Révélation sur l'attentat contre le président rwandais Habyarimana -
La piste enterrée
par l'ONU
Un rapport
confidentiel des Nations unies, dévoilé par un journal
canadien, accuse l'actuel homme fort de Kigali. Par STEPHEN SMITH
Le samedi 11 et dimanche 12 mars 2000
«Avec l'aide
d'un gouvernement étranger»
Extraits du
National Post du 1er mars 2 000: «Faisant apparaître sous
un nouveau jour l'événement qui a déclenché le génocide d'au moins 500 000 personnes au Rwanda, trois informateurs
tutsis ont révélé aux Nations unies qu'ils
avaient appartenu à l'escadron d'élite ayant assassiné
le président hutu en 1994. [Ils] ont dit à des enquêteurs de l'ONU, en 1997, que l'assassinat du président
Juvénal Habyarimana avait été mis en ouvre
"avec l'aide d'un gouvernement étranger" sous
le haut commandement de Paul Kagamé, aujourd'hui vice-président du Rwanda. (...) Mais quand cette information a été
transmise à Louise Arbour, alors procureur
du Tribunal pénal international de l'ONU [pour
le Rwanda, TPR], elle a mis fin à l'enquête, affirme un rapport [des Nations unies]. (...) "Leurs
informations et requêtes [pour des garanties
de sécurité] ont été transmises au juge Arbour", dit le rapport, daté du 1er août 1997. Quoique d'abord
partante, elle a plus tard décidé que
cette affaire ne relevait pas du mandat du TPR et ne
devrait plus faire l'objet d'une enquête.»
Un pan de
l'histoire est dévoilé. Les Nations unies, et plus précisément l'ex-procureur
général du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPR), Louise Arbour, n'ont pas
poursuivi une piste, pourtant prometteuse,
pour élucider l'attentat contre l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, qui,
le 6 avril 1994, a déclenché le massacre de centaines de milliers de Tutsis au «pays
des Mille Collines». Cette révélation a été publiée le 1er mars par le National
Post, grand quotidien canadien, après enquête et sur la foi d'un rapport secret de
l'ONU, dont le journal a obtenu une copie. Selon ces informations, c'est un escadron du
Front patriotique rwandais (FPR), l'ancien
mouvement rebelle tutsi aujourd'hui au pouvoir à Kigali, qui aurait abattu le Falcon
présidentiel. Gravissime à double titre, cette accusation impute au régime rwandais
sorti des fosses communes la responsabilité de l'événement détonateur du génocide au
Rwanda, sur lequel les Nations unies se refuseraient à rechercher la vérité en toute
impartialité.
Détails précis.
L'article de Steven Edwards, le correspondant du National Post auprès des Nations unies
à New York, fourmille de détails, contenus dans le rapport confidentiel de l'ONU, daté
du 1er août 1997, et communiqué seulement à trois hauts responsables de l'organisation,
dont Louise Arbour. Ce sont en effet les enquêteurs du tribunal international mis en
place pour sanctionner les crimes contre l'humanité commis, en 1994, au Rwanda qui
menaient alors l'enquête depuis seize mois. Dans leur rapport, remis en main propre à
Louise Arbour, ils indiquaient être en contact avec «trois informateurs tutsis» au sein
du nouveau régime, qui admettraient avoir fait partie d'une cellule secrète, baptisée
«Network», ayant abattu l'avion de Habyarimana. Cet attentat, qui a coûté la vie à
douze personnes, dont le président du Burundi voisin et trois membres d'équipage
français, a servi d'étincelle au massacre organisé de la minorité tutsie et des
opposants hutus à l'ancien régime. Selon ces informateurs, dont deux étaient prêts à
collaborer avec le tribunal si leur sécurité était garantie, dix militaires du FPR
appartenaient au Network, une structure clandestine, «activée et désactivée» selon
les besoins. Ces soldats de l'ombre, dont les noms et grades ont été révélés aux
enquêteurs de l'ONU, auraient organisé l'attentat contre le Falcon à partir de trois
positions de tir et autant de postes de commande aux abords de l'aéroport de Kigali. Un
complice à Arusha, la ville tanzanienne d'où Juvénal Habyarimana rentrait le soir du 6
avril, après un sommet régional visant à ramener la paix dans la région des Grands
Lacs, aurait annoncé le retour du Président. Deux missiles sol-air auraient été tirés
sur l'avion quand celui-ci était en phase d'approche. L'un des deux tireurs serait
décédé, ont indiqué les informateurs, sans préciser la date et les circonstances de
sa mort. «Puissance occidentale». Louise Arbour aurait mis un terme à cette
investigation, pourtant qualifiée, selon l'échelle de fiabilité de quatre degrés du
TPR, comme «probablement vraie en attendant des vérifications». Or les nécessaires
vérifications semblaient faciles à obtenir, les informateurs s'étant déclarés prêts
à fournir, sous réserve de protection, les «documents originaux de l'opération».
Cette dernière, décidée le 15 mars 1994, aurait été commandée par le général Paul
Kagamé, alors chef du FPR et, aujourd'hui, homme fort du nouveau régime. L'opération
aurait profité de «l'aide d'un gouvernement étranger», qui n'est pas nommé dans le
rapport de l'ONU. Cependant, selon le journaliste du National Post, joint par téléphone,
«le contexte suggère qu'il s'agissait d'une puissance occidentale».
Les révélations de Steven Edwards, fruit d'un an
d'enquête, sont d'autant plus troublantes qu'elle recoupent des informations en
provenance d'autres sources, d'une grande diversité, et publiées sur une longue
période. Ainsi, dès le 29 juillet 1994, sous le titre «Habyarimana, retour sur un
attentat non élucidé», Libération a cité un dirigeant du FPR qui, sous couvert
d'anonymat, ne voulait pas «exclure la mise en place d'une cellule autonome chargée
d'abattre Habyarimana». Ce témoin se souvenait qu'un dirigeant du FPR, Alexis
Kanyarengwe, avait envisagé en sa présence, en mars 1994, de «descendre» - guhanura en
langue nationale - le président hutu, principal obstacle à la prise du pouvoir par le
mouvement rebelle. Silence à l'ONU. Or, dans le rapport de l'ONU, Alexis Kanyarengwe est
aussi nommément cité parmi les dix conjurés. Et, le 10 août dernier, un dissident du
FPR, le lieutenant Christophe Hakizabera, a adressé une lettre à la Commission de l'ONU
chargée de déterminer la responsabilité de l'organisation dans le génocide au Rwanda.
Alors exilé au Bénin, il faisait état d'une série de réunions, auxquelles auraient
participé le président ougandais Museveni, l'allié du FPR, et son demi-frère, le
général Salim Saleh.
La décision
d'assassiner le chef de l'Etat rwandais aurait été prise, en présence de Kagamé, lors
d'un ultime conciliabule, en mars 1994 à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso. Jusqu'à
vendredi soir, bien que sollicitées pour une réaction, ni les Nations unies ni Louise
Arbour, juge à la Cour suprême du Canada depuis son départ du TPR en 1999, n'ont voulu
commenter ces informations. Ce qui soulève d'autant plus de questions que, déjà en
1994, l'ONU a fait disparaître le rapport d'enquête d'un consultant américain, Robert
Gersony, qui accusait le FPR d'avoir massacré des dizaines de milliers de Hutus, entre
avril et août, à l'ombre du génocide dont les Tutsis ont été les victimes. Puis, à
l'automne 1996, c'est par la presse et l'enquête très poussée de Médecins sans
frontières (MSF) qu'a été révélée la persécution, sur 1 500 km à travers
l'ex-Zaïre, de réfugiés hutus. Près de 200 000 d'entre eux ont été tués par des
«unités spéciales» du FPR, qui apparaissent aujourd'hui comme le second cercle de
l'enfer après le Network....
Le site du
journal canadien, le National Post qui détient une copie du rapport de l'ONU.
Le rapport de l'ONU
du 15 décembre 1999 sur ses actions au moment du génocide de 1994.
Le World Factbook
de la CIA.
La retranscription
de la conférence Africa Direct qui a eu lieu à Londres en 1997: "The great genocide
debate"