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vendredi 11 ma i 

Je reprends l'écriture de ce journal. J'y pensais depuis plusieurs jours déjà. Sans doute cette caisse de résonance me manquait elle... plus le temps passe, plus ma lucidité s'éveille... ça fait peur ? demande t elle aux rares spectateurs.

Je reprendrais les évènements petit à petit ou pas, ils transparaîtront sans doute d'eux-mêmes, au fur et à mesure. Il s'est passé tant de choses depuis près d'une année, que 'j'avoue avoir du mal à relier tous les points. Si ma tête était  vide ce soir je passerais mon temps à imaginer des formes à relier 1...2...8... je suivrais les numéros, consciencieuse comme à l'accoutumée.

"c'est faux" je ne suis pas aussi rigoureuse que je veux bien l'écrire, d'ailleurs je ne sais pas ce qui me guide, l'essentiel est mon mot-valise du moment, fluctuant, encombrant, puissant, destructeur, formateur, enivrant. 

Je n'ai pas faim là tout de suite.

Ma vie mue comme à chaque saison.

X n'est plus là... ou c'est moi... je suis partie un jour... 

Je lance ces bribes dans un désordre habituel et je me raccroche à mes rêves de la nuit à venir, je les baptise sur l'instant "mes havres de surprendise" parce que je ne sais pas encore ce qui les animera, ce qui les nourrira, et que je plains les ressuscités de n'avoir jamais pensé au rêve comme nouvelle incarnation.

Regards du soir je vous embrasse...

Samedi 12 mai    

vers 13 heures

Le soleil est rieur, j'ai appris que c'était l'expression consacrée. Les oiseaux chantent. C'est là où je me dis que les clichés naissent bien de quelque part. 

J'ai dormi sur le sol de la pièce une, qui sert de tout, salon, bureau..."une" parce qu'elle est la première en entrant. La moquette m'a brûlée par endroits. Je me suis réveillée par accoups. Il ne m'a pas manqué. La colère a pris toute la place, à remplacer l'amour, la faim, le sommeil. Quelle merveille ! à croire que les toxicomanes ont oublié ce genre de pulsions/sensations naturelles, quoique j'imagine la chimie interne en ébullition.

Il faut que j'appelle mon éditeur mais j'en ai pas envie. Tout s'est très mal passé la semaine dernière et je ne suis toujours pas d'accord pour accepter les compromis. X par téléphone me rassure, me convainc de combattre encore et encore. X a toujours eu confiance en moi, en mon travail.

X justement.
Je l'ai quitté il y a neuf mois déjà.
Le bébé est chétif ou vaillant je suis encore incapable de le dire.

Cette séparation fut longue, douloureuse, incertaine. Nous nous sommes quittés dans l'amour et les regrets. Je lui en ai voulu longtemps de m'avoir mené jusqu'à la rupture et pas seulement.

Pas seulement justement.
Il est sans doute temps de l'écrire ici. Ma complexité d'aujourd'hui vient du mot "agoraphobe" que je porte comme un fardeau, que j'ai porté comme une échappatoire aussi.
Soyez patients.
Il n'y a rien d'évident à comprendre.
Mes mots seront confus, lents à sortir.
Soyez cette attention dont j'ai besoin.
L'aumône, la charité, en serais je arrivée là, à crier encore mon besoin ? je me dégoûte parfois. 
Ma prison est contenue dans ces dix lettres là. Depuis deux ans cette prison m'"enferme dans une logique singulière qui m'empêche d'être seule, de sortir seule, de choisir, de vivre comme chacun d'entre vous, d'entre eux. Je suis devenue cet être dépendant et cette isolation, par trop étanche, a fait de moi cette libertaire là aujourd'hui et jamais je ne pourrais revenir sur ce besoin, cette soif absolue. C'est cette déviance psychologique qui m'a permis de mettre un terme aux 6 ans de vie commune avec X, qui m'a permis d'écrire pleinement et de me consacrer à cette croisade là. Mon écriture a enfin été reconnue... Tout n'est pas perdu mais l'agoraphobie a tissé une toile fourbe et c'est de ces filets que je tente de me détacher. Peu ont compris.

Il a souvent dis que j'étais une fée. Je suis sûre qu'il ne le pense plus à présent. 

J'ai écrit un livre.
J'ai été pigiste.
Je suis tombée amoureuse.
J'ai changé de ville.

J'en reparlerais sans autre choix.

Éviter le malentendu.

Je suis arrivée à la conclusion étrange que mes idées minoritaires le resteront à jamais.

Je suis fatiguée de me battre.

Fermer les yeux et laisser faire le vent ou tout autre chose.

Je ne sais plus aimer.
X a sucé ma substance.
Le dragon est l'animal du jour.

Voilà ce que j'écrivais fin août 2000.

Je me mens depuis trop longtemps. Je sais bien que la voie royale serait de se dissimuler derrière des apparences studieuses et agréables, se regarder dans un  miroir et se persuader, coûte que coûte, de l’image renvoyée, saisir les flatteries et s’en parer comme d’une poudre facile. Mon chemin est ailleurs. Tout est posé là et c’est aujourd’hui que je décide d’enclencher le processus.  J’ai pris une nouvelle page blanche par pur symbolisme. Je me laisse parfois porter par les symboles, hésitant entre essentiel et futile… à vrai dire je me fous pas mal de la réponse, je n’ai pas le choix.

Je n’ai jamais su différencier les causes des conséquences, c’est le genre de pensée qui me laissent sur le coté. « Côté » me fait penser à la route que j’ai si souvent décrite aux autres et à ce paysage autour qui permet de rendre le voyage agréable. J’ai cette manie de tout imager, personnifier, c’est drôle et usant à la fois.

IL est étrange de voir le chemin parcouru.

Tout est logique.

 Tout s’enclenche parfaitement.

 A croire que chaque nouveau rouage résulte d’un procédé secret et maîtrisé.

Maîtrisé par qui ?

Je me crois capitaine unique d’un navire où seuls des éléments naturels viennent chahuter l’embarcation. Mon bateau vogue sur des eaux troubles et je me plais à imaginer tout ce qui se cache derrière cette confusion. Vent, pluie, tempête prennent des allures humaines et je ne sais pas si le plus inquiétant est dans ces formes reconnaissables ou dans leur mouvance même.

 Par où commencer ? C’est d’abord à cela que je pense. Je pourrais expliquer aujourd’hui et repartir à reculons, me souvenir pas à pas.  Je ferais sans doute les choses dans le désordre, effleurant avec maladresse, se frottant bêtement aux endroits sensibles,  mais peu importe, tout prendra sa place, sorte de puzzle de l’évidence. Je suis une évidence et je ne suis pas si fière de cela.

 Ce matin j’ai dit à Nicolas que quand je serais grande je serais chanteuse cynique. C’était une envie du moment M, là tout de suite je préfèrerais sans doute être technicienne. J’ai toujours rêvé de savoir réparer des radios ou construire des avions, le mieux serait pourtant de savoir sauter de branche en branche à l’image de ces acrobates du ciel.

Rêver d’être un oiseau. Plonger dans un ciel virtuel, y poser des objets et croire au survol comme réponse à tout.

J’ai perdu l’usage de mon équilibre il y a un an. Les prémices étaient déjà là mais j’avais fermé les yeux,  à croire que ce noir artificiel masquerait le reste.

 Ma colère se transmet par la salive, celle des autres, que je vois traîner sur le sol, ou la mienne que je garde dans la bouche comme une habitude. Elle m’évite l’assèchement total, me persuade que sans elle ma cervelle s’effriterait, mon cœur aussi, tout ce qui joue un rôle. Ma salive, ma colère est une preuve tangible de mon existence, de mon harcèlement d’existence. Je me viole et ma malmène sans cesse, pour grimper dans mes échelons. Je ne sais pas quel bourreau a laissé traîner cette échelle ici, trop haute, j’ai le vertige, j’aurais du l’ »écrire en noir sur blanc à la première occasion , au lieu de ça j’ai continué à grimper comme si c’était normal, comme si j’étais née pour ça. et je regarde la salive des autres se répandre par terre et ces traînées sur le sol me rendent malade. Et je crache mes mots dabs cette colère que je ^pren,ds pour un réceptacle inépuisable, à l’intérieur je prie, même si c’est pas le mot, pour que ça ne déborde jamais, pour que jamais cette colère ne se déverse parce que je sais que je pourrais être arrosée aussi, éclaboussée, comme un piéton par un engin anonyme. Je suis ce piéton, je suis cet engin anonyme et cette colère aussi, le problème dans cette histoire c’est que je suis tout, qu je suis rien et que les deux se confondent et que moi même je confonds les deux et ma cervelle ne s’assèche pas et la colère est là, preuve tangible de mon existence et l’eau dans ma bouche me rassure.

Il faut imaginer une pièce, petite ou grande, peu importe, ronde sans ouverture, rien que des placards, des tiroirs, des armoires, des rangements de toutes parts. Mon cerveau à moi était comme ça, comme cette pièce. Un jour j’ai palpé les contours et ces murs que je croyais lisses cachaient des portes. Des portes qui ouvraient elles mêmes d’autres portes et je me suis retrouvée ainsi au centre même de ma sauvagerie. Assise, hébétée dans un endroit sombre et lumineux, où tout et son contraire se battaient avec violence, quitte à détruire et à déboulonner les mythes, quitte à chasser les doutes et à les engendrer. J’ai ainsi voyagé toute une année et plus rien ne sera jamais plus comme avant. On  ne peut plus ignorer ces passages une fois franchis, c’est un peu comme si, plutôt que de se poser derrière soi, il s’ancraient et se fixaient au cœur même de nos fondations.

Je reste assise dans mon crâne, comme ces bureaucrates qui apparaissent parfois et siègent aussi et  je me contorsionne sur le rond posé là, austère par endroits. Les choses commencent à se mettre en place et je cherche la position la plus agréable pour raconter mais l’inconfort m’aide plus que je l’imaginais ou plus que je le voudrais. Je ne peux pas être trop bien pour raconter, plus j’avance plus je m’en rends compte. Et c’est sur mon père que j’écrirais d’abord, sans doute parce qu’il est à l’origine de tout et ce n’est que lui rendre hommage que de souligner cette responsabilité.

« Papa, je n’ai jamais eu la force de t’envoyer de lettre. De peur de te faire du mal et de te décevoir aussi. Mais je n’ai plus aucune appréhension aujourd’hui. Et  c’est enfin aux autres que je vais livrer ce visage, le tien me regardant, le tien vide de tout, le mien te fuyant à présent. Tu m’indiffères et aller au bout de ce néant là c’est graver cette souffrance que tu as fais semblant de ne pas voir pendant tant d’années et que tu as nourri avec ferveur. Voilà papa, prend ce joli cadeau, il est pour toi. »

 C’est l’histoire d’un homme complexe, angoissé qui engendre une fille complexe, angoissée, c’est l’histoire d’un inassouvi qui se venge par désespoir et par manque de lucidité, c’est l’histoire d’un nombriliste qui se perd dans son  sillon  et qui finit par s’y embourber.

J’ai eu beau me pencher sur son histoire, faire cet effort d’aller fouiller loin : sa naissance, son enfance, ses parents, j’ai compris le mécanisme, je ne l’excuse pas. Il a fallu que je combatte seule les apparences et que j’accumule les preuves pour faire comprendre aux autres ma douleur, la sienne aussi.  J’ai ouvert un dossier spécial pour l’occasion, à jeter pêle-mêle les mots, les promesses, les chantages, les méprises, les peurs. C’est presque drôle à voir, tant d’imagination perdue. Je me sers de ce gâchis et je saute avec fracas sur cet enchevêtrement,  c’est ma force.

Je pourrais classer la pression exercée par type de contraintes.

Chantages au suicides : 22

Menaces de grèves de la faim : 8

Menaces d’abandon : 74,

Humiliations : 40,

Promesses vaines : 56...

Les chiffres sont approximatifs, il traduisent seulement une idée de proportion. Quantifier rassure, qualifier est déjà beaucoup plus délicat. Je ne me souviens plus de tout, une impression comme un brouillard anglais qui dévore et condamne sans appel.

 Il y a un an j’ai amorcé ce que j’appellerais ma métamorphose, l’image est simple et efficace. Je me surprends moi-même à voir tout ce chemin parcouru, à constater tous ces changements et cette vision nouvelle qui s’offre désormais à moi. Écrire aujourd’hui me coûte, plus que je ne l’aurais imaginé, je croyais la démarche libératrice, elle l’est certainement, sans que je ne le sache encore.

Mon père a commencé très tôt son acharnement. A mes neuf ans il partait vivre ailleurs, marié deux mois avant avec ma mère (sans que je ne sache pourquoi), il divorçait brusquement. Je n’ai rien vu, aucun signe annonciateur, aucun heurt, un silence. J’ai appris à aimer ce bruit. J’aurais dû m’en méfier.  La fille n’avait que dix huit ans à l’époque, insignifiante à mes yeux, jeune surtout. C’était sa secrétaire. Je ris à l’idée de cette banalité. Il a attendu près de cinq ans pour assumer cette relation, faisant semblant et moi faisant semblant de ne pas savoir aussi. J’attendais son courage. En vain bien sûr. Il nous promenait d’hôtels en hôtels, jusqu’à ce qu’il trouve un appartement avec d’autres hommes, un peintre et  un collègue, en haut de cette tour, 34 ème étage au centre de Paris. A l’école sur les fiches à remplir  mon père était mort ou remplacer par un blanc éloquent. J’avais plaisir à laisser planer le mystère. C’était ma façon à moi de justifier son absence. Trop présent puis plus du tout, sans raison.  Et plus j’ai grandi, plus s’est infiltré un autre type de relation, fondé sur la remise en cause « tu n’es plus ma fille » combien de fois ai je entendu cette phrase, parce que je ne pouvais pas venir, parce que je ne voulais pas, pour tout, pour rien, selon l’humeur. Ces mots ont forgé l’ossature.

A douze ans nos seules sorties étaient ce gymnase où il jouait au squash, sport maudit, les autres applaudissaient mes performances. Lui ne proposait rien d’autre pris déjà dans la toile de ses angoisses. Je n’avais pas compris encore. Ses gestes se sont résorbés à quelques lieux jalonnés sur un parcours quotidien, rien d’autre, rien de plus. Il ne portait déjà plus aucun intérêt à mon quotidien, à mes troubles à mes envies, je n’étais déjà plus pour lui que ce reflet modulable. , Il m’a appris la peur et fidèle spectatrice j’ai applaudi à tout rompre, l’esprit en guenilles.

 Je continue mon ascension interne. Une ascension à l’horizontale. Tout est dans la rugosité du sol. Les aspérités sont les preuves mêmes de mon existence. Je condamne d’avance la platitude des espaces. Je marche et trébuche sur ce chemin, chemin qui va me mener où ? je ne sais pas, c’est sans doute là que réside « l’intérêt ». Je déteste ce mot un peu comme « efficace » ou « réussite », je les vois comme des petits traits sans surprises qui viennent s’immiscer dangereusement, on imagine toujours des grains de sable enrouer la machine, je vois plutôt ces petites lignes discrètes.

Je n’ai pas pensé à mon père, j’évite tout conditionnement, la brutalité des opérations sert ma cause. 1...2...8... je compte pour me donner des forces et je reprends la route.

J’ai du repasser sur les pas de notre histoire et regarder à nouveau. Je réintègre des scènes, des mots, des situations que je fais défiler devant mes yeux désembués. La netteté éblouit et l’aveuglement conduit au pire. A regarder au mieux, je redessines des contours dont je ne sais pas encore s’ils sont superflus.  IL est temps d’amorcer l’atterrissage.

 Je me souviens être venue à toi, il y a cinq ans, avec toujours cette même admiration contenue, je ne sais pas si c’est tant ce que tu étais que ce que tu avais été qui m’attirait alors. Une force, une détermination fascinante me séduisait sans doute. Il y avait cette cour accueillante, cette ambiance d’un début, cette chaleur d’été, tout était là pour brouiller les pistes déjà. J’étais amoureuse aussi, X était entré dans ma vie un an avant, je t’en avais parlé je crois. 

J’ai accepté de travailler avec toi. J’avais déjà conscience des difficultés mais tout encore était si léger. Je n’avais aucune idée de l’existence de ces bombes à retardement dont tu as le secret. Je crois que juste après le déménagement les choses se sont précipitées. Rien ne revient avec précision mais à m’y replonger je ne me sens pas à l’aise. Et tout est affaire de sensations.

Le décor se module, 13ème arrondissement, magasin bleu. J’alterne entre cours à la fac -cinéma, esthétisme- et informatique. J’alterne mal. Mon corps se plombe jours après jours. Besoin de ma présence pour ceci, pour cela. Chantage insidieux. Le choix se fera malgré moi.

Un jour de septembre : accident. La porte en verre épais se brise sur ton crâne. Un partiel m’attend, je n’irais pas. Panique. Pompiers. Tu m’obliges à signer une décharge, pas d’hôpital en vue. Tu n’as jamais aimé les médecins, comme si un scanner de ta tête aurait pu y déceler les troubles intégrés, logés à vif. Tu n’as pas pris le risque, connaissant ton courage tu as eu raison. Poursuivre sa logique est déjà un choix. Chaque jour d’après amena son lot de pénible, harcèlement moral aurait dit les experts, mon refuge fût ma coquille. Elle est une sorte de renfoncement de couleur chair, je peux m’y allonger et laisser traîner mes pieds s’il le faut, il n’y a rien de trop, qu’un peu de chocolat parce que je n’ai jamais su m’en passer. Tout autour est modifiable, un peu comme du vide mais plein, c’est seulement qu’il n’existe aucun mot pour définir ce juste-plein là.

La neige tombait, des paroles envahissaient la ville comme jamais, les transports étaient en grève. Un jeune homme chromé, une vieille dame pratique, un taxi retors, j’ai ainsi voyagé de portière en portière. La neige tombait toujours. Je glissais et arrivais, fragilisée, en haut de la colline de goudron. X n’est pas rentré à la maison pendant cette semaine là, il m’appelait chaque jour de son hébergement éphémère. Je suis restée enfermée, passant de moi à toi, le froid en toile de fond, et le piège s’est refermé, habile, mes défenses épuisées et mes remparts en déplacement, il n’est rien resté d’autre que ta cruauté. C’est ainsi que j’ai pris appui sur cette zone instable qui m’a conduite à des fonctions étranges.

 


La musique devrait savoir me porter. Poser les habits qu’il me reste encore, me dénuder devant des yeux inconnus et avoir le privilège de danser avec maladresse, faire entrer le désir comme à l’accoutumée et me nourrir seulement de ce reflet. La musique devrait savoir faire ça, me conduire encore plus loin, quitte à m’isoler un peu plus.

« Je suis une fille exceptionnelle, étrangement différente » leurs certitudes ont fait de moi ce personnage forgé dans un matériau troublant. Sur un tabouret recouvert d’étiquettes, petite et ridicule, j’ai clamé « je suis une dictateurice » et j’ai inventé des dogmes improbables. C’est ainsi que je les ai appelé, à mettre bout à bout inutile et indispensable, à introduire la confusion, à faire de l’oxymore une règle d’art. Tout est vrai dans l’instant, tout est faux l’instant d’après,  j’ai écrit cette phrase mille fois et il suffit de revenir quelques années en arrière pour voir une fois de plus les récits s’emboîter.

 

Il faut Imaginer une montagne. Une montagne dont le sommet serait un lieu tortionnaire, fait d’un mélange à usage unique cueilli sur ce mur bouffé d’acide -le même qui vous ronge de l’intérieur- fait de vos craintes, de vos souvenirs pénibles, de gens odieux, de phrases obsédantes, un espace voué à engendrer ce que vous haïssez. Imaginez que vous n’ayez pas le choix, que pour vivre une vie « normale » il vous faille franchir ce sommet là tous les jours et que chaque matin en vous levant vous n’ayez plus que cette idée en tête, cette obsession : « je ne veux plus monter là-haut », c’est ainsi que j’ai trouvé la parade, m’empêchant à présent de passer par cet endroit là. Je m’arrête à mi-chemin et suis une sente interdite. Imaginez maintenant que ce chemin, ce raccourci que j’ai choisi m’évite en effet la confrontation redoutée mais que je ne puisse le suivre qu’accompagner d’un guide. Mon guide à moi c’est X et c’est à ce prix là que je ne vais plus là-haut. J’ai laissé en gage mon autonomie et ma liberté. J’ai posé mon fardeau sur nos épaules fragiles, sur notre amour aussi. Mes forces d’équilibres se sont enfuies pour se déposer en fines couches sur son corps à lui et ma lutte entamée a pour objectif de me les réapproprier. Retrouver mes sensations c’est pour cette raison que je dois me défaire de ce lien que nous avons créé tous les deux, qui nous détruit tous les deux, qui nous étouffe tous les deux. Je dois envisager sans alternative de remonter là haut. Et cette conviction-là est la plus douloureuse que je connaisse. 

Les manuels disent que je souffre d’agoraphobie. Bien que ce ne soit pas vraiment ce que s’imagine la plupart des gens.
Je n’ai pas peur du monde et du supermarché, pas seulement, pas exactement, c’est plutôt comme si ma peur, ma phobie, ma terreur se logeait tout autour de moi, de mon corps comme autant de particules en mouvement.
Ce n’est pas facile à comprendre ?  rassurez-vous ce n’est pas facile à vivre non plus.
Je ne suis plus sortie seule depuis un an. Je ne sais plus ce que marcher seule dans la rue veut dire, je ne sais plus ce qu’être seule ailleurs que chez moi veut dire, je me surprends même parfois à me souvenir avec nostalgie du temps de mon autonomie persuadée que ce n’est plus fait pour moi, que je serais devenue comme mon père, comme un pantin désarticulé, un pantin cérébral fait pour concevoir, penser, écrire, comme si je n’avais jamais été faite pour autre chose.

La nuit, je rêve de moi à travers la ville, marchant seule sereine et souriante. Je me vois dans ce bus, dans ce train et je me réveille et je pleure parce que je suis là dans mon lit avec cette putain d’agoraphobie tatouée.

Il faudrait comprendre que j’ai toujours eu à porter le poids des autres, à porter le fardeau des autres, à porter le devenir des autres, à assumer leur vie, à combler leur vie, à inciter leur vie.

Il faudrait comprendre que j’ai toujours été d’une force incroyable et que ma faiblesse s’est retrouvée meurtrie, contrainte de se loger dans ma sensibilité et dans mes sensations, à trop sentir les gens et les choses, à trop comprendre les gens et les choses, à trop observer et saisir les nuances du visage de l’autre, de sa souffrance, de sa joie, de ses doutes.

Il faudrait comprendre que j’ai toujours aimé sourire.

Il faudrait comprendre que je ne suis pas faite pour un monde triste comme celui-là.

Il faudrait comprendre que je n’ai pas tout dit ici, que je n’ai pas parlé de ma sœur, de ma mère, de traumatismes récents parce que c’est trop dur encore.

Il faudrait comprendre entre mes lignes, entre mes mots, piocher entre mes doigts.

Il faudrait comprendre qu’un jour j’ai vacillé.

Il faudrait comprendre que l’équilibre a rompu sous la pression. Comme un barrage d’apparence bétonnée qui cède au grand étonnement des témoins. Comme une tempête qui aurait pris naissance dans mon crâne et grandi tout au long de mon corps et qui soufflerait, à me faire vaciller à la simple idée de la rue, du vide la rue, de l’appel du vide de la rue.

Il faudrait comprendre mon  tournis.

Il faudrait comprendre mes paradoxes et mes désirs et mon besoin d’aimer et d’être aimée, il faudrait comprendre que je n’ai pas cessé d’avoir d’hommes autour de moi, il faudrait comprendre que là est mon essentiel.

IL faudrait s’entendre sur les mots et sur la modalité des mots.

Il faudrait comprendre que mon agoraphobie m’a permis de changer ma vie, de créer et d’aboutir mes rêves, de me battre contre ce que la société voulait de moi, de me retourner contre les instances qui donnent et décrivent le cursus des gens comme on trace une ligne droite, linéaire et sans appel.

Il faudrait comprendre que ce piège refermé est celui que j’aime le plus et celui que je hais le plus, il faudrait comprendre que ce piège c’est moi.

Il faudrait comprendre mon enfermement.

Il faudrait comprendre qu’une prison confortable reste une prison.

Il faudrait comprendre les apparences étouffent.

Il faudrait comprendre que j’aime trop, il faudrait comprendre que je veux trop. Il faudrait comprendre que tout est trop intérieur, trop ancré, trop difficile   pour que la volonté superficielle à laquelle pense les gens puisse avoir un quelconque pourvoir sur mon agoraphobie. 

Il faudrait admettre ma peine, il faudrait respecter ma peine.

Il faudrait profiter de ce miroir que je vous tends pour y saisir vos propres reflets, celui de votre père, de votre femme, de votre enfant.

Il faudrait comprendre que j’ai désappris ce que n’importe quel être humain apprend à 1 ou deux ans sans effort.

Je suis agoraphobe et moins je me confronte aux situations qui me rendent anxieuse et plus j’oublie . Ils appellent ça l’évitement. Alors j’évite. Si bien, si tout, qu’il ne me reste presque plus aucun espace de liberté, de solitude, hormis peut-être mes rêves, hormis peut-être l’écriture… hormis l’amour aussi.

Seule je n’existe pas.

Au milieu des autres je n’existe pas.

Il faudrait comprendre ce paradoxe encore : je n’existe pas au milieu des autres parce que j’existe trop. Il faudrait juste écouter cette phrase et me laisser ouvrir une troisième voie. Je m’y intégrerai naturellement, en douceur, comme un oiseau prend sa place dans un décor ensoleillé.

X m’accompagne dans toutes mes démarches, une ombre, un repère ... cinéma, concerts, psychothérapie, courses... il est là à répondre sans écart à mes angoisses.

Nous avons engendré un processus invisible.

Il faudrait instaurer des bandages voyants à coller sur le front ou ailleurs, que les gens le voient ce mal intérieur, qu’ils arrêtent de le reléguer au fond du pot comme un prétexte, pourquoi ce serait moins pire qu’une fracture ?

Je comprends pourquoi ils le pensent et j’en ai marre de trop comprendre.

J’ai l’équilibre tout fracturé et un plâtre n’y peut rien, alors dans ma douleur X est un repère auquel je m’accroche quitte à m’écorcher un peu les doigts au passage.

Re)père... tout est là encore. J’ai fait de lui cet homme idéal, emprunt d’autorité et d’attention, un père à domicile aimant et compréhensif. Je me suis offert ce luxe. X est entré au fur et à mesure dans la peau du personnage. Acte I. Le spectacle se déroule à merveille, rideaux rouges et estrade en hauteur, public noyé dans la pénombre. Poursuite. Nous paradons l’un et l’autre et les dialogues se bousculent sans préavis, chacun y trouve l’équilibre du moment.

Pour me changer les idées je plonge dans un de mes sacs, je m’applique à y entasser de tout. Et comme d’un chapeau de magicien je sors un à un des attributs aux vertus réjouissantes.

Ce que j’écris ici n’est pas fait pour être beau, n’est pas fait non plus pour vous dépayser, n’est pas fait pour vous caresser, n’est pas fait pour vous ébahir, ces pages sont là comme exutoires avant tout et peu importe le reste. Il faut savoir emmerder les autres, comprenez, ne rien attendre de ceux qui vous regardent. Les sentiments justes n’existent pas. Il n’y a qu’à voir l’indifférence de ceux qui me voyant couler dans la spirale ont décidé de détourner leurs sens. Il n’y a qu’à se souvenir de petites choses élémentaires. Ouvrons ensemble cette boîte là. Il est écrit « famille ». Je ris toute seule. Il ne faut pas m’en vouloir c’est le type même de mots désincarnés et dévoyés. Il n’y a que les riches héritiers pour y croire encore. Le ciel est là, bleu, gris, c’est un fait. La terre tourne. Quoi encore ? Le reste n’est que représentation. La famille est une figure de style. Savoir d’où l’on vient et fuir aussitôt. C’est ce qui s’est imposé. Cette merde là ne m’intéresse pas. J’ai seulement décidé de choisir ma merde ou de la contrôler au mieux. Les autres s’en suffisent et s’en nourrissent, l’écosystème est performant et leur chaîne élémentaire respectée : « je me nourris de mes excréments ». Le pire a ses degrés et l’intensité dégage de la chaleur comme du glacial. Le thermostat à la main, je trace ma voie.

Ce qu’il y a de bien c’est que ma famille à moi est au format réduit, strict minimum. A tout bien penser je ne suis pas étonnée.

Il ne s’agit pas là de faire le procès de chacun, quoique je porterais volontiers ces perruques ridicules, m’imaginant marcher de long en large, à déclamer de longues phrases sans portée. Il s’agit seulement de souligner le malentendu qui régit nos rapports.

Dia-pa-son. Je ne trouve plus drôle de m’asseoir au milieu d’eux, d’écouter, d’observer et d’attendre en vain une quelconque lueur. Même avec la meilleure acuité visuelle je ne vois rien briller. La première fois que j’ai entendu le mot ennui c’était un professeur de lettres qui nous lisait Stendhal. Je souhaite le laisser enfermer dans cette bulle-là. Croire aux ronds flottants est toujours plus agréable.

Ouvrons maintenant une deuxième boîte. « Travail ». Je rigole déjà moins. Je soupire et recherche l’association d’idées. Messieurs les mots montrez-vous... et c’est dans une salle ornée pour l’occasion que des petites lettres toutes collées attendent avec fébrilité... j’appelle à la barre des témoins « supercherie », « anomalie », « clivage », « dortoir ».

Pas de précipitation, le couloir est un goulot d’étranglement, j’aurais du vous prévenir, je mens parfois par omission. Mea culpa.

« Supercherie » : que l’on me donne une bonne raison pour vouloir travailler. J’entame la liste à votre place « gagner de l’argent », « trouver sa place dans la société », « participer à l’élan commun ». Pardonnez mon insolence encore. Je ne vois rien absolument rien de vrai là-dedans. Consommer n’est pas ma priorité, je n’ai pas de place à revendiquer, la communauté est une lubie de politiciens.

« Anomalie » : les lettres s’étalent et bloquent le passage. Travailler est une forme stupide d’abandon de soi. Mieux vaut patauger dans d’autres flaques aussi boueuses. Quitte à salir l’intérieur autant le faire avec joie. J’en veux à ceux qui ont le choix. Le modèle est imposé et ne pas l’accepter oblige au combat.

« Clivage » : toi tu es un petit, toi tu es un gros, toi tu ne feras rien de ta vie, toi tu obéiras, toi tu seras donneur d’ordre et lui le petit, et lui le gros, ne font rien d’autres que d’enfiler les cercles, 12 point, 20 points, 2 points, à la fin sur le tableau est écrit le score de chacun, entre temps bien sûr deux à huit mille sont morts, et pour ceux qui restent la question est claire « c’était quoi ce jeu ? ». Dommage de ne pas se l’être posée avant.

« Dortoir » :  rangées de lits avec pancartes. S’il est écrit « Dormez » ils dorment, s’il est écrit « mangez » ils mangent, s’il est écrit « travaillez » ils travaillent. Une salle commune et austère, je ne vois pas autrement cet endroit et j’ai tort sans doute mais c’est un point de vue que je m’offre encore.

J’ai eu une angoisse brutale ce soir, j’étais seule dans l’appartement. Décrire cette douleur me semble impossible. Une perte de contrôle. Un vertige qui n’a ni limite ni raison. J’avance sur un sol mouvant et mon être vacille à chaque enjambée. Ce soir pour la première fois depuis longtemps j’ai gravi à nouveau la montagne. Et j’en suis heureuse... à en pleurer. Agora : la foule, ce n’est pas tant la foule qui m’effraie mais la solitude qui l’accompagne. Etre seule c’est être morte et dans ma tête la confusion est grande.

J’ai décidé de me battre contre moi-même et je ne connais aucun combat plus inégal. J’oscille entre amour et haine, déraison et justesse, et l’enjeu tient en trois lettres « moi ».

L’odeur de goudron me réveille. Voilà déjà un sens de neutralisé. Je commence donc ma journée avec ce nez envahi.

Je suis en train d’admettre un mécanisme qui me dépasse. C’est simple,  un homme prend la place de mon père, protecteur, rassurant, mon père devient alors cette enveloppe vide dépourvue de danger, sans plus aucune prise sur moi, et mon désir de femme peut sans faille se poser ailleurs. Et je recommence jusqu’à ce que ma maison se remplisse enfin. Une grande et jolie baraque, fidèle à des rêves enfouis, jardin, atelier, parfums et ces garçons là pour me protéger, me désirer, me comprendre. J’imagine seulement les savoir tout près, me contenter de cette certitude d’exister pour eux. Vu d’ici, la secte n’est pas loin, communauté sur les bords du cours d’eau, je vois les choses autrement. Ma douceur est là pour tempérer et mes ardeurs pour enflammer. Il me faut toujours être au centre de tout, le tout ou rien est mon déséquilibre. Et mon équilibre, lui, passe par cette fourberie. Il faut pulvériser cette mise en scène si je ne veux pas tout gâcher toujours.

J’ai compris que s’avouer ces choses là était déjà combattre.  Il me faudrait sans doute enfiler une panoplie adéquate et sautiller sur les avenues désertes. Si j’avais un super héros dans la tête il serait maladroit à tout va et il aurait une cape, parce qu’un héros sans cape n’est pas si crédible de nos jours.

Le téléphone sonne.

Homme - pomme - somme - gomme ... la roulette russe donne aux mots la lettre déterminante. J’aime manger cette pomme et me voilà anthropophage encore. 

Le chocolat fond.

Les enceintes ont beau hurler l’amour, je crie encore plus fort et ce ne sont pas ces paroles romantiques qui modifieront les choses. La question  du jour est de savoir si X retrouvera une place logique dans cette histoire. Et aujourd’hui je me sens incapable d’y répondre.

Le thé s’évapore.

A ce stade, je me rends bien compte que de parler de moi ainsi et de m’octroyer une surface infinie peut sembler démesuré. Je garde en tête que je suis handicapée, réduite dans mes mouvements et que ma thérapie est contenue ici. Alors l’incompréhension peut se lire sur des visages ailleurs, ce reflet ne me gêne pas.

Le soleil envahit la pièce.

J’adorerais me glisser dans les maisons des autres pour voir ce qui s’y passe. Sur mon carnet j’aurais déjà milles questions et comme un savant consciencieux j’observerais sans un mot en remuant la tête de temps à autres. Il doit bien y a voir quelque part une petite personne qui garde en elle toutes les réponses. Je m’arrangerais pour la soudoyer. Et qu’elle soit chauve ou pas ne change rien.

Aujourd’hui n’est pas un jour pour écrire. Je pense cela au saut du lit. Mon lit est un matelas posé à terre. Et j’aime à être ainsi près du sol, peut-être que tout changera le jour où je dormirais en hauteur.

J’entoure mes pieds d’une cordelette, c’est plus facile pour sauter. Un grand bond pour atterrir au cœur du cercle et entrer dans la zone. C’est une façon comme une autre de plonger dans la certitude. J’en oublie même que je suis attachée. A croire que tout est question de volonté. Il fallait juste un peu de temps pour voir les lettres apparaître. Le mot tient en entier dans une bulle à présent et c’est beau à voir. Ce rond-ci sera utile pour continuer à graver la ligne :  OoOooOoooooO, regarde, c’est un joli chemin parsemé de ooOoOo comme je les aime. Comme les bouchées de mon enfance « une bulle pour... » « une bulle contre... ». Le doute était mon bateau ivre. A tanguer, à perdre l’équilibre. Et je me fais encore avoir par la douceur des choses mais cette fois je suis entièrement consentante. Le roi est mort vive le roi.... comprenne qui saura.

Le flot des derniers jours s’est interrompu.

La soirée a débuté. Je le vois à la couleur du ciel. Plus sombre et plus léger à la fois. Je m’éveille seulement maintenant. L’âme un peu triste aussi. X et moi sommes séparés depuis deux semaines bientôt. Je réapprends la solitude. Mon corps m’appartient à nouveau et nous sentons bien lui comme moi l’abandon nous étreindre. Je suis seule dans l’appartement depuis plusieurs heures. Un chat sur le lit et moi à côté. J’ai mis de la musique triste exprès, j’avais envie du goût des larmes dans ma bouche comme une image puisée dans un catalogue obsolète. Mes seins sont tout tendus sous la toile de mes habits et je me sens pareille à l’intérieur. J’aimerais parfois être de ces poupées de cartons qu’on habille de bouts de papiers colorés, le même visage en haut quoi qu’il en soit et des parures interchangeables. Aujourd’hui une main aurait accrochée en devanture un short parsemé d’étoiles et une chemise sans manche, mes bras seraient uniformes, sans poils, sans grains de beauté, une peau lisse et parfaite et le papier brillant me ferait homogène. Pendant ce temps ma gorge se resserre et je commence seulement à laisser pénétrer la tristesse. Difficile. Même pas de larmes pour jouer les phénomènes de mode ou pour attendrir les quelques piétons. Juste des sensations qui pourrissent l’intérieur, qui ne se voient pas, qui ne se jouent d’aucune apparence. Je ne suis pas tendance et c’est bien dommage. Les mots servent à ça : à arracher... avec un jeu de mot de facile je me serais retrouvée jardinier ou bien dentiste mais je n’aime pas la facilité.

Mon oreille est toute rouge. Je viens de raccrocher. J’ai besoin encore d’appeler X .de temps à autres, souvent en fait. Ma peur se loge partout.

Dormir, manger. J’ai imaginé réduire ma vie à ces deux mouvements mais je me lasse de l’un comme de l’autre.

Je m’encombre. La nuit se faufile entre mes angoisses, et mes cauchemars reprennent, mon père a réinvesti ma tête à mon insu. J’ai lutté pour faire disparaître son image de mes rêves, deux vieilles ont pris sa place. Je crois que c’est mieux. Plus facile à dissiper le jour venu en tous cas. 

La musique triste poursuit son effet. Je suis obsédée à l’idée de ne plus pouvoir sortir. Au moment M je crois que tout est insurmontable. Je me sens fragile et cassée. Et déjà à l’écrire un conflit grandit en moi entre l’envie de m’en sortir coûte que coûte et la crainte terrifiante qui me paralyse. « Je suis agoraphobe et fière de l’être » devrait clamer la banderole au-dessus de ma tête,  j’avais presque envie de la brandir cette bannière écrite en lettres noires sur fond noir, personne n’aurait rien pu lire mais j’aurais pu établir le contour de chaque mot. Mon histoire commence là et écrire ne me sert plus à rien. Je suis une idéaliste et j’en veux à cette étiquette ci de m’avoir à ce point ébranlé. Tout s’imbrique dans cette logique et je dois traverser mes océans d’incertitudes pour me dire que tout cadre parfaitement avec mes principes de base. A qui la faute ? C’est dans ces moments là que je me sens manipulée, créée de toute pièce par un cerveau malade, menteur à souhait. J’ai dans la tête une chose et son contraire et toujours ce même combat envahissant qui me fait être une et son opposée. Je suis ce paradoxe et le mouvement est ma seule issue. Je suis aimée et c’est un soulagement. Eclat. Tout vole en éclat. La suite de l’histoire m’appartient. J’aurais envie de tout écrire mais je sais avoir déjà posé l’essentiel du moment. « Il m’est égal d’être incomprise » cette phrase est l’exemple même de mes divergences internes, elle est tout à fait fausse et tout à fait vraie. Et je souris parce qu’à l’instant même je sais que c’est tout moi. Et mes larmes ne sont que des leurres, je suis heureuse au dedans. L’eau s’expulse par snobisme. Je suis la seule à le voir. Remarquez les spectateurs ne me gênent pas, leur regard fuyant m’amuserait presque.

Je rêvais d’un cerceau, j’en ai trouvé un rouge, il est posé derrière mon lit du moment et je le pose parfois ailleurs. Mon univers est fait de ces détails là. Ecrire est une véritable torture. C’est capturer le moment M et le livrer comme une vérité, moi je n’oublie pas qu’il s’agit seulement d’une photographie de l’instant, les autres doivent garder cela en tête toujours, je suis un enchaînement de ces M en pagaille, passant de la sérénité à l’agitation, du sourire aux pleurs, du bruit au silence, à mélanger le tout parfois dans un chaos déroutant. Je laisse en friche une partie de ce monde que je me suis inventé, l’inassouvi est la plus complète des explications, la plus juste aussi.

J’ai écrit pleins de petites choses étranges ces jours ci, j’aurais aimé que vous puissiez les lire, ça vous aurait avancé à quoi ? je ne sais pas, sans doute auriez vous vu encore de quoi j’étais capable. A croire que mon besoin de parader est toujours présent. Je devrais toujours me balader avec une armure à tiroirs pour que le passant puisse à tout hasard piocher et découvrir. Mais il y a encore ce fil qui me retient, c’est un peu comme un cordon qui me relie à lui, qui m’empêche de virevolter comme une fée devrait toujours le faire. Je n’ai pas fait la coupure dans ma tête, et j’ai beau être ailleurs, avoir d’autres projets, notre séparation est un arrachement. Ce renoncement n’en est pas un et toute l’ambiguïté de cette phrase réside dans la douleur qu’elle engendre. 

Je pourrais décider d’arrêter là cette écriture. Choix arbitraire. Rien n’est arbitraire. N’importe quel philosophe saurait nuancer mes propos, les contredire ou les affirmer s’il le fallait, je choisis de ne pas en tenir compte. Je mets un terme à ma frénésie pour qu’elle se pose ailleurs. Je devrais sans doute m’asseoir au bord de ma tête tout comme ces bureaucrates qui y siègent parfois, me lever et partir en claquant la porte. Je ne sais pas trop ce que cela voudrait dire mais il y a mille alvéoles à découvrir encore. Avant d’aller farfouiller dans ces lieux camouflés je décide juste de refermer cette parenthèse  ci et d’en ouvrir une autre dans un décor différent avec cet homme là par exemple. Et je continue le parcours, tête la première, à errer dans toutes sortes de visions équilibristes, sans savoir ce que je cherche et c’est aussi bien comme ça.

Vers 14h45   

Pierrre est dans la pièce d'à côté. J'ai choisi le silence, c'est un lieu que je trouve facile d'accès et agréable. J'ai lu quelques bd et posé un pamplemousse au frais.

Sur le mur d'en face, au dessus de mon écran rouge, le lapin dans la vitrine fait l'équilibre sur ses deux oreilles et la femme en fourrure trône à ses côtés.

Je mets la musique très fort pour qu'elle me malmène un peu ou m'enroule, j'ai cru qu'avoir du son tout autour favorisait la douceur, je m'imprègne et je souris, en secret, à l'abri des autres.

Je crois que j'ai peur, mal, juste là au niveau du goût des autres depuis que X m'a frappé, toute la violence ressort aujourd'hui. Je ne sais plus aimer, plus donner depuis. J'ai mal de cette impuissance et le silence est le seul endroit où je me sente bien désormais, personne, du vide, du rien, de cette couleur indéterminée qui chahute notre rétine lorsque l'on ferme ses yeux sous le soleil radieux.

L'appartement dans lequel je vis pourrais presque ressembler à ce dont je rêvais, du passage, du monde, un amoureux...

PAUSE

vers 19h20   

J'ai emmené pierre sur une terrasse colorée, nous avons parlé et goûté l'un à l'autre. La passion nous inonde.

Pourrais je dire ici que pierre était un de mes lecteurs. (Elle sourit). Nous avons mis du temps à faire vivre l'évidence. 

Je me suis acheté pleins de magazines pour me retrouver un peu. Plongée dans une ville inconnue loin de mes racines, j'ai eu peur de me perdre, je remets un pieds dans ma bassine à moi en lisant ces phrases qui me parlent, ces artistes qui me comblent et je reste sur mes rails en prenant le temps d'ôter les obstacles à la main, sueur au front, tête haute comme dirait l'autre.

Mon animal du jour :

souris : petit oiseau puéril
Cette nuit les souris de mes rêves étaient blanches et noires avec un bec long et jaune.
J'en élève déjà près d'une centaine non loin de ma maison, vous vous souvenez dites ?

Je ne sais pas combien de temps vit un papillon.

Dimanche 13 mai   

Je ne suis pas triste. Mais j'aime le silence aujourd'hui. Je préfère me taire désormais et agir. Ne plus justifier mes actes, mes pensées, ne plus me confronter aux murs des autres. Je veux faire, refaire, parfaire, défaire. Je veux nuire à leurs reflets médiocres. Tout se passe entre ce journal et moi. Je me fous de leurs jugements, je m'en sers comme d'une échelle qui me permet d'avancer, ni plus, ni moins. Je ne dirais plus rien de mes projets, de mes envies, je ferai... c'est une promesse que je nous fais... je ne veux pas en vouloir aux autres alors je me tais, le silence est lieu plein de promesse.

Une sorte d'espace souriant, innombrable et souriant.

Je mangerais la cervelle des singes volants.
Si je les croisais.
Elle prend un stylo et dessine les hélices et les corps poilus.
Elle rit.
Elle trinque avec l'imbécile de la rue d'en face et se caresse des heures en imaginant la tête des plus puritains.

Et je me branle avec la création parce que c'est la seule voie qui jusqu'au boutiste ne se ternira pas, ne se flétrira pas au passage des modes ou aux changements des visages alentours... elle se contorsionnera, elle se nourrira, elle muera, c'est le mieux qui puisse lui arriver. Créer n'est pas seulement tangible, c'est sans doute une vue de l'esprit, un pouvoir qu'on s'accorde sur le monde et la bouteille devient table et la table se rebelle et le rebelle se fait espagnol et l'Espagne est une terre en jachère et la terre est une bougie incandescente.

Voilà... ne pas se contenter des choses, aller creuser ou farfouiller c'est comme ça que résonne "création" dans mon petit crâne encombré.

Toute la journée j'ai bu de ce jus exotique et je me suis étirée un peu trop fort, j'ai le cou douloureux, tout coincé comme un monsieur timide qui n'oserait pas lui parler."Lui" en l'occurrence elle, une femme jeune, faites de charmes et de rondeurs qui répond "oui" aux tests d'intelligence et "non" aux rapports policiers.

Je vais me fabriquer une cabane en tissu.
J'y cours.

Mercredi 16 mai   

Je me lève souriante; apaisée, je pars à la conquête de ma liberté qui passe par celle de la ville.
Au menu promenade, café, danse...

Tout est là

Mes sensations reviennent.

Et je remercie ceux qui m'aiment. A donner sans entrave.

Ici la presse indépendante émerge à peine, pierre m'a ramené un exemplaire d'une pièce de théâtre écrite par un de ces journalistes soucieux de changer l'héritage... j'ai commencé à lire ce matin pendant qu'il dormait, à moitié dans le noir...

Mon désir ne cesse de croître, je veux dire que j'ai à nouveau besoin d'aimer, de donner, et de garnir ma maison de ces hommes là.

stop

j'ai horreur de m'entendre parler comme ça.

Racontons une histoire

Je me sens drôle et douce ce soir et j'aime assez... 

la pièce commence ainsi :

"la vie est une fête" Henri Salvador
"J'ai pas reçu le carton d'invitation" Moi, Laura R., dix sept ans, frustrée.

Je me demande ce que fait la personne posée sur le 175ème kilomètre de ma trajectoire.
A quoi pense t elle ?
De quoi vit elle ?
A t elle jamais aimé ?

tchin tchin je trinque à .... tiens je vous laisse le choix ce soir, je me cache et j'observe c'est aussi bien...

jeudi 17 mai   

Je voudrais faire quelque chose de grand.

Je cherche des collaborateurs, des insoumis, des motivés, des créateux, des écriteurs, des graphitors...ICI

Mercredi 23 mai   

Cette nuit, des rêves difficiles, loin de Tunis cette fois, loin de manille aussi. Au petit matin je me suis éveillée, j'ai dit à pierre le premier mot que j'avais en tête : boutros boutros gali. Je me suis demandée ce que cet émissaire là venait faire dans ma tête à moi. Je me suis dit qu'il avait du s'égarer lui aussi.

Le soleil m'apaise, me dynamise. Je refais le monde comme toujours mais autrement et ailleurs. La musique est à l'image de mon décor intérieur. C'est toujours comme ça. Je me fais avoir par des apparences et je revêts le costume, fière, agile... la petite voix me pousse à la méfiance et je fais d'elle une amie, et je lui fais palper mes contours pour qu'elle comprenne qu'aujourd'hui j'ai à faire.

Mes fanzines sont sortis, je n'ai plus qu'à les distribuer, les faire connaître... 

"le silence est devenu mon arme la plus précieuse", je balance cette phrase sans autre explication, je me fous des modes d'emplois, je voudrais, ô mon bel homme, que vous compreniez à mots couverts, à mots cachés, je veux me dévoiler derrière ce tissu soyeux et recouvrant, je veux vous inciter à lever le voile... je me veux comme ces femmes vouées au secret découvertes par un aventurier... mais j'en suis incapable

elle se lamente, court à travers la forêt, court sur la plage, apparaît, disparaît, elle joue de l'espace et son corps est un leurre.

je ne suis ni qu'une enfant, ni l'un ni l'autre

elle zappe encore

"au matin tu me donnes, je serais prisonnier" 

et encore

je regarde les sportifs de la cour sur le reflet de ma fenêtre, je me tords le cou jusqu'à ce qu'ils disparaissent. Je me crois tenancière d'un pouvoir hors norme et je sors heureuse de ma découverte.

songeuse aussi, en quelque sorte

Le bruit de l'eau me manque. 
Le bruit de l'autre me manque.

samedi 26 mai 2001   

Le volet est bloqué. La lumière passe par alternance. Si j'étais un animal je serais un hibou insomniaque pour profiter du jour et de la nuit et me shooter aux plantes.

10000 regards... je ferme les yeux, plisse les lèvres et saute... "c i r e m" les lettres s'affichent dans le désordre. 

J'ai posé des étoiles de mer sur mon écran rouge et elles sentent le poisson. Un garçon passe tout près et dit "drôle d'odeur", je garde mon allure inspirée et continue à écrire, l'air de rien.

Je vais pouvoir entamer la lecture du calaferte et je me demande "je vais au libraire" ou "chez le libraire". 

Sans réponse je continue la journée. Pierre m'a ramené des souris, des soucoupes et quelques violettes. Et le bouton de moustique sur ma cuisse me fait mal.

J'entends déjà les cris des supporters et je trouve la vitrine de monsieur picard, pathétique à souhait. Dans les rues vides, les rares passants ne parlent que de ça. Et je sais très bien que si je parle d'opium du peuple, je serais lynchée, mangée, bousculée... un soir de coupe de france en fait ils ne me voient pas.

Les heures s'entassent, je trouve dans un des paquets l'oeil électrique et je feuillète à peine, je m'y plongerais plus tard. Les mots se bousculent dans ma tête comme cette chanson "trois petits chats" une syllabe en appelle une autre aussi semblable et les expressions se forment et je laisse mon esprit divaguer.

Je trouve que je n'ai rien d'intéressant à dire, ou que je le dis mal. 

Je me demande si un homme rencontré au hasard percevrait ce que j'ai tout au dedans rien qu'à me voir, me sentir, me palper.
Pierre dit que oui. Mais lui a d'abord connu mon écriture. Je reste fascinée par la façade des gens, j'ai envie de gratter au cas où, quitte à être déçue, quitte à être troublée.

J'attends les premiers échos de mes fanzines, je suis à nouveau tributaire du reflet donné, prisonnière à souhait et dans l'attente je n'existe pas.

gratouillis gratouillis, je compte sur des mains secourantes pour me rappeler que je suis une petite chose vivante...

lundi 28 mai   

ce dimanche Cécile est venue me voir, ciné, ballades, nous avons ri et bu ensemble.

Aujourd'hui je suis toute fatiguée, j'évite de me demander pourquoi. Quand je me penche sur pierre, je suis comme un pantin, sans force.

ce dimanche un ami m'a dit que j'étais drôle.

j'ai écrit partout que j'avais envie de couscous, j'ai raconté pleins de choses, j'ai dormi et pierre n'a pas arrêté de m'embrasser. Sa bouche me cherchait, se faufilait un peu partout et pendant ce temps je ne pensais à rien, je faisais semblant de dormir et je savais qu'il m'observait et que tout en lui s'affolait.

Vous avez remarqué comme tout est décousu. Je me fais penser à ces acteurs enfermés, face caméra, qui ne trouvant rien à dire, parlent d'une chose à l'autre. Je me demande toujours ce que le caméraman pense alors dans ces moments là. 

Il faudrait que je sois constructive et ordonnée, je pourrais essayer dès maintenant, qu'en pensez vous ? heure par heure, classement chronologique, je pourrais aussi organiser des thema et pervertir l'audience de sujets brûlants ou audacieux. J'envie les provocateurs.

oui parfait, envoyez moi des sujets que pendant un ou deux jours je me fasse grenouille ou girouette, à donner mon avis sur tout...

là tout de suite je pars écrire quelques lettres et regarder ce que le monde a encore engendré/subi/engendré/subi

nb : Je me demande jusqu'à quel point les vases communiquent entre eux, imaginons que moins je pose de mots ici et plus mes actes se figent dans la réalité, à vraie dire je pense que ce n'est pas tout à fait faux et puisque l'on est dans les confidences je pourrais murmurer (pas trop fort pour ne pas que je l'entende) que je me lasse un peu de moi-même ces temps-ci

L'horodateur fit sonner l'alarme, elle n'avait plus de monnaie sur elle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

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