FRIEDRICH NIETZSCHE, Ecce Homo
 


 
POURQUOI J'ÉCRIS DE SI BONS LIVRES
 
Humain, trop humain
et deux suites
 
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Humain, trop humain constitue le témoignage d'une crise. Il se dénomme : livre à l'usage des esprits fibres : il n'est presque pas une de ses phrases qui n'exprime une victoire ; je me suis délivré par lui de tout ce qui n'était pas moi. L'idéalisme n'est pas moi : le titre de mon livre veut dire : « Là où vous voyez de l'idéal, je ne vois que des choses humaines, des choses, hélas ! trop humaines ! »... Je sais mieux l'homme... C'est le seul sens qu'il faille donner ici au mot de libre esprit : celui d'esprit affranchi qui a repris possession de lui-même. L'accent, le timbre de la voix se sont complètement modifiés : on trouvera l'ouvrage intelligent, froid, parfois dur et ironique. Il semble qu'une certaine distinction d'esprit, une certaine noblesse du goût cherche à s'y maintenir constamment contre les courants de la passion. C'est à cet égard qu'il était, logique - que les fêtes du centenaire de Voltaire vinssent en quelque sorte servir d'excuse à. la publication de cet ouvrage, prématurée en l878. Car Voltaire était, avant tout, au contraire de tout ce qui a tenu la plume après lui, un grand seigneur de l'intelligence : juste ce que je suis aussi. Le nom de Voltaire sur un de mes écrits c'était vraiment un progrès... vers moi-même... à y regarder de plus près on découvre chez moi un esprit impitoyable qui connaît tous les recoins où se niche l'idéal, où il creuse ses oubliettes et trouve en quelque sorte son dernier abri. Armé d'une torche dont la lumière ne tremble pas je promène une lumière aiguë dans ces souterrains de l'idéal. C'est la guerre, mais la guerre sans poudre et sans fumée, sans attitudes belliqueuses, sans emphase et sans jambes cassées - tout cela serait encore de l' « idéal ». J'étends posément les erreurs l'une après l'autre sur la glace ; je ne réfute pas l'idéal, je le congèle... Ici, par exemple, c'est le « génie » qui se frigorifie ; tournez au coin et c'est le « saint » ; le « héros » gèle sous une épaisse chandelle de glace ; puis la « foi », enfin la « conviction » ; il n'est pas jusqu'à la pitié qui ne se réfrigère fortement, presque partout on voit geler la « chose en soi »...
 
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L'origine de ce livre remonte au moment où les représentations solennelles de Bayreuth battaient leur plein ; il fallait, pour pouvoir l'écrire, que je me sentisse très loin de tout ce qui m'entourait alors. Si on se fait une idée des visions qui avaient déjà surgi sur mon chemin on devinera sans peine quels sentiments m'assaillirent quand je me réveillai un beau jour à Bayreuth... Où étais-je donc ? Je ne retrouvais rien, c'était à peine si je reconnaissais Wagner. Je feuilletai mes souvenirs : peine perdue. Tribschen, l'île heureuse, restait lointaine ; rien, ici, qui lui ressemblât. Les jours incomparables où l'on avait posé la première pierre, le petit groupe d'initiés qui se trouvaient là pour la fêter - des gens auxquels on n'avait pas besoin de souhaiter la subtilité -, rien ici qui leur ressemblât. Qu'était-il arrivé ? On avait traduit Wagner en allemand ! Le wagnérien s'était emparé de Wagner ! L'art Allemand ! Le maître Allemand ! La bière Allemande !... Nous qui ne savons que trop bien à quels artistes raffinés, à quel cosmopolitisme du goût l'art de Wagner s'adresse exclusivement, nous étions hors de nous de retrouver Wagner revêtu des « vertus » allemandes. Je crois connaître le wagnérien ; j'en ai « vécu » trois générations, depuis feu Brendel qui confondait Wagner et Hegel, jusqu'aux « idéalistes » des feuilles de Bayreuth qui le confondent avec eux-mêmes, j'ai entendu toutes les confessions possibles des « belles âmes » sur Wagner. - Un empire pour un mot sensé ! - C'est vraiment une société à vous faire dresser les cheveux sur la tête : Noll, Poll, Koll et Cie, tous les charmes, toutes les grâces Toutes les difformités s'y coudoient, il n'en manque pas une seule, même pas l'antisémite. - Le pauvre Wagner ! Où s'était-il fourvoyé ! S'il avait seulement pu tomber chez les pourceaux ! Mais chez les Allemands ! On devrait bien finir tout de même, pour l'édification de la postérité, par empailler un Bayreuthien authentique, ou mieux le mettre dans l'esprit-de-vin, car c'est l'esprit qui manque ici, - avec l'inscription suivante : » Spécimen de l' « esprit » en vue duquel fut fondé l' « Empire allemand »... Au beau milieu des réjouissances je décampai pour quelques semaines bien qu'une charmante Parisienne eût cherché à me consoler ; auprès de Wagner je m'excusai seulement par un télégramme fataliste. J'allai porter ma mélancolie et mon mépris de l'Allemand, comme une espèce de maladie, à Klingenbrunn, un coin perdu du Boehmerwald, et je notai de temps en temps, sous le titre général « le Soc de la Charrue », quelques phrases dans mes tablettes, mordantes notes psychologiques qu'on retrouverait peut-être encore dans Humain, trop humain.
 
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Ce qui se décida alors en moi ce ne fut pas une rupture avec Wagner ; je me rendis compte de l'aberration générale de mes instincts dont mes erreurs de détail - qu'il s'agît de Wagner ou de mon professorat de Bâle - n'étaient que des symptômes particuliers. Je, fus saisi d'une impatience contre moi-même ; je reconnus qu'il était grand temps de revenir enfin à moi. J'aperçus d'un seul coup avec une horrible netteté toute l'inutilité, tout l'arbitraire de cette existence de philologue qui m'éloignait de ma tâche. J'eus honte de cette modestie erronée. Je venais de passer dix ans pendant lesquels l'alimentation de mon esprit avait été complètement suspendue, pendant lesquels je n'avais rien appris d'utile, pendant lesquels, penché sur la brocante d'une érudition poussiéreuse, j'avais follement oublié. J'en étais venu à ramper dans la métrique des Anciens avec l'acribie d'une limace myope. je me voyais maigrir pitoyablement, je n'avais plus que la peau et les os : dans tout ce savoir pas une réalité, des « idéalités » qui ne valaient pas un clou ! Je fus saisi d'une soif dévorante : et à partir de ce jour-là je ne fis plus que de la physiologie, de la médecine et des sciences naturelles ; je ne revins à l'histoire proprement dite que quand ma tâche m'y contraignit despotiquement. C'est alors que je devinai pour la première fois la relation qu'il y avait entre une activité choisie à contre-instinct, une « vocation », comme on dit, encore que rien ne vous y appelle, et ce besoin qui vous saisit d'étourdir votre vide et votre inanition au moyen d'un narcotique, l'art de Wagner par exemple. En observant plus soigneusement autour de moi, j'ai découvert que le même mal sévissait sur un grand nombre de jeunes gens : une première violence faite à la nature en entraîne nécessairement une seconde. En Allemagne. dans l' « Empire », pour m'expliquer sans équivoque, n'est que trop de gens condamnés à se décider prématurément et à dépérir par la suite dans une atmosphère dont ils ne peuvent 'plus sortir... Ces gens-là réclament Wagner comme un opium ; c'est avec lui qu'ils peuvent s'oublier, se débarrasser d'eux-mêmes pendant l'espace d'un instant... Que dis-je, pendant un instant ? Pendant cinq heures, pendant six heures d'affilée...
 
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A ce moment-là mon instinct se décida implacablement contre l'habitude que j'avais prise de coder, de suivre toujours et de me tromper sur moi-même. Tout - quelque espèce de vie que ce dût être, les pires situations, la maladie, la misère - tout m'apparut préférable à cet indigne « désintéressement » dans lequel, tombé au début par ignorance et par jeunesse, j'avais continué, à croupir par paresse, par « sentiment du devoir » comme on dit. Ce fut alors que me vint en aide, avec une opportunité que je ne saurais assez admirer, ce mauvais héritage de mon père qui n'est au fond qu'une prédisposition à mourir jeune. La maladie me délivra lentement : elle m'épargna toute rupture, toute démarche violente et scabreuse. Je n'eus à perdre aucune bienveillance ; au contraire, j'en gagnai beaucoup. La maladie me conférait le droit de changer radicalement mes habitudes ; elle me permettait, elle m'ordonnait l'oubli, elle me faisait don d'un repos, d'un loisir, d'une attente, d'une patience forcée... En un mot, de la pensée !... Mes yeux suffirent à mettre fin à toute cette bibliomanie que les Allemands appellent philologie : j'étais « sauvé » du livre, je passai plusieurs années sans rien lire : c'est le plus grand bienfait dont je me sois jamais gratifié. Le moi qui est au plus profond de nous, enseveli en quelque sorte, rendu muet par la nécessité d'en écouter constamment parler d'autres (et lire n'est pas autre chose), ce moi se réveilla lentement, timidement, douteusement mais la voix finit par lui revenir. Je ne me suis jamais donné tant de bonheur qu'à l'époque la plus malade, la plus douloureuse de ma vie : on n'a qu'à jeter les yeux sur l'Aube ou le Voyageur et son ombre pour comprendre ce que fut ce « Retour à soi-même », une forme suprême de la guérison !... L'autre ne fit qu'en découler.
 
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L'essentiel d'Humain, trop humain, ce monument qui témoigne de la rigueur avec laquelle je disciplinai ma personnalité et mis brusquement fin à tous les « délires sacrés », « idéalismes », « beaux sentiments » autres féminités d'importation, l'essentiel d'Humain, trop humain fut rédigé à Sorrente, Il reçut sa conclusion et sa forme définitive au cours d'un hiver bâlois, dans des conditions incomparablement plus défavorables que celles de Sorrente. C'est Monsieur Peter Gast, qui étudiait alors à l'université de Bâle et m'était fort dévoué, qui a ce livre sur la conscience. Je dictais, la tête douloureuse et emmaillotée de compresses, il écrivait, et corrigeait aussi, - au fond c'était lui « l'écrivain » ; pour moi je n'étais que l'auteur. Quand le livre achevé me revint en mains - à la profonde surprise du malade que j'étais - j'en expédiai deux exemplaires à Bayreuth en même temps que les autres envois. Par un trait d' d'esprit miraculeux du hasard je reçus au même moment un exemplaire du livret de Parsifal avec cette dédicace de Wagner - : « A Frédéric Nietzsche, son cher ami, Richard Wagner, conseiller ecclésiastique ». Les deux livres s'étaient croisés : il me sembla entendre un bruit fatidique : n'était-ce pas le cliquetis de deux épées qui se rencontraient ?... Ce fut du moins une impression que nous partageâmes : car nous nous tûmes tous les deux. Les premiers numéros des Feuilles de Bayreuth parurent vers la même époque : et je compris alors de quoi il était grandement temps. Ô prodige Wagner était devenu pieux !...
 
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L'ouvrage témoigne tout entier de la façon dont je me . voyais alors (en l876) et de l'extraordinaire sûreté avec laquelle j'avais saisi ma tache dans ce qu'elle a de plus universel ; mais un passage le démontre surtout de la façon la plus formelle : à ceci près qu'avec mon instinctive astuce j'avais de nouveau évité le mot « moi », faisant bénéficier cette fois du rayonnement d'une gloire universelle non plus Schopenhauer ou Wagner, mes anciens représentants, mais l'excellent Dr Paul Rée, un de mes amis, bien trop fine mouche d'ailleurs pour tomber dans le panneau... D'autres le furent moins : j'ai toujours reconnu au milieu de mon auditoire les cas désespérés - celui du vrai professeur allemand par exemple - à ce que leur victime croit pouvoir, en arguant de ce passage, interpréter le livre tout entier comme l'expression d'un « Réalisme » supérieur. En réalité mon ouvrage se trouve en contradiction avec cinq ou six propositions de mon ami : qu'on lise ce sujet la préface de la Généalogie de la Morale.
 
Voici le passage en question :
 
« Quel est le principe auquel a abouti l'un des plus hardis, des plus froids penseurs, l'auteur De l'Origine des Sentiments moraux (lisez : Nietzsche, le premier immoraliste), en analysant les actes humains avec la rigueur aiguë de sa méthode ? Celui-ci : « La personne morale n'est pas plus près du monde intelligible que la personne physique, car il n'y a pas de monde intelligible... »
 
Cette proposition, affilée et durcie par le marteau de la Science historique (lisez : la Transmutation Générale des Valeurs), pourra peut-être un jour, dans un avenir quelconque - l890 ? - devenir la hache qu'on mettra à la racine du « besoin métaphysique » de l'humanité. Pour son bonheur ou pour sa perte ? C'est ce qu'on ne saurait prévoir ; mais ma proposition demeure chargée de conséquences formidables, féconde et terrible tout à la fois, et tournant vers le monde ces deux visages qu'ont toutes les hautes intuitions.
 
 
Suite
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