Alain n’a pas changé, c’est toujours le même, si je peux me fier aux premières impressions que j’ai pu retirer des très longs entretiens que nous avons eus et des échanges de messages « kilométriques » et très souvent nocturnes sur AOL depuis deux mois. Alain est resté le même. Sincère, sensible, méticuleux, fidèle, opiniâtre. Il est toujours aussi impatient, très vite agacé par ce qui est superficiel ou vulgaire, perfectionniste et exigeant, attentif à l’autre, avide de tout connaître, gourmand de tout. Il veut tout voir, il est partout à la fois, il entreprend mille choses, il excelle en toutes, il est inépuisable et toujours insatisfait.

   A Clermont, il découvrait sa passion pour Dalida. Dalida a colonisé sa vie et ne l’a plus jamais quitté. Il m’assure que c’est un feu dévorant qui continue encore de le consumer. Sa maison tout entière est un musée qu’il a mis une vie entière à enrichir. Et il ne décolère tant qu’il n’a pu se procurer les pièces qui lui manquent encore !

   Se mettre en scène dans notre site lui déplaisait : « Ne trouves-tu pas que ça fait, comment dire, …éloge funèbre,  dispositions testamentaires ? ». Et comme si l’idée même de cela l’effrayait,  il m’a chargé de faire « à mon idée » et de choisir, parmi les articles de presse qu’il m’a adressés, celui qui le représenterait le plus fidèlement.

J’espère ne pas avoir trahi sa confiance.

Jacques.

 
Dalida sur l’Olympe
 :

manie

ou mythologie

 

Interview réalisé par Marie-Hélène Guillaume pour Centre France Magazine le 30 octobre 1983

Habituée des planches de l’Olympia et de la faveur des dieux de la notoriété, la chanteuse Dalida, malgré ses origines méditerranéennes, ne se situe pas, d’elle même, sur les sommets mythologiques où la placent pourtant ses adorateurs.

Cependant, ceux qui font des vedettes des presque dieux du XX siècle, semblent perpétuer une nécessité humaine du dépassement, qui s’apparente plus à la spiritualité qu’à une simple adhésion au «  business’ system ».

Pour peu que le déroulement de la vie terrestre rencontre celui de la carrière d’un personnage hors du commun, se tisse alors un enchevêtrement, ô certes irrationnel, mais pour le moins troublant.

Tel est bien « le cas » d’Alain Bandièra et de ses « vingt-cinq ans de phénomène Dalida ».

 Le « mystère » des rencontres

Ceux qui connaissent le professeur de lettres de Saint-Eloy-les-Mines, passionné, intelligent, doué, spécialiste de la grande Colette, de Camus : ceux-là ont pu s’habituer à la présence dominante de la chanteuse Dalida dans sa vie, franchement insolite et... provocante au premier abord.

Pour tout autre, deux possibilités : laisser aller la curiosité, comprendre, adhérer, ou alors refuser d’emblée, et rire, rire, rire…, de l’apparent paradoxe, complaisamment étalé. Beau sujet d’analyse !


 
 « J’aime énormément ses photos. Je trouve qu’on la photographie bien et que les pochettes de ses disques sont fascinantes ».

Alain a quarante ans. « A quarante ans, j’en suis au stade des constatations, pas des révélations », dit-il. A nous de trouver le lien qui conduit de Camus, maître à penser, à Colette, chef d’orchestre de la symphonie des mots et des évocations, et au prof-écrivain qui s’interroge lui-même sur copie blanche à l’heure de la maturité.

Une piste pourtant, quand le coeur parle. Il y a, dans tous les êtres que l’on veut connaître, ou que l’on rencontre vraiment, un mystère qui nous éclaire sur notre propre mystère…

Et encore : « On va au devant des êtres pour trouver quelque chose. La passion pour Dalida m’a rendu très tolérant. Les vedettes sont les demi-dieux dont les hommes ont besoin. Il faut laisser aux êtres le choix de leurs dieux, laisser à chacun la liberté ».

Fou d’elle

Entre elle et lui, c’est « un processus très banal » de croissance parallèle.

De 56 à 60, « Bambino », « Les gitans », « Gondolier », « les enfants du Pirée », font les beaux succès des juke-box et des fêtes foraines. Arrive la vague « yéyé » et l’éclipse. Alain Bandièra continue à acheter ses disques, mais juge sévèrement : «  Elle s’est ridiculisée dans le twist, Elle a même essayé de perdre son accent. »

Le grand retour a lieu en 1971, à l’Olympia, avec « Le parrain », « Je suis malade », « Dirladada ». Elle retrouve le sommet des « hits » avec « Gigi l’amoroso », en 1974, et jusqu’en 1981. Puis, nouvelle éclipse, mais 1983 marque à nouveau le retour.

Parallèlement, la vie d’Alain Bandièra fluctue entre orages et éclaircies, de l’adolescence à l’âge mûr. Il se retrouve dans les thèmes mis au répertoire de Dalida par ses paroliers, des chanteurs souvent (Sardou, Alice Dona, Lama, Pascal Sevran…), et c’est tour à tour l’amour, le vieillissement, la mort.

Même s’il les qualifie souvent de « bluettes », les chansons du répertoire forment pour lui un véritable « opéra populaire ». A preuve, son public appartient à tous les milieux, à toutes les cultures, à tous les âges.

« Je ne suis pas de ceux qui veulent prouver quelle chante bien. Je sais seulement que quand je la vois il se passe quelque chose »… quelque chose d’important puisque le choc ressenti au spectacle de l’Olympia 1971, a marqué le dénouement d’une déprime. « C’est possible, cela, à partir d’un transport, d’un grand plaisir ».

Alors ce qui passe?

« L’aveu d’une souffrance profonde — bien plus qu’un mal de vivre — chaque étape comme un grand pas au-dessus du vide, la vie, comme un affrontement avec soi-même, jusqu’au bout ».

C’est sans doute là, ce qui « la sauve » aux yeux d’Alain, sinon aux yeux de tous, puisqu’il faut bien admettre l’intérêt suscité par le personnage, depuis plus de vingt-cinq ans!

 

« La femme seule peut accéder à la dimension mythique. C’est lié à son pouvoir d’enfanter l’homme et la femme. Valentino n’aura jamais la dimension de Marilyn ».

 

Cependant, si ses échecs la rendent pathétique, si sa présence et son « aura » questionnent, il n’est pas très aisé d’afficher, dans un milieu intellectuel, une telle passion. Alain s’est armé, et n’hésite pas à dire : « Aimer Dalida, c’est une trahison de classe, et pourtant Aragon a dit en 1961 : ce sont les faux intellectuels qui n’aiment pas Dalida ».

 

Réflexe Dalida et enfant brocanteur

Et voilà, de la cave au grenier, de la salle de bains à la chambre, dans l’escalier, dans la cuisine, partout elle est chez elle dans la maison d’Alain, à travers les pochettes de disques, les revues, les photos. Alain a le « réflexe Dalida » et le goût de l’accumulation.

Il possède toute sa discographie française, près de cinq cents disques, quelques pièces très rares : chansons en italien, en allemand, un nombre impressionnant de textes et de photos qui lui sont consacrés.

Mais tout cela voisine avec les images d’autres dieux Marilyn, James Dean, Bardot, Romy..., et surtout un amoncellement  de lampes à pétrole, d’encriers, de sulfures, de pichets en barbotine, de représentations de  « L’angélus » et des « Glaneuses » de Millet, de Venise.

Fatalement, les yeux du visiteurs s’agrandissent et laissent échapper de très visibles points d’interrogation ! Alain a ses réponses « Le goût du spectaculaire, le malaise devant l’espace vide, le sentiment de la précarité des êtres ». Ajoutons en tout cas, le bonheur de l’enfance que les objets-décor de la maison tentent de perpétuer.

 

I

Dans l’escalier, comme dans toute la maison, les photos des êtres mythiques, les objets de collection, les pensées « directrices ».

 

Et pourtant Alain sait : « Les objets accumulés ne m’ont pas sauvé des êtres partis, mais il faut sauver ce qui peut l’être ». Il n’y a pas loin de ces sentiments au « pouvoir » exercé par les mots : « Les mots sont ma forme d’expression et ma compétence. En donnant les mots, j’ai l’impression de donner à l’enfant, la clé de quelque chose, une liberté par le langage ».

Le professeur comme l’enfant brocanteur auraient donc également le souci des armes, pour la vie, contre la mort ? Ils font leurs les propos de Ben Barka dans le film de Boisset, « l’attentat » : « Le savoir est une arme, même le savoir de l’oppresseur ».

Dans tous ces maux et ces bonheurs, dans cette vie « mise en scène », ou dans l’ombre des réflexions intimes, quelle place revient à Dalida ? Quelle place pour le mythe, laquelle pour le coeur, pour les constructions de l’esprit et de l’imaginaire du créateur ?

Ces mots en guise de réponse : « Chaque fois que je tais quelque chose d’essentiel, elle y trouve sa place ».



Alain Bandièra vient d’achever un roman, très largement auto- biographique, intitulé « l’enfant aux brocanteurs ». Une de ses pièces signée du pseudonyme Alain-Gabriel Artusi, «Fleuves », va être montée à Clermont-Ferrand, en novembre (1983), par des lauréats du conservatoire. Le thème : la solitude, la difficulté d’être et d’aller jusqu’au bout de soi…

 

 


 


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