Le Petit Dru 10 juillet 2003

 

« Alors on se le fait ? » Depuis deux jours déjà le Petit Dru nous nargue de l’autre rive de la Mer de Glace. Légende de l’alpinisme, de « Premier de cordée » de Frison-Roche, en passant par l’épopée Bonatti sur le pilier ouest, le Dru est la paroi de rêve pour tout alpiniste. C’est un sommet dont je n’osais même pas rêver il y a un an.

Il est 17 heures lorsque nous quittons le refuge de l’Envers des Aiguilles au pas de course. Quatre heures plus tard, exténués et bien rincés par la pluie nous montons les dernières échelle du rognon de la Charpoua, au milieu du glacier, avant d’arriver au refuge.

 

Les pâtes à la moutarde, vin blanc et échalote sont délicieuses. Heureusement, car nous avons moins de quatre heures de sommeil avant le départ. Pour la petite histoire, le refuge est petit, et ceux qui se lèvent les premiers dorment par terre.

 

Samuel et moi nous sommes la quatrième et dernière cordée à partir vers trois heures du matin sur le glacier. Après une montée de quinze minutes la traversée devient  scabreuse : crevasses abyssales, ponts de neige de plus en plus minces, et rimayes à escalader aux piolets-traction. Bientôt nous doublons deux des cordées. Nous sommes contents de trouver la troisième sous les rochers des Flammes de Pierre, car nous ne connaissons pas du tout l’itinéraire des Drus.

Il fait encore nuit. Nous avançons corde tendu à travers une suite de vires et roches brisées. Vers six heures et demie nous sommes sur la petite épaule de droite reliant la crête de Flammes de Pierre au Dru. Nous y laissons nos piolets et nos crampons, et commençons à tirer des longueurs de corde dans l’itinéraire. Je dirais plutôt ce qui nous paraît être l’itinéraire, car des voies possibles il y en a partout. Fissures, dulfers, cheminées, autant de passages probables, mais aucun piton en place. Ou pour être exact pour 400 mètres d’escalade  trois pitons, dont un que j’ai gardé en souvenir (ça m’apprendra à faire confiance aux vieux clous). Quelques fissures que Samuel emporte avec brio et jurons, une cheminée glacée que je ramone en révisant ma technique, des cannelures, des vires couvertes de névés de neige.

C’est plus dur que nous ne l’imaginions. Pas évident de trouver l’itinéraire, d’autant plus que la dernière cordée a abandonné et nous nous retrouvons seuls dans la face. Nous avions prévu d’avancer corde tendue, mais c’est impossible dans des 5c bien tassés. Alors il est quatorze heures quand nous nous trouvons dans les longueurs sommitales. Nous sommes exténués. Des parapentes viennent nous frôler presque sous le sommet du Dru. Ils tournoient dans les thermiques, les gars nous font signe. Ils sont pour nous signe de beau temps, et la preuve que le nuage qui s’est installé au sommet n’est pas orageux. Samuel tire les trois dernières longueurs, moi j’en peux plus. Un pas en dalle, une fissure athlétique, une traversée, et enfin le long couloir qui nous mène au sommet. La voila la fameuse statue de la Vierge. Elle prie pour les alpinistes et pour ceux de la vallée. Elle est petite, et couverte d’impacts de foudre. Elle est attendrissante.

Après les photos et les dernières gouttes d’eau bues, nous partons dans la descente en rappel. Pas facile de tirer des rappels dans une face complexe où on trouve partout de vieilles cordelettes, mais aucun piton. Nous sommes abrutis de fatigue. Je n’ai qu’une crainte – faire une faute fatale de manipulation. Je prends alors tout mon temps pour refaire méthodiquement les mêmes gestes à chaque relais : m’accrocher à la sangle, plier puis lancer les deux brins de corde, les passer dans mon mousqueton, faire un nœud autobloquant… Nous nous trompons d’itinéraire – nous apercevons nos piolets sur l’épaule en face. Il faut remonter le rappel, refaire un autre, la corde se coince, il faut redescendre la débloquer… Lorsque nous sommes enfin sur l’arrête de Flammes de Pierre le soleil se couche subitement.

Je propose à Samuel de bivouaquer au lieu de continuer la descente dans le noir. Il finit par accepter. Nous sommes trop crevés, et il n’a qu’une lampe de poche prêtée par le gardien du refuge pour éclairer. Nous avons l’embarras de choix de vires pour le bivouac. De vieilles boîtes de conserves témoignent des aventures passées… Des conserves nous n’en avons point. Juste quelques caramels (goûts variés) et un sachet de fruits secs. En guise de sacs de couchage et matelas, une couverture de survie jetable pour moi et un surpantalon pour Samuel. Plus le sac à dos que j’utilise pour m’isoler du granit, ainsi que la corde humide. Nous n’avons plus une goutte d’eau.

Quel froid ! Mon premier bivouac en paroi ressemble à ce que j’ai lu dans les livres. Sept heures à attendre que le soleil se lève, sans dormir, en claquant des dents. Je passe mon temps à inventer des stratégies pour m’isoler du froid. Quelques leçons : la couverture de survie porte bien son nom – elle permet juste de survivre, et encore on est début juillet et il fait assez chaud pour la saison. Le casque est un parfait oreiller – il tient chaud (combiné au bonnet) et permet de poser son crâne partout. Enfin, un bivouac « frais » ne tue pas, c’est juste une nuit très désagréable à passer. J’entends Samuel taper des pieds à ma droite. Toutes les demi-heures il se lève pour tourner en rond sur la vire. Il essaie de se réchauffer. Moi je tente l’autosuggestion : « il ne fait pas froid, il ne fait pas froid, je suis bien… » Vers trois heures et demie on voit les petites lueurs de deux ou trois cordées qui montent sur le glacier. Les pauvres, s’ils savaient ce qui les attend…

Cinq heures et demie. Il fait presque clair et on entend plus bas les voix de la première cordée qui monte. Nous faisons nos sacs et reprenons la descente des Flammes de Pierre. C’est interminable. Nous trouvons un ruisseau – je me rends compte que mon organisme n’avait pas éprouvé la soif de la nuit. Là en revanche il se rattrape. Je m’arrête pour boire tous las quarts d’heure. Le glacier est aussi terrible qu’à l’allée, seulement là nous sommes déjà prévenus et trop fatigués pour nous effrayer.

 

A onze heures le jeune gardien du refuge, cuisinier virtuose, nous sert un immense plat de patates chaudes au thon avec crème fraîche et herbes de Provence, le tout arrosé de bières.

Puteing on l’a fait ! Alors, c’est quoi la prochaine ?

 

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