’une volonté de dépenses. Construire une route n’est pas en soi un acte de développement, ce n’est qu’une dépense. L’acte de développement est de permettre la communication entre deux points dont la liaison permettrait une plus grande satisfaction des besoins préalablement identifiés.
Les régimes ayant une démocratie à " l’occidentale " sont sous la pression permanente d’une opinion publique demandant un développement économique soutenu. Ce développement peut prendre des formes diverses qui ne sont pas nécessairement exprimées par des taux de croissance : parfois le développement harmonieux d’une nation demande que la croissance du produit national ralentisse pour consacrer d’avantage d’énergie et de ressources à l’environnement physique et culturel. Mais quels que soient les circonstances et les cycles, l’amélioration continue du pouvoir d’achat des individus et de la qualité de l’environnement physique est une demande constante. Pour ces sociétés, la question de la volonté de développement économique ne se pose pas.
Les responsables politiques d’autres régimes peuvent avoir une vue différente.
Les arguments pour une " protection " de la population contre les tentations de la société occidentale savent être rationnels . C’est avec bonne conscience que certains responsables de pays pauvres manifestent leur manque d’enthousiasme pour le développement. Ils ne se privent pas de poser les questions de fonds du développement économique . Favorisée par une vision caricaturale de la société industrialisée (rupture de la famille, drogue, violence urbaine, perte de la spiritualité, etc.), la tentation océanienne peut être forte. Pourquoi privilégier la promotion de l’individu si c’est au détriment de la cohésion sociale ? Pourquoi favoriser l’échange avec le reste du monde si c’est pour introduire des idées et des besoins créant des frustrations inexistant auparavant ? Pourquoi inciter au travail salarié et urbanisé si le village permet l’autosubsistance dans des conditions sanitaires et culturelles acceptables ? Pourquoi affirmer que la recherche du confort est plus importante que la recherche du divin ?
De même que le technicien étranger interpelle ses partenaires locaux par ses méthodes de travail, de même la coopération n’est possible que si le coopérant accepte d’être interpellé sur les raisons d’être du développement qu’il promeut.
Les sociétés industrialisées furent inventées par des civilisations imprégnées du mythe du paradis perdu et de la condamnation de l’homme au travail à perpétuité, la rédemption étant possible par l’effort et la souffrance. Plusieurs civilisations asiatiques, soucieuses de cohésion sociale, ont intégré le travail comme la manifestation par l’individu de sa volonté de participer à la prospérité de la communauté. Christianisme, Confucianisme et Taoïsme se retrouvent pour valoriser le travail individuel volontaire. La volonté de développement économique est, dans ce cadre, la manifestation laïque de l’appel métaphysique fait à chaque individu de consacrer son existence au travail. Le mouvement étant lancé, la dimension psychique peut s’effacer devant l’organisation de la société ayant trouvé sa finalité. Lorsque la communauté des individus entérine comme un droit individuel et un devoir social la recherche de l’amélioration permanente de l’environnement économique, cette communauté finit par s’organiser en fonction de cette recherche. Une société organisée autour du thème de la stabilité aura en son sein les mécanismes régulateurs qui joueront le rôle des anticorps contre tout élément perturbateur. Une société organisée autour de la croissance finit par prendre la croissance comme finalité consensuelle et non plus comme un moyen.
Cette énergie cinétique de l’organisation est renforcée par le phénomène démographique. La croissance démographique consacre le développement économique initié en ardente obligation permanente : la capacité à fournir aux nouvelles générations une éducation aussi riche que possible justifie l’accumulation de richesses, les nouvelles générations étant entraînées à vouloir faire au moins aussi bien que leurs parents. Dans la civilisation européenne, la finalité de l’individu est le bonheur; la finalité de la politique est le développement économique. A tort ou à raison, nous considérons que sans développement économique, il n’y a pas de place ni de moyen pour promouvoir un développement sanitaire, culturel, relationnel. Le mot de convivialité est devenu à la mode avant la longue stagnation des années 1980. Pendant la crise, on parle de lutte contre l’exclusion. Le premier terme évoque une table de banquet; le second terme évoque la restriction.
Ces conceptions forment la base de notre système, ce qui ne signifie pas que nous devons les imposer. Même si nous ne croyons pas qu’il existe une réelle alternative, les politiques nationales bâties sur le refus du développement comme finalité collective exigent d’être respectées au nom du droit international et de la décence. Un tel contexte mettrait cependant en cause l’assistance technique sur fonds public. Pourquoi aider à marcher un pays qui n’a pas envie de bouger ? Lorsqu’un pays partenaire adopte un parti pris d’immobilisme, l’assistance peut restée justifiée d’une façon sectorielle et ponctuelle. Mais elle relève d’avantage de l’aide humanitaire que de l’aide au développement.
b) La vision
Une deuxième condition à l’instauration d’un processus de développement économique est la vision. La vision permet de balancer le long terme et le court terme. Nous en avons parlé précédemment en évoquant la notion d’écologie politique.
Le développement économique suppose qu’un peuple, à travers un consensus certain, puisse définir ses priorités économiques à court terme et ses rêves à long terme. Le régime politique détermine les canaux d’expression de cette vision. Mais l’existence d’un regard dichotomique sur le futur est essentiel : si le court terme et le long terme se mélangent, cela signifie que la réalité quotidienne interdit de penser au-delà du court terme. Ou au contraire que la vie ne s’accroche que dans l’espoir d’une révolutià long terme.
Un consensus est nécessaire. Si la communauté se partage entre de multiples visions du futur, elle va à hue et à dia ! L’explosion de rêves contradictoires peut manifester un dynamisme économique et culturel réel, mais conduit généralement à un rattrapage par l’actualité politique.
En plus du désordre politique, une trop grande hétérogénéité dans la vision du futur commun aboutit systématiquement à une crise économique : la déperdition d’énergie due aux débats sans conclusions se manifeste par l’accumulation de problèmes structurels non résolus. La politique financière est le maillon faible de tels contextes sans vision consensuelle . La volonté de satisfaire toutes les initiatives entraîne une relation laxiste entre les autorités et les organismes financiers. Elle traduit une incapacité à opérer les arbitrages budgétaires. La politique d’absence de réglementation financière contraignante peut, dans un premier temps, se justifier par des taux élevés de croissance de la production nationale. Mais cette croissance est elle-même un facteur d’accélération de la " décadence " des mœurs financières : études de plus en plus rapides et superficielles des projets d’investissements par les banques, multiplication de projets d’infrastructure nationale sans réelles justifications économiques, financement de dépenses courantes par des emprunts à long terme. Spirale redoutable, car la pratique du déficit budgétaire est semblable à une drogue dont l’accoutumance est forte.
La vision est ce qui relève le plus du leadership. Le leadership a comme fonction première d’incarner le consensus communautaire à l’égard du futur. Il a comme deuxième fonction de réaliser, d’assumer et de faire accepter des arbitrages entre ce que l’on veut à court terme et ce que l’on veut à long terme.
Pour prendre un exemple commode déjà utilisé, c’est au leadership d’arbitrer entre l’exploitation immédiate des ressources forestières et le maintien d’un espace forestier pour les générations futures. Seule la vision du futur lointain (c’est à dire au delà de sa propre activité politique) convaincra un responsable politique de pratiquer une certaine prudence dans le développement de l’industrie du bois. Mais seule la capacité à faire partager cette vision par la majorité de la population lui permettra de résister aux pressions des industriels concernés. Dans ce débat, la vision à court terme est la création d’emploi et le développement des exportations ; la vision à long terme est une société prospère dans laquelle la nature a encore une place importante et stabilisante. Entre les deux, le conflit d’intérêt révèle le responsable politique capable d’assurer le développement de son pays. Ceci suppose de sa part la finesse d’analyse et la force de caractère permettant d’obtenir une partie de l’objectif à court terme et une partie de l’objectif à long terme.
La reconstruction d’un pays après un conflit et la construction d’un pays nouveau sans passé dans ses frontières sont deux cas dans lesquels cette double vision est essentielle. Après une guerre civile, les ressources nationales et celles des ménages sont faibles par rapport aux espérances. Les nouvelles autorités doivent donc définir et faire accepter une vision à court terme qui intègre des taux d’épargne et d’investissement élevés, pour pouvoir rendre crédible et possible une vision à long terme de société de consommation. Or les populations concernées ont, au contraire, soif de consommation.
Le cas d’un pays nouveau est à la fois plus facile et plus complexe. La volonté d’exister et d’être reconnu comme un pays indépendant peut suffire comme vision à long terme. Mais vient un moment où la crédibilité de ce rêve étant devenue une évidence, il faut savoir fixer des objectifs plus pacifiques et économiques. De nombreux pays ont des difficultés à se donner des responsables capables de mener cette transition. La nécessaire vision économique à long terme y est remplacée par une paranoïa belliqueuse. Cette paranoïa sert de ciment national permettant de faire accepter les nécessaires sacrifices à court terme - et éventuellement à masquer l’absence de charisme des dirigeants. Inversement, les communautés nouvelles capables d’avoir des dirigeants ayant une vision crédible à long terme accepteront des changements permanents dans leur mode de vie.
Certains auteurs font une distinction entre les civilisations ayant une vision circulaire du temps et celles ayant une vision linéaire. Les premières auraient des difficultés à considérer comme une valeur positive le concept de progrès alors que les secondes seraient naturellement portées à considérer l’investissement comme une donnée fondamentale de leur action.
La vision circulaire consiste à vouloir vivre selon un mythe passé : respect d’un livre saint comprenant des règles pratiques quotidiennes, nostalgie d’un monde sans pollution, réincarnation des ancêtres, organisation de la vie sociale en fonction des coutumes fixées par le calendrier, etc.. La vision circulaire du temps conduit à considérer le changement comme source de danger. Ainsi un agriculteur qui s’endette auprès d’une banque pour mécaniser sa production risque de devoir modifier son rythme de vie. Le commerçant qui veut respecter le chômage de jours fériés souhaitera que l’ensemble de la société y soit assujetti, sinon ces journées représenteront un manque à gagner. Le religieux dont la parole est le métier aura tendance à combattre un mode de vie exclusivement centré, selon lui, à la production et au loisir.
La vision linéaire consiste à croire que demain a vocation à être meilleur qu’aujourd’hui grâce à l’effort des hommes et des femmes. La dichotomie entre vision circulaire et vision linéaire du temps n’est pas nécessairement conflictuelle. Dans une société en cours de transformation, la présence de groupes de populations avec une vision circulaire du temps est un élément de stabilité. La société européenne s’interroge sur la réduction des horaires de travail et l’organisation de la vie des retraités avec l’ambition de casser la course permanente du citoyen-consommateur-producteur. Depuis les grands parents qui règlent leur vie sur le jour sans école de leurs petits enfants jusqu’au rôle des saisons dans la mode et l’organisation des congés en passant par la fête du vin nouveau, les sociétés à vision linéaire s’attache à créer des répétitions.
L’opposition entre vision circulaire et vision linéaire du temps n’est intéressante que parce qu’elle souligne la nécessité du compromis. Le responsable politique , s’il veut durer et entrer dans l’histoire, éprouve le besoin d’être à la fois homme de changement et homme de traditions. C’est la vision hélicoïdale du temps qui symboliserait au mieux le besoin d’une société en développement : le mouvement a une direction linéaire mais l’existence de repères périodiques est une obligation existentielle.
c) L’action
La volonté et la vision sans l’action ne sont que les composantes de la velléité. Or le passage à l’acte dans le domaine social ne va pas de soi. Des individus épars ou une communauté peuvent savoir ce qu’il conviendrait de faire pour améliorer les conditions de vie matérielle ; mais cela ne signifie pas que cela sera fait. Cette non-relation entre le savoir et le faire constitue l’une des réfutations de l’approche des problèmes économiques par la théorie économique " pure ” : les hommes et les femmes n’agissent pas et ne s’organisent pas pour obtenir la satisfaction maximum de leurs besoins économiques.
Certaines sociétés favorisent le non-travail de l’homme et l’exploitation polygamique de la femme . D’autres sociétés considèrent que l’accumulation de biens matériels par des individus n’ayant pas un rôle social traditionnel est un danger pour la cohésion du groupe. D’autres encore considèrent que les besoins matériels sont limités et que l’obtention du minimum jugé nécessaire permet de consacrer son énergie à d’autres recherches. D’autres enfin jugeront que, compte tenu de ce qu’ils obtiennent de l’entraide communautaire ou de la nature, les conditions du passage à l’acte sont trop contraignantes.
L’action, ou le travail, n’est donc pas une démarche évid, même si les autres conditions - la volonté et les objectifs - sont présentes. Le travail consiste en la fourniture d’un effort individuel et/ou collectif, d’ordre physique et/ou intellectuel, en vue d’une rémunération. Etape essentielle dans le processus de mise en route du développement économique , le passage à l’acte entraîne souvent la destruction irréversible d’un ordre traditionnel. Pour dépasser les clichés sur les sociétés capables ou non de s’assumer économiquement, le coopérant doit comprendre les conséquences de la mise au travail d’une société non plus en vue de la survie mais d’une amélioration de l’environnement économique.
La science économique nous apprend que l’obtention d’une amélioration de l’environnement matériel suppose d’investir. Investir veut dire utiliser une ressource aujourd’hui disponible non pas pour une consommation immédiate mais pour en obtenir un renouvellement ou une multiplication dans le futur. Cette ressource peut-être des graines, de l’argent, etc.. Ce peut également être du temps : plutôt que de consommer le temps disponible, l’individu peut l’utiliser à " faire quelque chose ” pour préparer l’avenir : un outil, un apprentissage, etc.. Investir veut dire parier sur l’avenir et donc courir un risque. Ce risque est d’ordre personnel et collectif . Sur le plan personnel, il y a le double risque de perdre son investissement et de se mettre dans une situation qui peut ou non apporter le bonheur. Sur le plan collectif, il y a le risque de créer un environnement qui sera incompatible avec les règles sociales préalables. L’investissement n’est pas seulement un acte économique ; il est un acte social. Celui qui investit est un entrepreneur et l’entrepreneur est un perturbateur potentiel de l’ordre établi.
Pourquoi certaines sociétés entrent-elles dans un processus de développement technologique et industriel alors que d’autres semblent manifester des réticences à sortir du sous-développement économique? Ceci ne peut s’expliquer uniquement par la difficulté à organiser le travail en entreprises à but lucratif. Un goût limité pour l’effort contraignant et volontaire serait une explication encore plus stupide : les sociétés les plus pauvres en termes industriels sont organisées autour de tâches sociales coûteuses en énergies individuelles. Que ce soit pour chercher de l’eau, accompagner les troupeaux, construire des terrasses agricoles, préparer une fête, survivre dans un bidonville, etc., l’énergie dépensée peut être considérable. Mais ces énergies n’entrent pas dans un processus de développement parce qu’elles ne s’inscrivent pas dans une vision ni dans une volonté de changement. Est un entrepreneur celui qui fournit du travail en fonction de cette volonté et de cette vision. L’action est nécessaire à la volonté et à la vision. Mais inversement la volonté de développement et la vision d’une nouvelle société sont nécessaires pour inscrire la travail dans un processus de changement positif des conditions de vie.
Dans une logique de développement, l’une des difficultés est donc de faire admettre, par les individus et par la mentalité collective, la nécessité pour chacun d’avoir une attitude d’entrepreneur. L’attitude entrepreneuriale consiste à être disposé à fournir un effort personnel en faveur d’un objectif de mieux être à long terme. C’est parce que le plus humble des salariés d’une entreprise participe de cette démarche que son travail est transcendé bien au-delà du besoin de gagner un salaire minimal pour survivre physiquement. Le démarrage du processus d’industrialisation d’un pays est souvent effectué dans des conditions inhumaines - bien plus pénibles que les conditions de vie traditionnelle en villages. Lorsque le rêve transcendantal du développement n’existe pas chez les individus, la moindre occasion de sortir de l’environnement professionnel - récoltes, fêtes, rites religieux, maladie réelle ou imaginée, etc.- sera naturellement saisie. Le travail en tant qu’activité principale d’une vie humaine, effectué sur une base volontaire dans une structure d’entreprise (ou d’administration), n’est tolérable que s’il est rémunéré non seulement par un revenu financier immédiat mais aussi par un espoir de rémunération autre (financière ou sociale, matérielle ou psychologique, etc.) à terme.
L’action peut exister en dehors de la volonté de développement et de la vision à long terme. En elle-même, elle n’est pas facteur de développement économique . La combinaison des trois facteurs est nécessaire pour qu’un processus s’enclenche.
d) La détermination
La présence des trois conditions précédentes ne permet pas d’éviter la rencontre de difficultés majeures pouvant remettre en cause le processus de développement économique. Certaines de ces difficultés relèvent d’une opposition au principe ou aux effets du changement. Les structures traditionnelles assurant stabilité et cohésion du groupe peuvent s’opposer violemment aux structures nouvelles. Des intérêts personnels peuvent être en jeu. Des difficultés naturelles à répétition peuvent également saborder les efforts réalisés. Qu’elles qu’en soient les causes réelles, l’opposition au développement se cache souvent derrière des arguments apparemment rationnels. Quelques exemples illustrent ce problème.
Un service des douanes existe dans tous les pays. Par contre, l’efficacité du service mesurée en volumes traités, en recouvrement des droits et en délais de dédouanement peut varier considérablement d’un pays à l’autre. Un service des douanes inefficace est souvent un ardent défenseur du contrôle à 100% des marchandises importées. Indépendamment de l’aspect éthique, le coût financier de la corruption, la longueur des procédures et l’importance de la partie non-écrite des règlements sont des entraves au commerce. Ces entraves finissent par pénaliser le potentiel de croissance économique, renchérir les produits importés et compliquer les procédures d’exportation. Un contrôle exhaustif aura un effet négatif sur la sécurité sanitaire puisqu’allongeant les délais au delà des dates de validité des produits frais et des produits pharmaceutiques. Un service des douanes moderne est donc un service hautement informatisé assurant un roulement physique rapide des marchandises, l’essentiel du travail étant fait par l’agence en douane. Le service douanier " traditionnel " est a priori hostile à une telle modernisation supprimant le contact direct et permanent entre douaniers et transitaires. Ses arguments pourront convaincre le responsable politique plus soucieux de manifestations d’autorité que d’efficacité économique. Seule une détermination politique forte permettra dans un tel contexte d’introduire une modernisation des services.
Un autre exemple de coutume à forte justification sociale et à effet négatif sur le développement est celui des règles de mariage comprenant le paiement d’une dot ou de frais de festivité importants. Le coût de la cérémonie demande qu’une épargne préalable ait été constituée sur une longue période pour être transformée en objets précieux ou en animaux destinés à un festin. Cette épargne sort du circuit économique et perd son potentiel de facteur de développement. Par contre, elle sert à cimenter l’unité de la communauté et à perpétuer des règles fournissant un bien-être social. L’arbitrage est donc délicat . S’il se fait en faveur du changement, il ne pourra être imposé que par une forte détermination.
La volonté de développement, la clarté de la vision et la capacité à travailler en entreprises ne sont pas trois conditions suffisantes pour entretenir le développement économique. Elles doivent être soutenues par une détermination politique permettant d’écarter les obstacles : définition de l’assiette fiscale, exemple des notables, rôle des syndicats, rôle des religieux, traditions communautaires, régulation du système bancaire, organisation de la circulation automobile, etc.. L’expérience des deux dernières décennies, en particulier en Asie, montre que le processus de développement peut démarrer sans un pouvoir étatique omniprésent. Mais ce processus s’essouffle s’il n’est pas soutenu par un Etat fort. Les pays occidentaux eux-mêmes affichent des nouveaux par rapport à la pensée économique des années 1960 . Plus d’Etat signifie atrophie du système ; absence d’Etat signifie recul de la démocratie . Moins d’Etat et plus grande efficacité sociale de l’Etat ne sont pas deux notions contradictoires ; elles sont au contraire liées l’une à l’autre.
Un Etat " fort "
Si " moins d’état " et " Etat fort " résument l’opinion occidentale sur le sujet , l’apparente contradiction entre les termes ne reflète que la difficulté du problème à résoudre. Dans cette perspective, un Etat fort signifie qu’un exécutif politique et une administration sont déterminés à entreprendre ensemble les actions nécessaires, dans quelque domaine que ce soit, pour que la volonté de progrès et la vision sociale exprimées par les représentants de l’opinion publique soient implantées. Ces représentants sont eux-mêmes partie intégrante du pouvoir étatique. Si nécessaire, leur devoir leur demande de ne pas refuser à un gouvernement le soutien à des mesures indispensables mais douloureuses.
Dans les économies encadrées par des accords internationaux contraignants (politiques d’ajustement structurel), la mission du responsable politique lui est dictée par les circonstances. Par contre en situation ouverte, la science économique étudie les conséquences des décisions envisageables. Elle montre au responsable politique que certaines peuvent être systématiquement mauvaises et d’autres mal adaptées au contexte courant. Mais il est rare qu’il y ait un chemin unique et évident pour assurer un processus de développement économique. Le responsable politique doit donc avoir des clés lui permettant d’agir avec détermination.
L’objectif social étant le sentiment de bien-être, la corrélation entre cet objectif social et les objectifs économiques à court et long terme se fait en utilisant des termes de conversion éminemment subjectifs ! Par exemple, une économie duale est-elle le moyen unique de démarrer un processus de développement économique dans une société traditionnellement agricole ? Inversement, une économie duale est-elle l’expression d’un échec social ? Autre exemple : tel gouvernement peut décider de canaliser l’épargne des ménages en faveur de l’Etat par une politique de taux élevés des dépôts ou des Bons du Trésor. Tel autre gouvernement peut décider d’inciter les ménages à investir eux-mêmes leur épargne dans l’immobilier ou les valeurs mobilières, voire à diminuer le taux d’épargne en favorisant la consommation et l’activité commerciale. Les deux politiques sont évidemment radicalement différentes. En supposant que chacune des deux politiques soit techniquement possible (existence d’une bourse des valeurs mobilières, niveau d’éducation suffisant, existence de besoins aussi bien au niveau des infrastructures que des ménages, etc.), laquelle est la meilleure ? Leur appréciation dépend de facteurs subjectifs et locaux : niveau de confiance entre générations, niveau de confiance entre les citoyens et les hommes politiques, relation avec l’environnement écologique, etc..
La détermination du responsable politique dans un environnement intellectuellement fluide est donc un paramètre essentiel. Seul le résultat permet à l’Histoire de distinguer le politicien stérilement entêté et l’Homme d’Etat.
Le rôle de l’administration
Le professionnalisme d’un responsable politique se voulant un entraîneur du développement s’exprime donc par une série de comportements. Cette série n’est pas infinie mais elle est rigoureuse : que l’un des comportements soit défaillant et l’ensemble de l’action sera compromis.
Dans sa vie quotidienne, le responsable politique a un compagnon de route obligatoire : l’administration publique. Le responsable politique et son administration ne sont pas forcément en symbiose. Indépendamment de l’action et de l’attitude des hommes politiques, est-ce que le développement d’un pays est favorisé par une administration forte ou au contraire par une administration discrète et peu onéreuse ? Différente du débat sur l’interventionnisme étatique dans l’économie, cette question est relativement peu débattue. Sans doute relève-t-elle d’avantage de l’empirisme que de l’idéologie . L’expression d’une opinion forte sur le sujet a souvent conduit les hommes politiques à être en porte à faux avec la réalité : chez les défenseurs du moins d’Etat , la mise en place d’un programme de réduction drastique du service public ne correspond pas toujours aux intérêts des coalitions politiques. Des exemples mis en avant par le FMI montrent certes qu’une telle action favorise la fluidité d’une structure et peut, à terme, avoir une incidence positive sur l’emploi. Mais les opinions publiques sont souvent d’avantage réactives à la gabegie et aux privilèges qu’à l’action de l’administration dans la vie quotidienne. D’autre part la classe politique a traditionnellement une relation ambiguë avec la fonction publique . Celle-ci est relais du politique, chargée de transformer la société en fonction des directives des responsables élus ou auto-désignés. Elle est aussi miroir critique, ramenant en permanence les politiques aux contingences contraignantes.
Le rôle de l’administration publique dans la croissance économique n’est pas un rôle direct. Des exemples peuvent être trouvés pour souligner l’absence d’antinomie entre la corruption administrative et la croissance de la production nationale sur de courtes périodes. Inversement, la relation entre l’amélioration des indices économiques et le rôle moteur de l’administration publique fait difficilement l’objet d’une formulation. Un exemple intéressant et éclairant est fourni par le Liban.
Le Liban est, en tant qu’Etat, une création du 20e siècle après avoir été une province ottomane pendant 400 ans puis un protectorat français pendant deux décennies. Sa culture administrative est issue de cette histoire atypique : pas tout à fait une colonie, mais pas non plus un pays exerçant sa souveraineté. Lorsque son indépendance complète est proclamée en 1943, son administration est imprégnée de principes inculqués par les anciens protecteurs : pas d’esprit critique, un rôle fiscal prioritaire au profit de décideurs anonymes, une habitude des passe-droits au profit des richesses privées ayant de bonne relations avec le pouvoir politique. Parallèlement, le génie national s’exprime par un courage sans limite pour entreprendre, à titre individuel, toute action assurant le confort matériel à sa famille et pour développer une capacité à goûter la vie culturelle et artistique. Le résultat est, dans les années 1960, un pays du Tiers-Monde ayant des caractéristiques de pays européen. La bourgeoisie nouvelle s’entend avec les familles traditionnelles pour considérer que le pays n’a pas besoin d’une administration particulièrement performante : la santé et l’éducation peuvent être financées directement par les utilisateurs, la sécurité est assurée si nécessaire par des forces privées et la justice sait remplir son rôle de gardien des traditions patrimoniales sous le regard attentif des responsables confessionnels veillant au respect du droit coutumier.
Ce pays riche en individualités fortunées, cultivées et au fait des techniques industrielles modernes va pourtant être incapable d’empêcher le démarrage d’une guerre civile par l’entrée en force des Palestiniens. Il va être incapable de cesser par lui-même un conflit qui durera 17 ans. Pour finir, il se retrouve sous la protection du voisin syrien moins riche, moins cultivé, moins développé sur le plan technologique. Mais ce nouveau parrain a une administration publique efficace qui fournit l’ensemble des fonctions régaliennes à sa population et qui est même capable, à l’instar de la Grande Porte, d’assurer la gestion indirecte d’un pays voisin sous tutelle.
Aujourd’hui encore, les cent à deux cent mille foyers qui constituent la bourgeoisie libanaise n’attendent pas grand chose de l’Etat. Ils mettent leurs enfants dans les écoles privées dispensant des visions différentes de l’histoire nationale ; ils souscrivent des assurances privées donnant l’accès aux hôpitaux privés. Les plus fortunés habitent dans des compounds privilégiés. Les plus puissants se proègent par des gardes privés. Seule la justice progresse lentement – et depuis peu - en faveur d’une plus grande égalité devant la loi. Dans ces conditions, le paiement de l’impôt relève toujours de la taxe minimum à payer à Istanbul : la fraude est quasiment un devoir civique!
Pour qu’une administration soit acceptée comme l’expression de l’Etat, les cinq prestations fondamentales (sécurité, justice, infrastructure, santé, éducation) doivent être effectivement fournies à tous les citoyens. Sans l’accès à ces services, le citoyen renie l’autorité publique. Soit il considère qu’il peut se passer de l’Etat et donc de l’impôt et du respect des lois, soit il entre dans une logique révolutionnaire. L’exemple libanais illustre le risque que court un pays sans capacité de défense militaire et sans une administration capable de contrôler des refus d’autorité.
La capacité à assurer aux citoyens l’accès aux cinq services fondamentaux n’est pas tout. L’administration doit également avoir une politique d’image au même titre qu’une entreprise : l’administration doit se vendre à l’opinion publique. Cette politique d’image comprendra un effort de séduction en utilisant les moyens de promotion traditionnels : discours des responsables politiques, relations publiques de chaque administration et établissement public, formation permanente des agents de l’Etat. Lorsque les services publics sont effectivement disponibles, l’administration peut alors s’appuyer sur les responsables exécutifs et législatifs pour utiliser avec mesure des moyens coercitifs permettant de rompre des habitudes anciennes : fiscalité plus lourde pour les services privés de santé et d’éducation, impôts fonciers augmentés sur les îlots résidentiels, réglementation drastique des services privés de sécurité, indépendance et fermeté de la justice.
A court terme, il est difficile d’établir un lien direct entre la croissance des agrégats économiques et la qualité de l’administration publique. Celle-ci peut évidemment arriver à tuer toute possibilité d’expansion. Cette situation extrême mise à part, la conjoncture économique est d’avantage liée à la conjonction de paramètres fondamentaux et d’aspects psychologiques qu’à la fourniture des services publics. Par contre, une administration publique permettant l’accès de chaque citoyen aux cinq services de base à un coût jugé justifié apparaît empiriquement comme une condition nécessaire à la transformation de la croissance en développement économique et humain.
L’Etat peut se décharger sur le secteur privé de la responsabilité exécutive de services publics . Mais il ne peut abandonner son rôle d’ordonnateur des règles du jeu. La santé peut être privatisée : il n’en reste pas moins qu’une administration doit fixer, surveiller et éventuellement modifier les conditions de fourniture des services de soin. L’exemple français de l’éducation primaire et secondaire montre que les écoles publiques et les écoles privées peuvent cohabiter dans la cadre d’une même mission. De nombreux parents confient leurs enfants à des écoles privées ou des écoles publiques selon les circonstances du moment et du lieu, d’avantage que selon une idéologie. En d’autres termes, il est demandé à l’administration d’exercer son autorité, pas nécessairement d’être prestataire de services. Sans l’autorité administrative, la nécessité sociale du développement n’apparaît pas : les enfants peuvent être promenés dans des espaces publics, ou bien chaque famille consacre ses ressources et son énergies à bâtir un espace privé sécurisé. L’urbanisation impose des règles : celles-ci sont donc expliquées et surveillées soient par des chefs de gangs, soit par les représentants de l’administration publique. Dans la définition du développement que nous avons retenue, le premier cas ne peut être considéré comme l’expression d’une société en progrès. Le rôle de l’administration dans la gestion et la perpétuation d’un processus de développement est donc essentiel.
Démocratie et développement : un lien obligatoire ?
La référence à la démocratie fait partie du discours officiel sur la coopération. La démocratie est présentée non pas comme une condition politique imposée par les opinions publiques européennes mais comme une condition technique du développement. Est-ce si évident ? N’est-ce pas une ingérence dans les affaires intérieures des pays partenaires ? Quelle est la justification d’une telle affirmation?
Dans les situations diplomatiquement délicates, les responsables politiques occidentaux résument la démocratie dans sa formule minimum : respect des minorités et élection populaire des responsables politiques. Pour un citoyen européen, la manifestation de la démocratie va évidemment plus loin. Elle inclut l’existence d’une opposition politique en position d’alternance gouvernementale et l’application du droit sans tenir compte des particularités individuelles. Une opposition politique reconnue et respectée en tant que gouvernement alternatif serait une condition nécessaire à la démocratie. L’opposition politique entretiendrait un esprit critique permanent et constructif - permanent parce que l’opposition politique est institutionnalisée, constructif parce cette opposition a vocation permanente à appliquer ses idées. L’esprit critique dans le domaine de la vie sociale, correspondant au doute dans le domaine de la philosophie, est pour un Européen ce qui fait la différence entre le Moyen-Age et les temps modernes. Il n’est pas indispensable pour faire aussi bien que le voisin mais il représente une condition nécessaire du saut dans l’aventure du changement permanent.
Cette conception est éloignée des principes de parti unique, d’idéologie nationale et de dirigeants autoproclamés. Pendant quelques années, des théories du Tiers-Monde affirmaient qu’un pays neuf ne peut s’offrir le luxe d’une opposition politique. Ces théories ont été, sinon acceptées, du moins diplomatiquement prises en compte par les pays européens. Leurs promoteurs avaient parfois, comme Julius Niéréré ou Félix Houphouet-Boigny, la crédibilité internationale qui forçait la considération. Des pays aux forces centrifuges comme la Chine ont des gouvernements affirmant avec conviction que l’application des principes européens de la démocratie aurait comme conséquence immédiate l’éclatement du pays. D’autres placent l’argumentation sur un plan social et moral et considèrent que le développement de l’esprit critique européen entraînerait des ruptures dans le tissu social, ruptures dont ils veulent faire l’économie.
Avec le recul du dernier demi-siècle, l’Histoire semble donner raison au monde hégélien. Lorsqu’une dialectique permanente sur les sujets d’intérêts communs n’est pas acceptée, la dérive vers l’accumulation d’erreurs semble trop forte pour être contrôlable. Restent deux arguments qui obligent à refuser le prosélytisme européen. D’abord quelques exceptions existent, limitées dans le temps et dans l’espace, qui manifestent que despotisme éclairé et développement économique peuvent aller de pair dans des pays considérant que leur sortie du sous-développement n’est pas achevée. L’Histoire n’est pas terminée : l’Amérique du Sud et l’Asie du Sud-Est sont aujourd’hui des zones à la porte de l’O.C.D.E. et on ne peut qu’observer avec intérêt la vitalité de leur vie politique. Le deuxième argument est définitif : la conception européenne des relations internationales ne permet pas d’imposer par la contrainte une organisation " westminstérienne " de chaque pays.
Si la vision européenne d’une organisation démocratique n’est pas exclusive, la démocratie européenne a cependant vocation à s’exprimer. L’enfant européen est éduqué dans l’idée que le monde de sa vie adulte sera différent de celui qu’il connaît. Pour se préparer à ce saut dans l’inconnu, il lui est demandé d’accepter le doute sur ses convictions du moment et la critique sur ses choix. L’alternance politique est l’une des manifestations de la non permanence des structures. Elle est également un mécanisme de préparation continue du citoyen au changement de l’environnement. Le coopérant sera appelé à en témoigner, dans le respect mutuel des civilisations.
Conclusion - Lacontribution du coopérant technique au développement.
Le développement économique est un processus, un état de perpétuelle transformation. Il ne constitue pas une attitude naturelle dans une société ayant atteint un haut degré d’équilibre interne grâce à des règles sociales ancestrales. C’est pourquoi le coopérant peut être amené à avoir une attitude personnelle perturbante. Ceci constitue l’une de facettes les plus complexes des métiers de la coopération.
La politique économique est un ensemble d’outils mis à la disposition des responsables de la vie publique. Si ces outils sont utilisés, la logique retenue peut s’avérer, en finale, bonne ou mauvaise. La science économique tente de réduire la marge d’inconnu dans la prévision des conséquences des décisions de politique économique. Elle peut aider mais elle ne peut dicter le comportement du citoyen ou du responsable. Les quatre éléments que nous avons analysés - la volonté, la vision, l’action, la détermination - sont tous les quatre des facteurs essentiels à la mise en place d’un développement économique. Ils ne sont pas en eux-mêmes des instruments de politique économique. Simplement, leur présence s’avère, à l’expérience, indispensable pour qu’il y ait développement économique . Elle est suffisante pour que " quelque chose de positif " se passe.
En ce sens, toute personne impliquée dans l’aide au développement peut construire son engagement à l’aune de sa contribution à l’existence de ces quatre éléments. Un coopérant veut contribuer au mouvement en faveur d’une l’amélioration des conditions de vie du pays dans lequel il travaille. Pour ce faire, il s’engagera auprès de ses correspondants locaux en faveur de la volonté de développement, de la définition d’objectifs, de l’ardeur au travail et de l’enthousiasme nécessaire pour surmonter les obstacles.
Un coopérant n’est évidemment pas un touriste : il a pris un engagement professionnel et il est parfois très convenablement rémunéré pour cet engagement. Il n’est pas non plus une simple machine à répondre aux questions qui lui sont posées. Le coopérant a l’obligation morale de manifester et de transmettre la volonté d’un avenir meilleur que le présent : les élèves d’une école distinguent rapidement l’enseignant français qui croit au progrès de celui qui effectue d’une façon désabusée un service minimum. La même clairvoyance existe dans l’environnement professionnel de l’expert agricole ou du technicien dans un ministère.
La logique de l’assistance humanitaire et la logique de l’observation scientifique ne seront pas les mêmes que la logique de la coopération technique. L’anthropologue en action sur le terrain cherche à rester le plus neutre possible par rapport à l’environnement : il est là pour comprendre, pas pour être un agent de développement économique. De même en cas d’assistance humanitaire, l’infirmier et le médecin se soucient avant tout de réduire la souffrance physique immédiate en laissant à d’autres le soin de construire un système sanitaire plus efficace.
La volonté de développement économique se manifestera chez le coopérant par une sémantique positive. Le verbe d’un étranger dans une société qui est souvent de tradition orale et hospitalière n’est jamais anodin. C’est pourquoi le coopérant qui " n ’y croit plus " doit se taire et se reposer ou partir. Il ne lui est pas seulement demandé d’affirmer que l’on doit faire mieux ; il doit également croire et affirmer que l’on peut faire mieux.
Il aide également à démontrer que l’on peut faire mieux. Dans les domaines de l’action et de la détermination, le coopérant chargé d’une mission doit, comme tout salarié, fournir correctement ce que son environnement professionnel attend de lui. L’enseignant enseigne, le médecin soigne, l’ingénieur étudie, etc.. La situation particulière du coopérant fait néanmoins que, non seulement il doit " assurer ", mais il doit également être imaginatif et entreprenant. Ces deux attitudes peuvent s’appliquer dans toute profession : l’enseignant, en organisant des sorties éducatives ou en faisant réfléchir ses élèves sur le devenir de leur pays, participera à l’effort d’éveil à la prospective et au dynamisme intellectuel. L’expert en politique de la santé ou de l’éducation, l’ingénieur de travaux publics, le conseiller économique, le douanier ou le militaire, tous ont l’obligation d’apporter des solutions auxquelles leurs partenaires locaux n’auront pas pensé. Cet apport est, au-delà de la substitution, la principale justification de l’emploi de techniciens étrangers dans l’administration d’un pays partenaire. L’expérience acquise préalablement en France ou dans d’autres pays permettra de nourrir en permanence la capacité à être imaginatif.
Les organismes de coopération savent généralement recruter des coopérants disposant des outils intellectuels et du fonds culturel nécessaires. Il est plus difficile de s’assurer que les coopérants, une fois sur le terrain, ont le dynamisme nécessaire . Ils doivent faire preuve en permanence d’esprit d’initiative, de bon-sens et d’optimisme. L’ardeur au travail, l’agilité intellectuelle, la conviction que le pays et ses habitants peuvent encore et toujours améliorer leurs conditions de vie, doivent se manifester chez chaque coopérant.
L’humilité et la prudence sont également indispensables à quelqu’un qui est et reste un étranger. Les contributions du coopérant à la définition des objectifs immédiats comme à la définition de la vision à long terme de la société font parties de son cahier des charges. A son niveau de responsabilité professionnelle, il aide à définir un rêve à la fois ambitieux et réaliste. Mais cette contribution est délicate parce qu’il ne saurait être question de décider - ou de donner l’impression de décider - du futur d’autrui. Le coopérant qui ne contribue pas à définir un projet de société dans la discipline qui est la sienne ne remplit pas son rôle ; celui qui tient un discours en lieu et place des citoyens du pays hôte réalise un transfert de personnalité inacceptable. L’enthousiasme ou le dynamisme ne doivent pas déraper vers la prise de décision, en particulier en ce qui concerne la définition du futur souhaitable.
Le besoin de convaincre se substituera à l’envie de décider - même dans le but noble de faire progresser une situation aussi rapidement que possible. Un coopérant cherchant à convaincre ses collègues et ses supérieurs locaux que tel projet est souhaitable et possible peut être agaçant. Il sera néanmoins respecté s’il utilise son pouvoir de conviction avec humour et respect. Mieux encore, il est un modèle dynamique pour les responsables locaux vis-à-vis de leur environnement . Au lieu de donner l’image d’une satisfaction béate devant la situation courante ou inversement d’abattement devant les difficultés, il est un exemple d’imagination créatrice, de volonté de conviction et de disponibilité pour passer à la réalisation.
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Le développement économique est le fruit d’une attitude et d’une démarche -et non pas la conséquence de paramètres environnementaux. Il y a des pays plus gâtés que d’autres en termes de matières premières et de conditions climatiques. Il y a des pays potentiellement riches qui ne réussissent pas leur décollage économique. D’autres pays sans ressources particulières ont réussi à assurer une prospérité à leurs habitants.
Le coopérant s’attache à ce qu’il y ait développement. Il n’est pas attaché à ce que le pays dans lequel il travaille soit plus performant que d’autres en termes industriels, agricoles ou financiers ou même en fonction de critères sociaux. L’objectif poursuivi dans la coopération est le processus de développement, non pas le résultat de ce processus. Chaque individu et chaque génération ont droit à être parties prenantes d’un mouvement en faveur d’une amélioration du bien-être de chacun et de tous. L’amélioration conjointe du bien-être de l’individu et du bien-être social fait partie intégrante et obligatoire du développement.
Le partage et l’utilisation de la richesse relève de chaque peuple ; mais la possibilité de rêver d’un avenir meilleur et de participer - même par procuration - à son avènement est un droit universel. C’est du la conception française. Le coopérant a le pouvoir et le devoir de contribuer à cet élan.
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