Un emprunt à la tragédie grecque : la présence du choeur

Les écrivains du XXe siècle se méfient des règles et structures trop strictes. Le plus souvent, ils rejettent l'héritage du passé et délaissent les schémas de composition classiques. Pourtant, les pièces de théâtre fondées sur un mythe grec empruntent beaucoup à la forme ancienne de la tragédie. Cette référence à l'antiquité est tantôt respectueuse, tantôt ironique. Les pièces du XXe siècle centrées sur un mythe ne suivent donc pas le déroulement rigoureux de la tragédie antique. Toutefois, les auteurs contemporains ne se sont pas privés de reprendre certaines caractéristiques de la tragédie. Le plus remarquable est l'existence du choeur qui introduit, à l'intérieur du spectacle, une distance par rapport à l'action.
Ainsi, dans Antigone, Anouilh fait intervenir un personnage nommé d'abord le " Prologue ", puis le " choeur ". Celui-ci s'adresse aux spectateurs au lever du rideau. Il nomme les personnages, définit leur rôle. Il intervient au cours de l'action et même s'y implique. Ce personnage extérieur à l'intrigue conclut également la pièce. Son existence ne s'explique que par référence à l'univers de la tragédie grecque. Chez Giraudoux, dans Electre, les Euménides, fillettes espiègles, puis gamines délurées, forment un groupe comparable au choeur. Dans le texte de la pièce, leurs paroles apparaissent en italique ; c'est également le cas dans les éditions modernes, pour les chants des choeurs antiques. De plus, le choeur introduit une distance à l'égard de l'action. Au début de La Machine infernale, une " Voix " (et non pas un acteur présent sur la scène) rappelle la légende d'oedipe. Elle rythme l'intrigue en séparant les temps forts de l'action, comme le fait le choeur antique. Mais surtout, elle maintient deux niveaux de perception. Tandis que le public chemine pas à pas avec oedipe dans la découverte de la vérité, la Voix détruit toute hésitation sur ce qui va suivre. Elle proclame d'entrée : " Jocaste se pend [...] oedipe se crève les yeux ". Tandis que le personnage est pris dans l'histoire, la Voix est intemporelle.
On peut se demander pourquoi des auteurs du XXe siècle se sont ainsi souvenus du choeur de la tragédie grecque. S'agirait-il d'une sorte de nostalgie du cérémonial antique et de la grandeur rituelle de la tragédie ? Probablement pas. Le choeur d'Antigone se réduit à un seul personnage, comme la Voix solitaire de La Machine infernale. Les Erinyes de Sartre ou les Euménides de Giraudoux ne sont que trois. N'est-ce pas dérisoire, si l'on songe que le choeur grec pouvait compter jusqu'à cinquante personnes ? Ces fillettes ou ces " mouches " s'expriment en outre avec une familiarité contraire à la gravité des choristes antiques. De fait, les interventions de ce choeur moderne détruisent la noblesse ou l'intensité dramatique de certaines scènes. Loin de s'émouvoir du sort des personnages, il reste indifférent. Le choeur d'Antigone ne plaint pas les héros dont on vient d'apprendre la mort. Il se contente d'enregistrer les nouvelles comme un arbitre compterait les coups. " Là ! C'est fini pour Antigone. Maintenant, le tour de Créon approche. Il va falloir qu'ils y passent tous ".
Ce que le choeur nous oblige à regarder en face, c'est l'affrontement de l'homme avec son destin.

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Littérature [6/10]

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