FAUX PARADIS, POPSICLE ET GOMME-BALLOUNE(extrait) L'hiver fut exceptionnellement rigoureux cette année, même les oiseaux avaient l'air d'en être rassasiés eux aussi. Heureusement ce n'est plus qu'un mauvais souvenir que la fonte des neiges fait oublier. Une douce folie s'empare de tout ce qui vit. Les vieillards, jadis grimaçants sous le noroît, jouent le jouvenceaux et sourient au chaud soleil. Ce mince filet qu'était le timide ruisseau déborde de son lit et emprunte la voix du torrent en bousculant les pierres sur lesquelles l'automne dernier il butait en clapotant. La rivière inonde ses rivages. Elle se déplace à vive allure accrochant tout sur son passage; elle transporte d'immenses blocs de glace qui naviguent entourés de bribes de soleil qui dansent sur les vaguelettes rieuses. Toute la campagne chante le réveil de la nature. Les vagissements en provenance des fenêtres ouvertes se mêlent aux pépiements des oiseaux affairés. Les enfants excités et turbulents explosent de joie en ce jour de frairie champêtre. Ici, au village, rien n'a changé; comme si le progrès n'était destiné qu'aux grandes métropoles. Bientôt les quelques estivants habiteront leur chalet qu'ils ont abandonné aux rigueurs de l'hiver laurentien pour aller vivre intensément en ville. Comme d'habitude ils s'isoleront dans la nature en évitant de se mêler aux rares activités du village.Etant donné que seule une modeste rivière le traverse en diagonale, les touristes ont préféré construire leur résidence d'été sur les rives des lacs bleus des municipalités avoisinantes. Monsieur le maire, les commerçants ainsi que plusieurs citoyens cherchent un moyen d'attirer ces gens fortunés tandis que les vieux se considèrent chanceux d'être épargnés de ces envahisseurs bruyants. Là, à l'entrée du village, dans la maison blanche aux fenêtres garnies de jardinières comblées de géraniums rouges et de pétunias blancs, Martin fait enrager sa soeur Nadia en attendant l'heure de son rendez-vous habituel, sauf qu'aujourd'hui ce sera différent parce qu'il fête ses douze ans et que son amie Avril lui a promis un cadeau exceptionnel, unique. ça fait un mois qu'elle en parle en évitant d'en dévoiler le contenu, mais il fallait absolument qu'elle le prépare mentalement à recevoir son cadeau afin qu'il puisse l'apprécier. Avril disait que c'était presque un sacrement qu'elle allait lui offrir le jour de son anniversaire de naissance à condition qu'il prenne son bain avant. Aussitôt Martin fit l'inventaire de tous les sacrements connus sans réussir à comprendre l'énigme. Il a même craint qu'elle veuille le rebaptiser. Avec Avril tout est possible. Enfin! Aujourd'hui il aura droit à l'élucidation de ce mystère ainsi qu'à l'inauguration de leur nouvelle cachette. Avril et Martin avaient l'habitude de se voir sous l'érable des Laprise, mais la semaine dernière ils en furent chassés par la vieille qui hurlait qu'elle en avait ras le bol de les voir s'embrasser des journées entières et que c'était choquant, dégradant et moralement polluant. VLAN! Les petits firent leurs plus belles grimaces et déménagèrent leurs pénates de l'autre côté de la rue, chez l'étranger qui, depuis ce printemps, habite la maison du vieux chêne. D'après les commérages il s'agirait d'un homme qui fuit ses créanciers. De toute façon un jour ou l'autre il se dévoilera; dans un village tout finit par se savoir. L'étranger semble être seul dans la vie. Lorsqu'il a emménagé dans la maison des Ladouceur, tous s'attendaient à ce que sa famille vienne le rejoindre mais jusqu'à maintenant personne n'est venu habiter avec lui. Malgré toutes les questions et indiscrétions des villageois on en est encore aux suppositions et aux interrogations. Parfois l'homme aux habitudes casanières fait de longues promenades , traversant le village, puis revenant sur ses pas; on dirait qu'il réfléchit. Souvent il s'en va nonchalamment, s'arrête un peu pour prendre quelques notes puis il dépose son calepin dans la poche de son veston et repart d'un pas normal. Ce matin le soleil s'est levé, jaune, rond et tiède. À mesure qu'il s'élevait au-dessus de la forêt, tout ce qui vit frissonnait sous ses rayons de plus en plus chauds. Le moindre brin d'herbe frémit sous son emprise bienfaisante comme une promesse de vie nouvelle, de renaissance. L'étranger sort de sa retraite, marche lentement j'us qu'au chêne planté à trente mètres de sa maison, en fait le tour, le contemple encore puis va s'asseoir un peu plus loin sur une vieille souche.Il sort son calepin et écrit. Avril arrive en sautillant, déplie une couverture grise, l'étend au pied de l'arbre et nettoie les alentours en attendant Martin. L'homme observe la fillette s'affairer sans être vu car un écran d'arbustes et de jeunes framboissiers l'isolent de la scène mais une trouée dans le feuillagee lui permet d'assister au spectacle. S'il ne bouge pas, il verra la remise du cadeau de Martin qui vient d'arriver: --Salut! --Bonne fête! dit la petite en l'embrassant. Les enfants finissent d'enlever les pierres et les branches mortes qu'ils lancent à gauche et à droite.Martin tire la couverture pour l'étendre au soleil. On peut voir sur son visage la déception qu'il éprouve en ne trouvant aucun cadeau dissimulé sous la grande pièce d'étoffe. Il soupire, hoche la tête et sourit à Avril. Elle est là, toute belle; il n'en demande pas plus. --On va être beaucoup mieux ici, dit Martin en allant s'asseoir sur la couverture. Avril l'arrête: --Attends! As-tu pris ton bain? --Ouais! Satisfaite, la fillette va s'asseoir sur la couverture. Elle enlève ses sandales et ses bas. Lentement elle se lève, enlève sa robe jaune, sa camisole blanche, sa culotte rose imprimée de fraises et se couche sur le dos, les bras en croix, toute nue. --Qu'est-ce que tu fais là? dit Martin qui n'as pas les yeux assez grands pour tout voir. --Déshabille-toi! On va faire l'amour pour ton cadeau d'anniversaire. --Hein? Euh! Es-tu sérieuse? C'était ça ton cadeau? dit Martin, décontenancé, émerveillé, déçu, gêné.ça peut pas attendre? Une autre fois peut-être?C'est pas chaud. --Un jour on va se marier.. --Se marier? T'es malade! dit Martin, visiblement dépassé par les événements. Avril s'asseoit, croise les bras sur sa poitrine puis frictionne ses cuisses froides. --C'est évident! Qui d'autre épouseras-tu? La grosse Marty?Pierrette? Martin grimace. --Tu vois! ça peut pas être autrement. Déshabille-toi, idiot! Je gèle, moi. Avril se recouche en claquant des dents.Puis qu'il ne peut se dérober, Martin enlève tous ses vêtements en se retournant. Avril rit: Viens! dit-elle en ouvrant les bras. Maladroitement, Martin s'agenouille puis s'allonge sur Avril en s'appuyant sur ses coudes pour se soutenir, pour ne pas écraser ce cadeau. Heureuse, réchauffée, Avril sourit. Martin l'embrasse. Elle se suspend au cou du garçon afin qu'il s'affaisse.......... (c) Jean-Guy Alarie ISBN 2-9800184-4-9
Une gerbe de roses
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