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Barbara Bain "Il y avait toujours un nouveau défi à relever"
Je dois très certainement ma participation à Mission Impossible
à celui qui créa, écrivit, et à une certaine époque, produisit la
série, Bruce Geller. Il avait écrit le rôle de Rollin Hand pour
Martin Landau, et se rendit compte ensuite -il me l'a dit plus tard-
qu'il pensait à moi en écrivant celui de Cinnamon. Ils ont auditionnés
un grand nombre d'actrices mais il m'avait toujours en tête : dans
son esprit, le rôle était pour moi.
J'ai du passer une audition devant les gens de la chaîne, mais,
curieusement, la décision finale devait venir de Lucille Ball. A l'époque,
elle était propriétaire du studio qui produisait la série. Et même
si, à ce moment là, tout le monde était d'accord, c'est Lucy qui
avait le dernier mot. J'étais une jeune actrice à l'époque, et l'idée
de rencontrer Lucille Ball était très intimidante, c'est le moins
que l'on puisse dire! Elle a été merveilleuse avec moi.
Faire cette série a été pour moi une occasion formidable pour
plusieurs raisons. D'abord, parce que c'était à la télévision le
premier rôle de femme qui n'était ni une épouse du genre "oui
mon chéri, non mon chéri", toujours dans ses fourneaux, ni une
femme de cow-boy. Il y avait alors beaucoup de westerns à la télévision.
Et les personnages féminins passaient leur temps à dire "Par
pitié, ne vous battez pas!" quand les hommes dégainaient leurs
revolvers. Ce genre de rôle était plutôt limité. Ici, il
s'agissait d'une femme très intelligente, qui travaillait avec des
hommes qui l'étaient eux aussi et il lui fallait être à la hauteur.
Pour l'époque, c'était très stimulant de pouvoir interpréter ce
genre de rôle à la télévision.
Bien sûr, lorsque la série s'est faite, la possibilité de jouer
"en abyme" des rôles à l'intérieur d'autres rôles, était
une occasion formidable pour une actrice, et cela s'est produit dès
la première année. Les scénaristes qui travaillaient avec Bruce se
sont mis à utiliser mon personnage de 1001 manières, dans des rôles
très différents. C'était une chance inespérée, pour une actrice,
de jouer des rôles aussi variés de semaines en semaines, dans le
cadre du personnage de Cinnamon. J'avais suivi les cours d'art
dramatique de l'Actor's Studio de Lee Strasberg, à New York, et j'étais
très enthousiasmée par cette perspective.
Il y a sans aucun doute de la "femme fatale" dans Cinnamon,
car cela faisait partie de son rôle dans ces situations, mais il y
avait d'autres aspects de son personnage qui n'étaient pas expressément
dits, comme son intelligence ou l'attention qu'elle portait aux autres
membres de l'équipe. Nous étions tous préoccupés par les autres,
dans ces situations de danger. Il existait un lien entre nous qui
n'existait pas dans les scénarios, qui ne ressortissait pas dans le
dialogue, mais qui devait être présent. A la fin de chaque acte, au
moment des coupures publicitaires quand quelque chose ne marchait pas
dans le plan, ces sentiments étaient très forts et très profonds. Récemment,
au cours d'une soirée à l'Académie des Arts et Sciences de la télévision
à Los Angeles, l'un des scénaristes de la série a expliqué que,
dans ses scripts, il n'y avait pas beaucoup d'échanges entre les
personnages. On ne lui demandait pas, ce qui lui permettait de se
consacrer entièrement à la trame, à la structure en puzzle de la série.
Les personnages étaient posés une fois pour toutes, et nous, les
acteurs, nous les faisions vivre et nous exprimions les liens qui
existaient entre eux sans avoir besoin de parler. Et cela s'est faite
très vite, parce que, entre acteurs, nous avions beaucoup d'affection
les uns pour les autres et nous savions que c'était aussi un élément
important dans la série.
Le personnage de Cinnamon était un peu contradictoire, parce que c'était
une femme intelligente, mais qui usait de charmes spécifiquement féminins.
Elle représentait à la fois la vieille image de la femme fatale et
celle d'une femme plus moderne qui travaillait de manière "professionnelle"
à l'égard des hommes.
Bruce Geller était un homme très précis et il savait exactement ce
qu'il voulait faire de la série, dès le tournage du Pilot.
Lorsque nous avons visionné celui-ci pour la première fois, nous
avons tous compris qu'il s'agissait de quelque chose d'exceptionnel,
de très fort, visuellement très différent de ce qui se faisait
alors. Bruce avait décidé de faire des choses tout à fait
inhabituelles, comme de tourner la scène inaugurale dans
l'appartement dans des costumes noir et blanc et avec des couleurs atténuées.
C'était une marque visuelle qu'il avait délibérément choisie. Sâchant
qu'il avait une vision très précise des détails, nous n'avons pas
été surpris de la retrouver à l'écran. La série nécéssitait une
plus grande préparation que les autres séries. Le rythme était très
rapide pour l'époque car nous étions encore loin des vidéo clips.
Le montage était très nerveux. Nous tournions un nombre de prises
beaucoup plus grand que les séries de l'époque. Cela lui donnait
beaucoup de classe et nous le ressentions très vivement. Et quel
plaisir d'avoir avec nous un compositeur merveilleux : Lalo Schifrin.
La musique de Lalo était si prenante qu'elle était présente pendant
le tournage. Pendant que la machination se mettait en place, à mesure
que le puzzle s'assemblait, nous sentions le rythme de la musique.
Nous ne l'entendions pas bien sûr parce qu'elle était ajoutée plus
tard au montage, mais comme nous l'avions déjà écoutée, elle nous
accompagnait dans nos gestes. Elle était là, avec nous. Ce sont des
éléments comme ceux-là qui donnaient à la série un style dont
nous avions tout à fait conscience en tournant. C'était très
excitant de faire de la télévision qui ait de la classe! Mais il
faut dire aussi que la série était produite avec un soin extrêmement
méticuleux. Je me souviens que, la première année, le producteur
Joseph Gantman m'a demandé de venir en post-synchronisation, dès que
j'aurais terminé de tourner la scène en cours. Je m'y suis donc
rendue entre deux plans et c'était seulement pour refaire une
syllabe : un "O"! En partant, je me suis dit "Tu es
en de bonnes mains." Si ces gens là prennent le soin du moindre
soupir! C'était formidable, le soin et l'attention qu'ils portaient
aux détails. Et c'était comme cela dès le début. Pour le Pilot,
nous avons eu également un directeur de la photographie
extraordinaire, une institution, John Alton, qui était l'auteur d'un
livre intitulé Painting with light, que doivent lire tous les
étudiants en cinéma. Il était alors à la retraite et vivait en
Italie. Bruce l'a fait venir et voilà cet homme de talent, un
monument de l'histoire du cinéma, réglant les images d'un Pilot!
Nous en avons tous tiré evidemment un grand profit. Il éclairait les
femmes merveilleusement comme tout le reste. Le style de la série
venait aussi d'un certain nombre de libertés prises en ce domaine.
Alton a réglé l'éclairage du Pilot et en a donné les éléments
clés à ceux qui ont photographié la série. L'un des ces éléments,
établis par Bruce et lui, était que Cinnamon devait toujours être
superbe, même si elle se trouvait dans un tunnel. Ils voulaient être
libres de ne pas avoir à expliquer d'où venait la lumière. Bien
entendu, dans un tunnel, il fait sombre. Comment expliquer alors que
Cinnamon soit si bien éclairée? Ils s'en moquaient complètement,
ils voulaient simplement que j'ai l'air belle! Cela aussi faisait
partie du style de la série. Si vous regardez bien, chaque fois que
l'équipe rampe dans un tunnel, ou quelle que soit la situation,même
si les hommes sont dans l'ombre, moi je ne le suis jamais! C'était un
vrai cadeau qu'ils me faisaient. "Je veux que Barbara ait l'air
superbe, quelles que soient les conditions de tournage!" C'était
formidable d'être dans une situation pareille!
Les scénarios étaient eux aussi l'objet d'une attention toute
particulière, car ils étaient très difficiles à écrire et
beaucoup de scénaristes d'Hollywood, à l'époque, n'en étaient pas
capables. Il était difficile de trouver de bons scénaristes qui sâchent
écrire dans le style de la série, comme William Read Woodfield &
Alan Balter, et aussi Laurence Health.
Généralement pour des raisons de temps, nous ne recevions le scénario
qu'au dernier moment, une fois achevé l'épisode précédent, et nous
devions commencer à travailler dessus le lendemain! On nous le
remettait dans la salle de maquillage, ou sur le plateau, et nous nous
jetions dessus, nous étions toujours très impatient de savoir ce
qu'il contenait. En général, les scénarios étaient parfaitement
agencés, très bien huilés, au moment où nous les recevions. Je me
rappelle qu'un seul incident à l'époque où je tournais : il y avait
une incohérence dans le personnage que je devais jouer et cela me
troublait. J'ai fini par aller voir Bill et Alan et lorsqu'ils ont jeté
un coup d'oeil sur le script, ils ont vu tout de suite ce qui n'allait
pas : c'était une scène d'une version précédente et ils avaient
oublier de l'enlever. Et voilà! Mais il n'y a jamais eu d'autres
problème. Les scénarios arrivaient fin prêts, parfaits.
Entre nous, entre acteurs -je sais que ça ne va pas sembler très
spectaculaire, parce que les gens adorent entendre parler de conflits-
nous nous entendions très bien et nous passions de très bons moments
ensemble. Nous avions tous joué des petits rôles dans d'autres séries,
et nous avions envie d'accueillir les acteurs qui venaient pour un
seul épisode en leur donnant le sentiment qu'ils étaient chez eux.
Ils nous en étaient très reconnaissants parce qu'il était très
difficile de s'intégrer à une équipe qui tourne bien. Nous avions
entre nous de profonds liens d'amitié et nous voulions que ceux qui
se joignaient à nous se sentent bien, même s'il s'agissait de
quelqu'un qui venait dire deux répliques dans le rôle d'un garde.
Les pressions qui s'exercent sur un acteur qui n'a que deux répliques
à dire sont parfois beaucoup plus fortes que pour l'acteur tenant le
rôle principal, parce qu'il tient à le faire le mieux possible! C'était
là notre état d'esprit. Nous étions très heureux sur ce plateau.
Nous devions travailler pendant de longues heures, et nous étions épuisés,
mais nous étions sans cesse stimulés par l'amitié qui existait
entre nous, par les scénarios, et par le soin qui était apporté à
la production. Et bien sûr nous étions très heureux de l'accueil
que le public faisait à la série. Tout ça nous donnait l'énergie nécessaire,
et nous nous amusions beaucoup. C'était très difficile aussi pour
les réalisateurs. Mais pour eux il est de toute manière difficile de
travailler à la télévision. Ils doivent se couler dans un moule, il
leur est très difficile d'y apposer leur "griffe", en fait
on leur demande surtout de ne pas le faire! Ils sont pris entre les
contraintes de temps et les impératifs de la production...
Cela représentait beaucoup de travail, à cause du grand nombre de scènes
et des contraintes de temps. Je me souviens d'une scène où je jouais
le rôle d'une religieuse, d'une nonne, et j'étais en costume. Je
devais ensuite interpréter le rôle d'une aveugle (The Heir
Apparent, Princesse Céline). J'ai sauté un repas, parce que c'était
la seule heure libre dont je disposais, et je l'ai passée à
l'Institut Braille, pour regarder les aveugles, observer la manière
dont ils se déplaçaient, touchaient les objets, etc. Et comme je
n'avais pas le temps de me changer, j'y suis allée dans mon costume
de nonne! Nous étions très pressés par le temps, mais c'était très
excitant.
C'était très agréable, à l'époque, de voir le public regarder la
série sans se poser de questions. Je ne sais pas si cela interfère
avec le regard critique qu'on peut porter sur elle aujourd'hui. Après
tout, nous tournions bien avant le Watergate, bien avant que ne soient
mises au jour beaucoup d'intrigues clandestines, et à l'époque la série
était perçue comme totalement imaginaire. Aujourd'hui, je ne sais
pas si on la verrait de la même manière. Il s'est passé tant de
choses ressemblant à ce que nous avons joué que nous voyons cela
différemment. Mais c'était une autre époque.
Pendant que je jouais dans la série, nous n'avons pas été touchés
véritablement par les modifications intervenues dans la production.
Au cours de ces trois années, notre principale préoccupation était
de tenter de raccourcir les temps de tournage, qui étaient plus longs
que pour la plupart des autres séries. Il fallait tourner toujours
plus vite. Le principal changement est survenu lorsque Bruce Geller a
quitté les plateaux, et lorsque Martin Landau et moi sommes partis.
Les personnes qui se sont occupées de la série par la suite avaient
une autre manière de faire. Lorsque le créateur s'en va, la vision
que l'on a de la série peut beaucoup changer. C'est ce qui s'est
produit. Les années qui ont suivi ont été différentes et je ne les
qualifierais pas plus avant. A la fin de la troisième année, Bruce
envisageait de ne plus faire d'épisodes hebdomadaires, mais d'en
tourner un petit nombre, très spectaculaires, chaque année. C'est ce
qu'il voulait, mais de toute évidence, la chaîne et le studio n'étaient
pas de cet avis. La série aurait eu un impact différent. Plus tard,
d'autres séries, comme Columbo, ont choisi cette formule. Mais
à l'époque d'autres remaniements survinrent dans le studio et c'est
ce qui a provoqué tous les bouleversement qui ont eu lieu.
Je ne regrette pas le passé mais, quand j'y repense, pour moi
personnellement ce fut une époque fabuleuse. J'adorais ce travail,
avec les difficultés que cela signifiait, les risques mais aussi la
confiance que cela représentait de la part des scénaristes et des
producteurs d'écrire pour moi des rôles de plus en plus exigeants,
et cela dès la première année. Apparemment, ils étaient contents
de ce que j'en faisais, car ils en écrivaient d'autres. Quand j'y
repense, ce fut une expérience extraordinaire. Et ce fut bien entendu
très gratifiant de recevoir trois Emmys pour mon rôle, les trois années
où j'ai participé à la série! C'était une récompense formidable
de mon travail et j'ai éprouvé un grand sentiment de fierté et
d'accomplissement. Je ne crois pas que beaucoup de jeunes comédiennes
aient commencé leur carrière dans d'aussi bonnes conditions.
Je garde de très bons souvenirs de certains épisodes, parfois pour
de très courtes scènes. J'aime beaucoup The Heir Apparent (Princesse
Céline). C'était très agréable à interpréter. J'aime aussi
beaucoup celui où l'on me capture et où on m'enferme dans des pièces
de plus en plus petites (The Echange, L'échange). C'est Bruce
qui en avait eu l'idée parce que moi, Barbara, je suis claustrophobe!
Alors il a pris ce détail de ma vie personnelle et a décidé que ce
serait le point faible de Cinnamon. Si ses ennemis pouvaient le découvrir,
ils pourraient la briser. Ce rôle avait donc des ramifications
intimes, et ce fut un délice de pouvoir jouer la claustrophobie dans
un décor qui n'a que trois murs, puisque le plateau est ouvert bien sûr.
C'était une chance inespérée d'affronter mes démons intérieurs...
Depuis, j'ai été très étonnée de constater que de nombreuses
personnes dans le monde se souvenaient de cet épisode en particulier
et j'ai réalisé que beaucoup avaient la même peur de l'enfermement.
Sinon, pourquoi en aurait-il gardé un souvenir si vif? Je crois que
c'est la première fois que je parle de cela... Il y a une autre scène qui se passe dans l'antichambre de la mort (The Execution, L'exécution). On fait croire au gangster qu'il est condamné à mort, pour le faire parler. Je jouais le rôle de son avocate et pour accentuer le malaise, nous avons eu l'idée d'affliger celle-ci d'une migraine. Alors, imaginez, vous êtes à deux pas de la chambre à gaz et votre avocate ne pense qu'à sa migraine! Il y a aussi toutes les scènes qui font référence au théâtre, ou qui se passent dans un décor de spectacle. Il y a un épisode merveilleux où Martin et moi jouons dans un cabaret (Illusion). Bruce vient me voir en disant : "Dans le prochain, tu chantes!". Je lui réponds : "Bruce, tu sais bien que je ne chante pas!", mais il rétorque : "Oui, je sais, mais dans le prochain, tu chantes!" N'est-ce pas merveilleux? Pour moi, c'était un nouveau défi. C'étaient mes débuts de chanteuse, mais il ne faut pas les considérer comme le début d'une carrière! Quand je me suis retrouvée dans la salle de projection pour voir les rushes, j'ai pouffé de rire : c'est moi qui faisait cela! Ce n'était pas trop mal, j'en suis très contente et ça m'a beaucoup amusée. C'est ainsi, il y avait toujours un nouveau défi à relever, toujours des choses intéressantes à faire, dans chaque personnage, il y avait quelque chose à donner. Tout récemment, j'ai revu un extrait de l'un des épisodes, sur grand écran et dans une copie splendide. C'était formidable et j'en étais très fière. Dans cet extrait, je n'ai rien de très exceptionnel à faire, je n'étais pas véritablement en vedette mais j'ai été très contente de le revoir et de voir ce que j'y faisais. C'est étrange de se retrouver si longtemps après dans une salle de cinéma et non plus sur un écran de télévision. J'étais très heureuse de revoir ça. La qualité perdure, finalement.
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