Mes
chers amis,
A
vous qui n'y étiez pas, il serait ingrat de ne pas tenter au
moins , et en deux mots, de vous faire partager quelques uns de ces
instants "magiques" que nous avons vécus ensemble ce lumineux
mardi, au fin fond de l'Allier.
Les
deux sudistes authentiques s'étaient regroupés la veille
dans le fief d'Alain Bandiéra. Après des effusions
sincères, après une visite de
Le
lendemain matin, nous avons retrouvé une Annie Guillaume
toujours la même, avec les mêmes fou rires, la
même verve et la même force de conviction. C'est dire,
là encore, le peu qu'on nous laissait
à dire, au Zhoun et à moi, tant Annie et Alain
se laissaient aller à leur élan : "Alors les
garçons, s'écria notre Alain, vous ne dites
rien ?..."
Avant
de rejoindre les autres, nous avons dû encore endurer les
tortures infligées par un réseau routier d'un autre
âge sous un crachin que revendiquerait même le plus chauvin
des Bretons tant il était tenace, dense et collant. Le
Bourbonnais profond est vraiment si profond par ces temps-là que
le soleil n'y parvient même pas.
Mais
le soleil n'était pas dehors, ce jour-là ! Maryse,
Achille et Jean-Claude Fournier nous attendaient dans la salle des
banquets d'un restaurant comme il s'en faisait encore dans nos
campagnes quand nous étions ch'tiots. On ne pouvait
rêver meilleur endroit pour nous retrouver. Le soleil
était bien dedans ce jour-là !...
Je ne vais pas
me répandre pour vous dire le bonheur de nous retrouver, pour
vous raconter la tendresse, la complicité, l’émotion, le
rêve. Je ne veux pas déflorer le sujet car il faut bien
laisser la place pour les vraies retrouvailles.
Alors, c’est
vrai : perdu au milieu de tout cela,
le pauvre « Pâté aux pommes de
terre », objet prétendu de ce symposium
international, allait presque passer inaperçu. C’était
sans compter sans mon entêtement à vérifier si le
mets présenté par Jean-Claude comme
« le » sommet gastronomique du Bourbonnais avait
la capacité de rivaliser avec ce qu’il prétend
n’être que des usurpations.
Allais-je
moi-même être capable du discernement indispensable
à une expertise objective dans ce contexte tellement
euphorisant ? N’allais-je pas me laisser distraire… voire
même corrompre ? Mais non ! Il m’en faut davantage,
surtout quand il s’agit de gastronomie, cette forme si
évoluée, si significative de l’aboutissement de l’esprit
humain, de sa transcendance, que je me suis allé, un jour,
à créer pour elle ce néologisme
de « métaculture » qui ne saurait
s’apparenter à un quelconque barbarisme tant il s’intègre
parfaitement à l’authenticité de notre culture gauloise.
Sans tricher.
Donc il me fallait faire abstraction du soin que Jean-Claude avait pris
pour retenir finalement ce lieu, ignorer les consignes d’excellence
qu’il n’avait pas manqué de donner au Chef, explorer d’un regard
neuf et vierge de toute prévention. Il faut un écrin aux
mets : cet écrin, selon moi, c’est le vin, lequel doit
s’accorder avec eux comme s’accordent les instruments de virtuoses
préalablement à l’exécution d’un chef d’œuvre.
Comme on m’avait prié de donner mon avis dans le choix du vin je
n’ai pas hésité longtemps et, malgré le peu de
soutien d’Annie Guillaume, j’ai tout de même opté pour le
Saint Pourçain qui représente l’expression la plus
remarquable de ce terroir.
Il était
« gaillard » à souhait,
c'est-à-dire qu’il tirait, comme il convient, sur les Bourgogne
virils dont il est le très proche parent. Tannique et rustique,
bien sûr, mais tonique, ample et riche. Un peu retenue au
début, la longueur en bouche promettait toutefois de
s’amplifier. Servi un peu trop frais, il est progressivement devenu
majestueux et noble, c’est vrai.
Il était
bien devenu l’écrin rêvé, le cadre authentique pour
le Pâté aux Pommes de Terre Bourbonnais dont il me restait
à concevoir la procédure d’évaluation. J’avais
déjà mon idée sur le sujet.
Dans un premier
temps j’explorerais les attributs strictement physiques de ce chef
d’œuvre, c'est-à-dire l’aspect, l’éclat, le
« nez », l’aptitude à éveiller
l’appétit, la capacité à suggérer le
terroir d’origine, à évoquer son indubitable
originalité, tous ces facteurs étant analysés un
peu « à la louche », forcément. A
ce niveau les objectifs étaient atteints, c'est-à-dire
que l’ensemble captait l’attention et déclenchait le
désir, même si la rusticité attendue n’était
pas totalement au rendez-vous : pas tout à fait assez
sauvage, le Pâté. Puis il me
reviendrait d’apprécier le doré, la brillance, la texture
et le croustillant de la pâte feuilletée, le ratio
pâte / garniture : c’est le plus délicat parce qu’il
est nécessaire d’intervenir avec le couteau pour explorer par
palpations d’intensité progressive afin d’éprouver le
crissement de la pâte et, comparativement, le moelleux de la
garniture. L’impression était excellente de ce point de vue.
Au terme de ce
premier niveau d’analyse, mon impression
était déjà très favorable. Restait encore
à pénétrer dans le second temps de mon
évaluation : le volet proprement
gustatif, le monde des textures, des saveurs et du rêve.
Techniquement, c’est l’univers le plus complexe, celui où il est
le plus facile de « se louper ». En effet, il est
cruellement contraignant de s’empêcher de se laisser aveugler par
le
charme du plat sans jamais mettre en veilleuse son objectivité.
C’est là que le risque de corruption est le plus à
redouter. Surtout ne pas précipiter les choses, mais les laisser
venir d’elles-mêmes : c’est à nous de nous laisser
accompagner d’abord, puis conduire ensuite, peut-être
jusqu’à la jouissance si nous le décidons.
L’alliance des
saveurs était optimale. Le moelleux de la pomme de terre avait
été savamment dosé par une cuisson lente et un
heureux mariage avec la crème, laquelle faisait tellement corps
avec son épousée qu’elle ne semblait plus même
être là physiquement et s’être perdue en elle. La
texture était parfaite : ni trop ferme, ni trop
effondrée. Le croquant de la pâte restait bien en surface
sans chercher à dominer le plat. Les saveurs, subtiles,
étaient difficiles à identifier tant elles oeuvraient
toutes en synergie. Impossible, pratiquement, de distinguer l’ail, le
persil l’échalote. Le dosage sel / poivre était
distingué. L’ensemble tendait déjà vers
l’excellence à ce niveau de la dégustation.
Restait enfin
à explorer le troisième volet des vertus du mets :
sa puissance d’évocation, l’expression de sa singularité,
son aptitude à contribuer à la convivialité. C’est
à ce moment que le cadre, l’écrin, intervient pour
beaucoup et risque de corrompre l’analyse. Le Saint Pourçain,
bien entendu, fierté (orgueil ?) totalement
justifiée des Bourbonnais. Il s’était délicatement
« ouvert » en cours de dégustation au
point de devenir parfait pour accompagner ce mets d’exception.
Toutefois, et prenant largement le pas sur le Saint Pourçain,
l’autre partie de l’écrin, c’était la compagnie. Sublime,
évidemment. J’ai entendu parler de
« jubilation » : c’est vrai.
C’est vrai aussi
que le Pâté de Pomme de Terre, dans ce contexte,
était proprement divin et, je l’admets, j’ai dû
m’abandonner à l’extase annoncée. J’en rends grâce
à Jean-Claude qui est parvenu à me convaincre de
l’excellence et de l’inimitabilité du Pâté aux
Pommes de Terre Bourbonnais.
Je demeure
malgré cela totalement convaincu que ma métaculture ne
s’accommode pas de la pensée unique et que le chemin du
progrès humain, si cher à qui nous savons, passe
nécessairement par l’exploration de toutes les facettes de son
génie gastronomique. L’exclusive est inhibitrice.
C’est pourquoi, à côté d’une nouvelle recette du Pâté aux Pomme de Terre Bourbonnais qui me semble totalement authentique, je me permets de vous joindre celle d’une variante pratiquée en Ardèche et colorée à leur manière par les gastronomes de cette charmante contrée. Il y a de bonnes chances que nous nous y retrouvions tous bientôt puisque Bruno Jacquin nous a proposé de tous l’y rejoindre pour nos vraies retrouvailles.
Jacques, l'ami Fritz.