Rwanda: qui a vraiment tué Habyarimana?

Les révélations mettant en cause le FPR dans l'attentat de 1994 ajoutent au malaise ambiant à Kigali.L'information publiée par le journal canadien «The National Post»selon laquelle un  commando d'élite  du Front patriotique rwandais, aujourd'hui au pouvoir à Kigali, serait responsable de l'attentat contre le président Habyarimana, le 6 avril 1994, suscite plus de remous qu'il n'y paraît. En effet, d'autres indices révèlent un réel malaise à Kigali: la disparition de Joseph Sebarenzi, ex-président de l'Assemblée nationale (dont on ignore toujours où il a cherché refuge, et s'il est toujours en vie!) , a été suivie de la démission du Premier ministre Célestin Rwigema - remplacé ce mercredi par Bernard Makusa - et, cette semaine encore, de l'assassinat, par des hommes en armes, du conseiller du président Bizimungu, Assiel Kabera, et d'un employé du Programme alimentaire mondial. Kabera était, comme Sebarenzi, un rescapé du génocide et un militant de l'association Ibuka, qui défend les intérêts des victimes. La thèse d'un règlement de comptes a été présentée mais il s'agirait plutôt d'un assassinat politique (l'association Ibuka a eu de nombreux démêlés avec le régime) ou d'un regain de l'activisme hutu,  dopé   par les revers que l'armée populaire rwandaise subit au Congo. 

SOUS LE BOISSEAU

 Ce malaise perceptible au Rwanda a entraîné des questions à propos de l'opportunité, voire de la sécurité, de la visite que le Premier ministre belge Guy Verhofstadt doit faire à Kigali le 7 avril, mais jusqu'ici, cette démarche de commémoration, considérée comme une étape indispensable à une réelle normalisation des relations, n'est pas compromise. Le document dont l'existence a été révélée par le «National Post» reprend les accusations formulées par un transfuge du FPR, qui désigne l'actuel vice-président du Rwanda, le général Kagame, comme le commanditaire réel de l'attentat contre Habyarimana, avec le soutien d'une puissance étrangère. On ignore toujours pourquoi Louise Arbour, la magistrate canadienne qui fut procureur général du Tribunal pénal international pour le Rwanda, décida de mettre cette déposition sous le boisseau: par prudence politique ou parce qu'elle dépassait son mandat? Ces accusations ne sont pas neuves: on sait que les milieux hutus ont immédiatement désigné le FPR comme le responsable de l'attentat, et que les Casques bleus belges, qualifiés de complices, ont ainsi perdu dix de leurs hommes. Cependant, au fil du temps, d'autres témoignages sont venus contredire la thèse initiale, jusqu'à présent considérée comme la plus plausible, celle de la  liquidation  de Habyarimana par les extrémistes hutus. C'est ainsi que depuis le Bénin où il est réfugié, un ancien militaire du FPR, Christophe Hakizabera, s'était adressé, le 9 août 1999, à la Commission chargée d'enquêter sur la responsabilité de l'ONU dans le drame rwandais.

  DEMENTIS DU FPR

 Selon lui, le FPR envisageait de prendre le pouvoir par la force et considérait le président Habyarimana comme un obstacle majeur à ce projet. Par conséquent, dit-il,   la première réunion de planification de l'assassinat s'est tenue à Kabale dans les locaux de l'évêché .  Plus tard, les réunions de ce genre se tiendront à Mbarara dans la résidence du général major Salim Saleh, demi-frère du président ougandais Museveni. On sait pertinemment bien que la décision de tuer le président Habyarimana a été prise à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso en mars 1994 et que le major P   aul Kagame a participé à cette réunion.  Selon le transfuge, les Tutsis de l'intérieur du Rwanda, ayant été avertis de ce plan, mirent Kagame en garde, sachant qu'ils seraient les victimes de terribles représailles. Mais Hakizabera accuse le FPR d'avoir passé outre,  tablant sur une victoire militaire éclair, sur la prise de Kigali endéans les trois jours et la limitation des pertes en vies humaines à 500 victimes, chiffre que le FPR jugeait acceptable compte tenu du résultat escompté, la prise de pouvoir totale à Kigali.  Relevons que le FPR a toujours nié une telle version des faits, arguant que c'est parce qu'il était parfaitement au courant des projets de génocide qu'il avait renoncé à remporter la victoire par les armes et s'était rallié aux accords d'Arusha, qui prévoyaient le partage du pouvoir. Soulignons aussi que, sur le plan militaire, ces accords lui étaient clairement favorables, puisqu'ils prévoyaient la parité au niveau des cadres de la future armée nationale, alors que les officiers supérieurs des Forces armées rwandaises étaient soit déjà à la retraite comme le colonel Bagosora, soit proches de la limite d'âge. La perspective de devoir s'incliner devant la suprématie militaire du FPR était inacceptable aux yeux de l'état-major d'Habyarimana, qui, récusant vivement les accords d'Arusha, avait préparé le génocide. Il n'empêche que, depuis six ans, d'autres indices troublants ont été relevés. Ainsi, le FPR, après sa victoire de juill
 l'attentat, estimant que cette question était désormais  sans intérêt.   De son côté, la Mission d'information parlementaire française sur le Rwanda a révélé que l'Ouganda, et donc le FPR son allié, disposait de missiles sol-air. Mais d'autres sources, notamment des informateurs du professeur Filip Reyntjens, ont révélé que les numéros de série des lanceurs des missiles, découverts sur le site de Masaka, près de l'aéroport de Kigali, indiquaient que les engins provenaient de stocks d'armes saisis en Irak par l'armée française pendant la guerre du Golfe. -Cette implication française, également confirmée par des informations du «Soir», n'empêche pas le professeur anversois d'être  intimement  convaincu de la responsabilité du FPR.

  LE    REVELATEUR CONGOLAIS

 Il faut aussi reconnaître que le déroulement des deux guerres en République démocratique du Congo a jeté une lumière nouvelle sur les pratiques de l'armée rwandaise et plus précisément sur les méthodes de certains  groupes d'élite   dont l'existence est confirmée par l'article du «National Post». C'est ainsi que les travailleurs humanitaires et les organisations de défense des droits de l'homme ont amplement décrit, en leur temps, les massacres dont ont été victimes les réfugiés hutus dispersés à l'intérieur du Congo et qui étaient poursuivis par de véritables escadrons de la mort. En outre, lorsqu'en août 1998 a éclaté la deuxième guerre du Congo, les Tutsis qui vivaient à Kinshasa ont été désignés à la vindicte populaire par un Kabila qui, ayant échappé à plusieurs tentatives d'assassinat par ses anciens alliés dirigés par James Kabarehe, avait décidé de prier les troupes rwandaises de quitter le pays. A ce moment, des centaines de Tutsis furent traqués, emprisonnés ou tués à Kinshasa et Lubumbashi, ainsi que 300 jeunes soldats tutsis congolais, abandonnés dans la capitale par leurs leaders et décimés par les soldats katangais. Peu de temps après, des Tutsis Banyamulenge du Kivu, désapprouvant le déclenchement de la deuxième guerre, s'adressaient en des termes dramatiques au président ougandais Museveni et au vice-président rwandais Kagame, leur demandant si  au moment où ils avaient songé à assassiner le président Kabila, le sort tragique des Tutsis rwandais, massacrés après la mort de Habyarimana, ne leur avait pas servi de leçon?  Bref, les milieux extrémistes hutus ne sont pas les seuls à accuser le FPR d'avoir   descendu  l'avion d'Habyarimana.

COLETTE BRAECKMAN 

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