| 105 "Oc�an de M�lancolie" �crit par Patricia D. 17e jour de juin 1847 Je suis perdue. D�chir�e. Mon coeur ne sait que penser de tous les �v�nements qui se sont d�roul�s ses derniers jours. Le cerveau est une bien dr�le de machine et l'esprit est aussi myst�rieux qu'un clair de lune dans un ciel sans nuage. Pourquoi est-ce qu'un jour on se sent si bien, si enthousiaste et qu' on se sent pi�g�, traqu� comme un chien battu le lendemain? J'ai beau inventer mille et une th�ories aussi incoh�rentes les unes que les autres, je n'ai aucune r�ponse � cette question. Comme je regrette de n'avoir rien pu faire pour emp�cher ce terrible accident d'arriver. M�me si c'�tait �crit depuis la fin des temps, je vais m'en vouloir pour un bon moment. --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Le soleil fait rage � l'ext�rieur. Justin et Cassandre s'affrontent � l'�p�e. Elle est beaucoup plus habile que la derni�re fois. Juste � voir sa fa�on de tenir l'arme, on remarque qu'elle s'est am�lior�e. -Pas si vite. Il ne faut pas �tre trop agressif. Il faut avant tout ma�triser nos faits et gestes. Si l'adversaire voit que vous �tes trop �motive, il vous tuera en moins de deux. Il faut savoir contr�ler ses �motions dans ce sport, lui conseille-t-il. -Autrement dit. Je serai incapable de contr�ler mes �motions, parce que je suis une femme? Elle l'attaque � nouveau. -Mieux. C'est vous qui l'avez dit, moi je ne fais qu'enseigner ce que je sais. -Et que savez-vous exactement? -Je sais que vous avez quelque chose sur le coeur seulement par la mani�re donc vous manier l'�p�e. Il y a une telle rage dans chacun de vos mouvements. Qu'est-ce qui vous tracasse, mademoiselle? Est-ce le fait d'�tre si loin de chez vous, ou vous sentez-vous simplement coupable d'avoir commis un affreux crime? Elle l'attaque � nouveau avec agressivit�. -Doucement. Vous allez me faire voir que j'ai raison. -Je n'ai rien sur le coeur except� que je voudrais bien vous enfoncer cette �p�e profond�ment l� o� je pense. -Et o� pensez-vous exactement? demande-t-il avec arrogance. Robitaille arrive en courant. -Mademoiselle, venez vite! C'est Jean-Gabriel! Cassandre et Justin �changent un regard inquiet et suivent Robitaille dans les cabines. ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- INTRO MUSICALE ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Cassandre est au chevet du malade qui est �tendu dans son lit. Elle lui �ponge le front, bouillant de fi�vre, � l'aide d'une serviette humide. Justin est debout pr�s du lit et l'examine attentivement. -Qu'a-t-il donc? demande-t-il. -Je ne sais pas. Il est fi�vreux et son corps a des convulsions. -Que faut-il faire? -Je l'ignore. Je vais regarder dans mes bouquins. Essayez de faire baisser la fi�vre � l'aide d'eau froide et pr�venez-moi si d'autres sympt�mes se manifestent. Je vais �tre dans mes cartiers pour essayer de trouver un rem�de. Elle sort de la chambre et manque de se cogner le nez dans la poitrine du capitaine. -Comment va le malade? s'informe le capitaine. -Il est stable pour le moment. Il a peut-�tre un effet � retardement de la chirurgie qu'il a eu il y plus d'un mois. Une infection peut se provoquer n'importe quand, surtout avec le mat�riel que j'ai pour op�rer. -Bon. Faites de votre mieux. Veillez � ce que ce ne soit pas une �pid�mie. -Oui, capitaine. Elle s'enferme dans sa chambre, se masse les tempes, sort un livre, s'assoit dans son lit et commence � lire. ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- J'ai tout essay� pour arr�ter l'in�vitable. Tout. La perte humaine est la plus horrible des pertes. Une fois que le coeur arr�te, on ne peut plus rien faire. Un oc�an de m�lancolie m'envahit lorsque je me rem�more ce qui s'est pass� sur ce navire. Une mer aux eaux troubles fait rage � l'int�rieur de moi et ses vagues aux mains meurtri�res tentent de m'enfoncer et de me noyer dans son tourbillon de d�sespoir et de rage. ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Le soir venu, Cassandre est avec l'�quipage et d�ne. Tout le monde est plus silencieux que d'habitude. Tremblay ne fait plus de blague vulguaire en essayant d'ignorer la pr�sence d'une dame parmi eux, Robitaille n'apprend plus � Justin des chansons de marins. M�me que ces derniers ne sont pas � la table ce soir. Robitaille a pr�f�r� rester avec Jean-Gabriel et Justin a pr�f�r� d�ner dans sa chambre. C'est un silence malsain, inconfortable. Cassandre se l�ve doucement. -Je m'en vais au chevet de Jean-Gabriel, annonce-t-elle simplement. Personne ne dit rien. Seul le capitaine fait un mouvement affirmatif de la t�te en signe d'approbation. Rendue � la chambre du malade, elle n'aper�oit pas Robitaille, mais Justin qui dort innocemment au c�t� de Jean-Gabriel. La situation de ce dernier ne semble pas s'�tre empir�. Il est toujours aussi fi�vreux et ses membres tremblent sans rel�che. Il semble �tre dans une transe entre l'inconscient et le pr�sent. On dirait qu'il r�ve. Elle met sa main gentiment sur l'�paule de Justin. Il se r�veille et la regarde un peu confus. -Bonsoir, dit-elle. -Il fait d�j� nuit? -Oui. Vous devriez aller vous reposer. Vous avez assez veill� sur lui aujourd'hui. -Avez-vous trouv� quelque chose? Un rem�de? -Je dois savoir ce qu'il a. J'ai regard� sa plaie et tout me semble en ordre. -La peste? -Je ne sais pas. J'esp�re que non. -Croyez-vous que...... Au m�me moment o� il allait terminer sa phrase, il ressent un malaise et se touche le front. Une coul�e de sueur se trace un chemin le long de son front. -�a ne va pas? Il s'effondre aussit�t sur le sol. -Justin! Justin! s'exclame-t-elle, paniqu�e. --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Le capitaine et Cassandre se trouvent aupr�s de Justin qui dort paisiblement dans son lit. -C'est une �pid�mie. Il n'y a pas de doute! Les noirs ont d� apporter la maladie. Il faut les �liminer au plus vite. -Rien. Absolument rien ne prouve ce que vous dites, s'exclame-t-elle. -La voil� votre preuve! dit-il en d�signant Justin. Il a les m�mes sympt�mes que Jean-Gabriel. Il faut tout nettoyer avant que d'autres manifestent la maladie. Il vient pour partir, mais elle l'emp�che de passer. -Qu'allez-vous faire, capitaine? Je vous jure que ce n'est pas les noirs qui ont amen� �a. Nous serions d�j� tous morts si c'�tait le cas. Donnez-moi du temps. Je vais trouver un moyen. Vous ne pouvez pas tuer tous ces gens. Encore moins des matelots de l'�quipage! -J'aimerais bien vous croire, mademoiselle. Il vient encore pour partir, mais elle lui prend le bras. -Donnez-moi jusqu'� l'aube. Il la regarde un moment, pensif. -Pas une minute de plus. Il part. Elle va s'asseoir pr�s du fi�vreux. -Parlez-moi, Justin. Dites-moi ce que vous avez! Une larme coule le long de son doux visage. -Si vous ne m'aidez pas. Je n'y arriverai pas. Vous allez mourir. Ils vont vous tuer. Robitaille arrive � bout de souffle dans la cabine. -C'est Jean-Gabriel! --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Robitaille recouvre le corps de Jean-Gabriel � l'aide d'une couverture. Son fr�re pleure et frappe violemment le mur de la chambre. Cassandre se retient de ne pas �clater en sanglot elle aussi. Elle se contente de fixer la d�pouille de son patient et ami, sachant tr�s bien que m�me si elle ne trouve pas de solution d'ici le matin, Justin irait rejoindre son compatriote d'ici peu. -Vous devez vous reposer, mademoiselle. Vous �tes aussi bl�me qu'un fant�me. Vous allez tomber malade vous aussi, fait remarquer Robitaille en posant sa main sur son �paule en guise de r�confort. -Non. Je ne peux pas me reposer. J'ai besoin d'aller me rafra�chir les id�es. Voil� ce dont j'ai besoin. Elle les quitte et monte sur le pont. Elle regarde l'horizon. Il n'y a qu'un infini de noir. Elle ne peut absolument rien voir. Elle d�cide d'aller chercher une lanterne, de prendre une noix de coco et de descendre rejoindre les esclaves. Tout est silencieux dans la cave. Ils sont tous assis et dorment. Cassandre r�veille gentiment la femme qu'elle avait rencontr�e pr�c�demment. Elle lui tend la noix de coco. Celle-ci prend une gorg�e et la donne � une jeune femme. En moins d'une minute, la noix � fait le tour. -D�sol�e de ne pas �tre venue plus t�t. J'ai eu un emp�chement, s'excuse Cassandre. -Mais vous �tes venue. L'homme qui semble �tre le chef de la bande, le m�me homme qu'auparavant, commence � lui crier apr�s dans sa langue. -Vous semblez ennuy�e par quelque chose, mademoiselle, fait-elle remarquer en ignorant les propos de l'homme. -Oui. Un homme est mort aujourd'hui. Un autre homme est affect�e par la m�me fi�vre. Je crains pour sa vie. Le capitaine croit que c'est une �pid�mie et il croit qu'elle vient d'ici. -Elle ne vient pas d'ici. Les personnes que vous voyez, �tendue sur le sol, sont mortes de faims. Ils n'�taient pas assez r�sistants pour survivre � tout �a. Je connais un rem�de pour cette fi�vre. Les yeux de Cassandre s'illuminent d'espoir. -Seule la Lys du d�sert pourra sauver votre ami. -Mais qu'est-ce que c'est? Je ne poss�de pas de plante qui ait un nom comme celui-l�. Elle retire des feuilles violac�es de sa poche. -Faites bouillir la majeure partie de cette feuille pr�s du malade et puis forcez-le � manger le reste. Il gu�rira rapidement. Cassandre serre solidement l'herbe contre son coeur et remercie la dame. Elle monte rapidement sur le pont et rejoint Robitaille qui est au chevet de Justin. -J'ai trouv� quelque chose. --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- C'est le matin. Le soleil �claire faiblement le visage endormie de Cassandre. La capitaine fait irruption dans la cabine et la fait sursauter. -Il n'est pas gu�ri � ce que je vois! -J'ai trouv� un rem�de. Il faut attendre. -J'ai attendu bien plus longtemps que je ne l'aurais d�. Il est d�j� trop tard, mademoiselle. C'est avec regret que j'annonce la condamnation du petit. Il part et monte sur le pont sup�rieur. -Faites monter les esclaves! ordonne-t-il � Tremblay. Il acquiesce et dispara�t dans la cave. Tous les esclaves sortent, aveugl�s par les puissants rayons du soleil. Cassandre arrive et conteste. -Ils ne sont pas contamin�s. La source pour laquelle les hommes sont malades vient d'ailleurs. -Comment savez-vous cela? Il fait signe � Trembley de balancer les cadavres � la mer. Il ob�it aussit�t. L'ennui c'est que les hommes et les femmes sont tous attach�s les uns aux autres. En balan�ant un corps dans l'oc�an, les cinq autres parfaitement vivants tombent imm�diatement avec lui. Cassandre hurle, tente de se d�faire de l'�treinte de Tremblay. -Vous ne pouvez pas faire cela! manifeste-t-elle. La jeune femme, les yeux remplis d'eau, regarde Cassandre avec haine. Une autre dizaine tombe � la d�rive. Des cris d'horreur, des pleurs, se font entendre. C'est la panique parmi les esclaves. Cassandre ne bouge plus. Elle est sous le choc. Elle n'est plus dans la r�alit� actuelle. Sa nouvelle amie est une des prochaines � �tre jet� dans l'eau. Robitaille sort en courant des cabines. -Il s'est r�veill�! La fi�vre a baiss�! Il vous demande, mademoiselle Cassandre! Le capitaine la regarde. Elle regarde la jeune femme un moment, et puis, le corps tremblant, elle se l�ve doucement et marche vers Robitaille. -Ramenez-les au cachot, ordonne le capitaine. Elle entre dans la cabine de Justin. Celui-ci lui sourit faiblement. -Vous en avez mis du temps, abruti, pleurniche-t-elle. Elle s'assoit pr�s de lui et �clate en sanglot. Il tente de la r�conforter du mieux qu'il peut. - Je vais bien, murmure-t-il en lui caressant les cheveux. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'oc�an de m�lancolie s'att�nue. La temp�te se calme. L'eau s'�claircie et les mains me rel�chent, mais la blessure restera toujours. Cinquante corps flottent � la surface de l'eau d'un oc�an de m�lancolie. Mon oc�an. Cassandre. FIN |