| 104- Les esclaves �crit pas Espoir001 (Patricia D.) Une semaine avait pass� depuis l'attaque des pirates. L'�quipage commen�ait � peine � s'en remettre. Sur le pont sup�rieur, Cassandre pratiquait l'escrime seule. Elle simulait un duel. Elle s'imaginait en train de se battre contre un adversaire deux fois plus fort et deux fois plus grand qu'elle. Justin aidait Jean-Gabriel � marcher non loin d'o� elle se trouvait. Le bless� r�cup�rait tranquillement. Il portait toujours un bandage autour de l'abdomen pour emp�cher toute �ventuelle infection. Cassandra s'assurait tous les jours que son patient allait bien. Justin la regarda un moment. Elle fit semblant de ne pas le voir et continua � combattre avec son adversaire imaginaire. Il aida Jean-Gabriel � s'asseoir sur un baril. -Merci, dit le bless�. Apr�s s'�tre assur� que son prot�g� allait bien, Justin se tourna vers Cassandre. -Ce n'est pas en tenant l'�p�e de cette mani�re que vous allez tuer l'ennemi, mademoiselle. -Je suis certaine que vous avez mieux � faire. Allez donc importuner quelqu'un d'autre. -On est toujours aussi hostile � ce que je vois. Il ramassa une �p�e sur le sol. -La premi�re chose qu'il faut savoir � propos des duels � l'�p�e c'est que vous ne devez jamais montrer � l'ennemi que vous avez peur. Elle soupira. -J'aimerais pratiquer seule, s'il-vous-pla�t. Il ne r�agit pas. -La deuxi�me chose que vous devez savoir c'est qu'il ne faut jamais d�tourner le regard un seul moment, car il ne suffit que d'une seconde pour �tre transperc�. -J'ai compris. Je n'ai pas besoin de savoir tout ce qu'il y a � savoir. On peut commencer? Elle leva son �p�e dans les airs et se mit en position de combat. Avec son arme, il donna un violent coup sur la sienne et celle-ci tomba brusquement sur le sol. -La troisi�me chose � savoir, c'est qu'il faut tenir fermement son �p�e pour ne pas qu'elle vous glisse des mains. Elle for�a un sourire et ramassa son arme. Elle se repositionna. Il donna un second coup, et l'�p�e resta solidement dans les mains de son ma�tre. -Il faut guider ses mouvements. Il faut les sentir venir. Il faut pr�voir les gestes de l'autre. Il avan�a en combattant au ralenti. Elle, elle reculait tranquillement en s'assurant qu'elle n'allait pas tr�bucher sur un objet quelconque. Au m�me moment o� elle regardait de l'autre c�t�, il la poussa sur le sol et fit semblant de lui trancher la gorge. -Une seconde de trop! Il tenta de l'aider � se relever, mais elle refusa, trop orgueilleuse pour s'avouer vaincue. Avant de dire ce qu'elle s'appr�tait � dire, elle regarda autour d'eux. Voyant qu'il n'y avait personne, elle se jeta � l'eau. -Si j'�tais vous, monsieur Justin, je ferais attention aux actions que je pose. Qui vous dit que vous n'�tes pas l'ennemi en question que je veux tuer? -Si vous vouliez ma mort, vous m'auriez laiss� mourir il y a d�j� une semaine. Au fait, pourquoi? Vous savez que je suis une menace pour vous. -Oui, et dites-moi, vous avez eu plus d'une dizaine d'occasions pour me d�noncer au capitaine et vous n'avez rien dit. Pourquoi? Au moment o� il allait r�pondre, le Capitaine fit irruption. -J'interromps peut-�tre quelque chose? demanda �clair en voyant l'expression tendue sur le visage des deux jeunes gens. -Non, monsieur De Lancrey me donnait seulement quelques le�ons d'escrime. Leur regard �tait plong� l'un dans l'autre. -Je vous l'ai d�j� dit, et je vais vous le redit. L'escrime n'est pas digne d'une jeune fille comme vous, mais je crois que ce que je pense importe peu � mademoiselle. -Je lui ai dit plusieurs fois, Capitaine, mais elle ne veut rien entendre. -Bon. Vous continuerez votre entra�nement plus tard. On va accoster sous peu. Soyez pr�ts. Cassandre jeta un regard enchant�e au continent africain qui se trouvait � quelques kilom�tres seulement. Elle allait enfin voir des esclaves en chaire et en os. ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Cassandre se trouvait sur la plage � l'ombre d'un palmier avec Jean-Gabriel. Elle ramassait des coquillages et des noix de coco. Jean-Gabriel, lui, se contentait de regarder ses compatriotes travailler un peu plus loin. �clair discutait avec un homme � l'allure assez effrayante. -Je voudrais bien aller les aider � monter la marchandise. -Vous, vous ne bougez pas d'un poil. Votre blessure peut s'ouvrir � n'importe quel moment si vous n'�tes pas prudent. Elle leva la t�te et aper�ut le capitaine avec l'homme. -Savez-vous qui il est? Ils ont l'air de bien se conna�tre. -Tout ce que je sais, c'est qu'il fait des affaires avec nous chaque fois qu'on met le pied ici. -Quelles genres d'affaires? -Mais qu'est-ce que vous pensez? La marchandise, les esclaves, le troc, quoi. Justin arriva en sueur. Il s'assit dans le sable chaud et tenta de reprendre son souffle. -Il fait une de ses chaleurs ici! Le vent de la mer me manque! -Avons-nous bient�t termin�? demanda Cassandre, ignorant ses plaintes. -Oui. Puisque c'est notre derni�re escapade avant l'Am�rique, le Capitaine s'assure qu'on ne manquera de rien. Les esclaves vont bient�t embarquer. -Magnifique! Elle se pr�cipita vers le navire. -Mais le Capitaine vous a dit de rester ici jusqu'� notre d�part! -Je m'en fiche! Je veux les saluer! Dites au capitaine d'embarquer les noix que j'ai ramass�! -Pour quoi faire? -Pour boire, inculte! Il jeta un coup d'oeil � ses pieds et aper�ut des tonnes de coquillages empil�s. -Et les cailloux? Pour manger aussi, je suppose? -Non. Les coquillages sont pour moi! Elle se remit � courir nus pieds dans le sable. -Et moi qui croyait �tre �trange, soupira Justin. Jean-Gabriel acquies�a en signe d'approbation. Cassandre atteignit finalement le navire et embarqua � toute vitesse. Elle arriva juste � temps pour voir les esclaves. Ceux-ci, encha�n�s au niveau des mains et tous reli�s les uns aux autres marchaient la t�te basse en direction de la cave du bateau. Ils n'avaient que la peau et les os. Une jeune femme d'� peu pr�s le m�me �ge qu'elle tr�bucha et fit tomber les deux femmes derri�re elle. Cassandre vint pour les aider � se relever, mais �clair la retint fermement. -Ne toucher jamais un esclave, mademoiselle, lui murmura-t-il � l'oreille. -Et pourquoi? Les trois femmes r�ussirent � se relever et continu�rent leur chemin. La jeune femme la regarda un moment. L'�change de regards sembla hypnotiser Cassandre. Elle pouvait voir tant de tristesse et de d�sespoir � travers les yeux de cette malheureuse. -Ces n�gres tra�nent dans des cachots depuis des mois. Malgr� le fait que nous nous sommes assur�s qu'aucun d'eux n'avaient la peste, ils transportent tout plein de bact�ries que vous ne pourriez supporter d'attraper. -Je suppose qu'eux oui? -Exactement. Les yeux au ciel, elle alla � sa chambre, prit deux sacs en jute et descendit de nouveau rejoindre Justin et Jean-Gabriel. Justin essayait de se fabriquer un chapeau avec son blouson quand elle arriva aupr�s d'eux. Elle lui arracha brusquement des mains et lui attacha sur la t�te � la mani�re des hommes qu'elle avait vus au port. -Merci. -Jean-Gabriel, on s'appr�te � mettre les voiles. On vous r�clame sur le navire. Vous �tes pr�t � essayer de marcher seul. Elle ramassa une branche sur le sol et la lui remit. -Servez-vous-en de canne et allez-y lentement. Il ob�it aussit�t. -Allez! On a pas de temps � perdre, s'exclama-t-elle d�s qu'il fut rendu assez loin d'eux. -Et que fait-on exactement? -On ramasse le plus de noix de coco que possible. -Vous m'effrayez de plus en plus! -En esp�rant que l'effroi vous fera ramasser plus rapidement. Il s'ex�cuta imm�diatement. -Allez-vous me dire pourquoi nous faisons cela? -Je n'ai pas le temps de vous expliquer. Nous dirons au capitaine que c'est de la marchandise m�dicale et nous d�poserons tout dans ma chambre. -Vous vouliez savoir pourquoi je n'ai rien dit au capitaine? demanda-t-il en cueillant des noix de coco. Elle ne r�pondit pas, mais �couta attentivement. -Je ne suis pas compl�tement convaincu de votre culpabilit�. Je ne sais pas si c'est le regard de vos parents lorsqu'ils m'ont affirm� que vous ne feriez jamais un crime aussi atroce qui me rend dans l'indisponibilit� de juger, mais je suis encore douteux. Je dois avouer que toute cette histoire est �trange. Puisque nous allons �tre sur ce navire pour au moins six mois, je vous laisse le temps de me prouver que vous �tes innocente. Si apr�s ces six mois, je suis encore incertain de votre innocence, je laisserai le tribunal de Paris d�cider � ma place. D'ici l�, je suis � votre service, mademoiselle. -Pourquoi seriez-vous au service d'une suppos�e meurtri�re? -Parce que je tiens toujours mes promesses. -Et � qui auriez-vous pu faire une telle promesse? -� votre nourrisse, Mathilde. Un long silence envahit l'endroit. Les deux sacs �taient remplis au maximum. -J'esp�re que ce sera suffisant. Elle prit un des sacs et partit en direction du bateau. Il empoigna le sien et la suivit. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- La nuit �tait tomb�e et le navire avait reprit la mer. Cassandre se laissait caresser par la son des vagues se fracassant sur le m�t du navire. Au moment o� elle s'appr�tait � s'endormir, du grabuge de l'autre c�t� de sa porte la fit sursauter. Elle entre-ouvrit sa porte pour apercevoir la m�me jeune femme que l'apr�s-midi sortir de la chambre de Tremblay. Celle-ci, les v�tements tout d�chir�s s'enfuit en courant. Trop humili�e, elle prenait bien soin de ne pas relever la t�te. Tremblay la vit et se jeta sur sa porte. Il la propulsa contre le mur et la prit par le cou. -Je vous jure que si vous dites un mot de ce que vous venez de voir, je vous �gorge pendant votre sommeil. Est-ce bien clair, mademoiselle? Elle fit signe que oui, effray�e. Il l�cha prise juste avant que Justin apparaisse dans le cadrage de la porte. -Tout va bien, Cassandre? Celle-ci acquies�a, muette. Tremblay quitta la pi�ce en bousculant Justin. Celui-ci se contenta de la fixer. -Je vais bien! Laissez-moi! Il sortit et elle ferma brusquement la porte derri�re lui. Elle s'appuya contre le mur et pleura silencieusement. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Le lendemain matin, Cassandre marchait sur le pont, les cheveux dans le vent. Les marins travaillaient et s'occupaient de maintenir les voiles dans la bonne direction. Le Capitaine arriva derri�re elle. -Belle journ�e n'est-ce pas, mademoiselle? -Cela d�pend de quel point de vue, Capitaine. Est-ce que les gens sous nos pieds montent sur le pont quelques fois? -Non. Pourquoi montreraient-ils? -Je ne sais pas. Pour voir la lumi�re du soleil peut-�tre. Vous �tes en train de me dire qu'ils ne voient aucune lumi�re pendant plus de six mois? -Pas compl�tement. La lumi�re du jour passe par les ouvertures de la cave. -Je ne comprends pas comment ils font pour survivre dans de telles conditions. Sans avoir la chaleur du soleil sur mon visage pour me redonner l'�nergie n�cessaire, je ne sais pas comment je vivrais. Je m'�teindrais probablement tranquillement un peu chaque jour. -Ne soyez pas absurde, ch�re amie, jamais vous ne serez dans de telles conditions. -J'esp�re que vous vous le serez. Pour enfin savoir comment on se sent lorsqu'on est emprisonn� dans une cage o� les t�n�bres y sont log�s. Elle le laissa, bouche-b�e, et alla rejoindre Robitaille qui jouait aux dames. -Puis-je jouer avec vous, Robitaille? -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Le soir m�me, elle descendit � la cave, deux noix de coco � la main. Elle s'attendait � voir une dizaine d'hommes et de femmes tout au plus, mais plus d'une centaine de paires de yeux la fix�rent lorsqu'elle d�posa le pied sur la derni�re marche. La foule se dispersa et un homme � la taille imposante s'approcha d'elle. Quelques hommes encha�n�s � lui le suivaient derri�re. Nerveuse, elle recula de quelques pas. C'est � ce moment m�me qu'elle vit la myst�rieuse jeune femme assise par terre, recroquevill�e sur elle-m�me. Elle s'en approcha pr�cautionneusement. Elle frappa la noix de coco sur le mur et puis lui donna. Elle se mit � boire sans retenue le jus, mais arr�ta soudainement et regarda l'homme qui se tenait encore debout pr�s d'elles. Elle lui remit le fruit et il prit une gorg�e � son tour. Un homme arriva et lui arracha la seconde noix des mains. -Merci, dit faiblement la femme assise par terre. -Vous parlez notre langue? L'homme � la stature muscl�e lui cria aussit�t quelque chose dans un dialecte incompr�hensible. Cassandre h�sita un moment puis continua la discussion. -Je sais ce qui s'est pass�. Comment vous sentez-vous? La femme regarda l'homme qui fron�ait les sourcils. -Je vais bien. L'homme hurla encore plus fort, sous l'emprise de la col�re. -Avez-vous mang� aujourd'hui? -Pas depuis trois jours, mademoiselle. -Je dois remonter, mais je vais revenir vous porter de la nourriture. La jeune femme lui sourit faiblement. Cassandre remonta aussit�t et puis manqua de se cogner le n� dans Robitaille. -Pardon, lui dit-elle en fixant le sol. -Ne vous inqui�tez pas, mademoiselle. Votre secret est bien gard� avec moi. Elle lui sourit et quitta aussit�t le quai. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- 27e jour de novembre1847 Chers P�re et m�re Sur ce navire, les jours s'�coulent aussi rapidement que les coquelicots fanent en France. Tellement d'�v�nements se sont bouscul�s ces deux derni�res semaines que je ne saurais par o� commencer. J'ai tant appris en deux semaines que je ne l'ai fait pendant deux ans aupr�s de vous. Je me sens vieillir et �voluer. Je me sens enfin utile � quelque chose pour la premi�re fois de ma vie. Je crois que cette travers�e est la meilleure chose qui me soit arriv�e. Enfin, n'allez surtout pas imaginer que j'aime la situation dans laquelle je me trouve. Au contraire, mais je dois quand m�me essayer de retirer le meilleur des circonstances actuelles. Je sens que la vie n'a pas fini de me surprendre et a encore beaucoup � m'apprendre. Chaque heure est une nouvelle aventure et chaque minute est une nouvelle le�on de vie. Dor�navant, toutes les fois que je tremperez ma plume dans l'encrier ce sera pour vous dire ce que j'ai appris et ce qui, j'esp�re, me transformera en une meilleure personne. Voil� ce que j'ignorais ce matin en ouvrant les yeux et que je sais maintenant : L'�tre humain est probablement l'animal le plus sauvage qu'il ait �t� d'exister sur cette plan�te. On ne se contente pas de tuer les autres esp�ces pour survivre, mais on doit aussi torturer et terroriser les n�tres. Pourquoi est-ce que Dieu nous a donn� un coeur si c'est pour ne pas l'utiliser � son plein potentiel? Tant de questions restent en suspens dans ma t�te. Je me suis toujours demand� de quoi avaient l'air les esclaves, les n�gres comme vous les appelez si bien. Je me suis toujours demand� ce qu'ils avaient de diff�rents de nous. J'ai ma r�ponse aujourd'hui ; Rien. Except� leur couleur de peau plus fonc�e, ils sont exactement comme nous. Personne semble remarquer ce fait. J'ai bien l'intention de faire du mieux que je peux pour changer les choses. Vous allez �tre fiers de votre fille. Prenez bien soin de vous Cassandre. Elle entendit du bruit dans le couloir. Elle alla voir et vit la jeune femme qui lui avait parl� sortir de la chambre de Tremblay. Celui-ci la regarda avec un sourire arrogant et ferma sa porte. Elle resta l� un moment � fixer avec m�pris la porte qui venait de se refermer. FIN |