Désert, chaman et
politique: l'univers de Midnight Oil
Les années '80
ont vu surgir dans le monde du rock alternatif un
groupe en provenance d'Australie, et qui n'avait
presque rien en commun avec Olivia Newton-John,
Air Supply ou encore INXS... Si ce n'est la
nationalité. Un groupe contestataire et admiré.
C'est Midnight Oil.
Ce groupe
m'intéresse particulièrement parce qu'il est
capable de chanter la contestation des
exploité(e)s et des prisonniers politiques du
monde entier. Malheureusement, leurs textes sont
difficilement intelligibles pour la moyenne des
fans. Même un politologue et vieil érudit de la
politique comme moi arrive mal à saisir la
richesse de certains vers aux accents
australiens.
Midnight Oil,
contrairement à d'autres groupes, joue de la
musique et chante des textes pour politiser les
masses laborieuses qui aiment danser et s'amuser.
Quand on écoute le son des Oils, on
assiste à un véritable rite chamanique à la
sauce moderne. L'expérience est unique.
Il est rare
qu'un groupe rock formé de militants ne sombre
pas dans le ridicule ou reste en marge des masses
consommatrices de musique pop. Pourtant, Midnight
Oil a réussi l'exploit de faire de la musique,
de militer pour des causes politiques, et ce, en
restant en contact avec les masses.
Comme
l'écrivait le philosophe Erich Fromm: "Tout
art, par son essence même, est en conflit avec
la société dans laquelle il se développe. Il
traduit la vérité de l'existence sans se
préoccuper de savoir si cette vérité sert ou
entrave les buts de conservation de cette
société" (Espoir et Révolution,
1968).
Cette citation
résume bien l'oeuvre artistique de Midnight Oil.
LES MEMBRES
Peter Garrett:
chant et harmonica
Rob Hirst:
batterie et chant
Jim Moginie:
guitare, clavier et chant
Martin Rotsey:
guitare
Dwayne
"Bones" Hillman: basse et chant
AUX ANTIPODES
DU RÉALISME POLITIQUE: LES FARMS
Les racines des
Oils remontent aussi loin qu'à l'année 1971.
Jim Moginie, Rob Hirst et Andrew James
s'appelaient les Farms. Le groupe fait
fureur à Sydney (Australie). Leur style
s'apparentait à Led Zeppelin. Pendant cinq ans
le groupe cherchera un style propre à lui. En
1976, le trio passa une annonce dans les médias
australiens pour dénicher un chanteur. C'était
surtout une opération de survie; Farm tournait
en rond et il importait de trouver un style pour
sauver le groupe. Après des auditions, le choix
s'arrêta sur Peter Garrett. Son discours
sonnait si différent des autres candidats qu'on
ne pouvait l'ignorer.
Mais la maladie
frappa Andrew James. Pendant un temps, il est
remplacé par Martin Rotsey. Mais le
retour de James n'a pas signifié le
congédiement de Rotsey. Farm prenait de
l'ampleur. Cinq musiciens et un style en
émergence suffisaient à ébranler Farm pour
faire place à autre chose...Déjà en 1978 les
fans de Farm surnommaient le groupe les
"Oils".
L'année 1978 a
vu le groupe Farm se taper 200 concerts. La
demande pour les Oils, pardon ! les Farms
étaient grande, au point que les fans exigeaient
autres choses que des interprétations. Mais vous
l'aurez deviné, les compagnies de disque
n'aimaient pas le style de Garett. Tant pis ! On
créa de toute pièce une nouvelle étiquette, Powderworks,
pour endisquer le premier disque de l'histoire de
Midnight Oil (fin juin 1978). Les premiers
concerts du nouveau groupe permettront d'amasser
des fonds pour Greenpeace. Le première
cause politique de Midnight Oil: la lutte contre
l'exploitation des mines d'uranium.
Album éponyme,
le groupe Farm n'est plus. C'est la fin d'une
époque, le début d'une nouvelle ère.
LA LUTTE
POLITIQUE EST ÉMANCIPATRICE ! LES ANNÉES '80.
En 1979 c'est
la sortie de Head Injuries, le deuxième
album du groupe. Les gens découvrent l'album par
la pièce Cold Cold Cold Change. Le genre
rock alternatif prend véritablement le dessus.
Peter Garett soulève les passions. Le groupe
prend son envol...Mais la maladie frappe à
nouveau Andrew James. En 1980 James quitte le
groupe et il est remplacé par Peter Gifford. La
nouvelle formation enregistre un troisième
album, Bird Noises. Mais l'enregistrement
est périlleux, difficile. Le groupe passe près
de la dissolution.
En 1981, c'est
l'année de Place Without A Postcard.
C'est le non moins connu Glys Johns (Rolling
Stones, The Who) qui prend en charge la
production de ce quatrième album. Étrangement,
même si l'album est enregistré en
Grande-Bretagne, c'est sans doute l'album qui
respire le plus la bonne vieille Australie.
Retenons les titres de Armistice Day, Burnie,
et "If Nedkelly was king".
Le début des
années 1980 sonne le glas pour les discours
révolutionnaires. C'est le début du
néolibéralisme en Occident, la fin du
marxisme-stalinisme en URSS. On sent un
durcissement dans le ton des politiciens de
droite. C'est la période qui voit l'arrivée de
l'ère Reagan aux États-Unis, de l'ère Thatcher
en Grande-Bretagne et sa Guerre des Malouines, la
fin de l'administration Brejnev en Union
Soviétique et la Guerre en Afghanistan. Après
la "détente" des années '70, voici la
course aux armements qui reprend.
C'est dans ce
contexte que Midnight Oil retourne à Londres en
1982, bardé de textes qui dénoncent la reprise
de la course aux armements. C'est 10, 9, 8, 7,
6, 5, 4, 3, 2, 1 qui sort des studios, un son
complètement différend des quatre précédents
albums. C'est la tournée aux États-Unis avec
les succès Power & the Passion, et U.S.
Forces. Midnight Oil devient célèbre
maintenant en Amérique.
Après
l'Angleterre, les Oils vont enregistrer leur
prochain album au...Japon. C'est dans un studio
de Tokyo que naît Red Sails in The Sunset
(1984). Les pièces When the Generals Talk
et Kosciusko reprennent les thèmes du
précédent album, et toujours avec le même
succès auprès des fans. Le succès devient une
magie; Peter Garrett décide en 1984 de se
présenter au sénat australien sous la bannière
d'un parti marginal en faveur du désarmement
nucléaire.
L'année 1985
est une année militante pour le groupe; entre
deux tournées aux États-Unis et en Europe, les
membres trouvent le temps et l'énergie de
s'impliquer activement dans les campagnes de
préservation de la forêt tropicale
australienne, notamment les forêts de Tasmanie
et du Queensland. En plus, on enregistrera quatre
chansons, dont les pièces Progress et Hercules,
pièces qui sont disponibles sur Species
Deceases. Ce n'est pas tout: notre ami Pete
trouve encore quelques heures pour poursuivre sa
campagne contre le désarmement (nucléaire).
De la forêt
tropicale australienne, la logique veut que les
indigènes soient concernées par la destruction
de l'écosystème forestier. En 1986, les Oils
sont au coeur d'un documentaire tourné sur les
conditions de vie des indigènes d'Australie. On
lance la tournée Black Fella White Fella Tour.
On retiendra le texte de la pièce Dead Heart.
Puis, après
une année passée à parcourir l'immense désert
australien, le groupe revient en studio à Sydney
et enregistre l'album à succès Diesel and
Dust (1987). En plus de Dead Heart, on
retrouve Dreamworld, sans oublié le
succès commercial Beds Are Burning. À
noter: Beds are Burning est la troisième
pièce la plus populaire en Australie dans toute
l'histoire. Les textes sont colériques, voir
horrifiants. Néanmoins la magie Midnigth Oil
frappe l'Australie, et l'onde de choc est
mondiale. Une prise de conscience sociale comme
longtemps n'avait-on vu depuis longtemps.
Alors que la
fumée des lits brûlés flottait encore dans
l'ère du temps, le bassiste Peter Gifford n'a pu
échappé à l'épuisement des tournées. Aussi
le remplaçait-on par "Bones"
Hillman.
LA
MONDIALISATION SELON MIDNIGHT OIL
1989: L'année
de Blue Sky Mining. Petit chef d'oeuvre
comparable à 10, 9, ... La pièce, devrais-je
dire, l'hymne international One Country ne
laisse personne d'indifférend pour celui ou
celle qui possède encore sa conscience de
classe. Les causes environnementales alimentent
toujours en énergie notre prolifique groupe.
Dans la foulée de la catastrophe de l'Exxon
Valdez, Midnight Oil donnera un concert en
"plein-air" à Manhattan. Le concert
est immortalisé sur bande vidéo: Black Rain
Falls. Les fonds recueillis par la vente de Black
Rain Falls ont été remis à Greenpeace. Un
geste fort apprécié !
L'année
suivante, Peter Garett se consacre à sa fonction
de président, non pas de l'Australie, mais de la
Fondation australienne pour la Conservation.
Puis, l'album compilation Scream in Blue
sort en 1991. C'est quinze années de combats et
de musiques que l'on découvre à son écoute.
Mais avec la parution de Earth And Sun And
Moon (1992), le groupe passe à un autre
stade de son évolution musicale. Le son s'
"occidentalise", sans pour autant
perdre de sa frénésie et de son cachet
australien. C'est une évolution positive pour le
groupe. Sa sortie aux États-Unis, marquée par
les pièces Drums Of Heaven et Truganini
( Truganini est le dernier survivant des
indigènes de Tasmanie !!) suscitera de
nombreuses critiques. L'album est un
véritable pamphlet contre le Nouvel Ordre
Mondial.
En 1996, les
Oils reviennent en studio à Sydney. On bifurque
et le groupe revient au source avec Breathe,
notamment par les pièces Surf's Up Tonight et
Time To Heal. Viendront joindre la
discographie officielle du groupe les albums Redneck
Wonderland (1998), une dénonciation assez
caustique du pouvoir des blancs en Australie et
dans son appareil d'État, puis The Real Thing
(2000). Le groupe est à mon avis en voie de
passer à un autre stade de son évolution
musicale. Il atteint en quelque sorte son
"troisième âge", qui reste à
définir dans un prochain album.
ÉPILOGUE
Je vous laisse
réfléchir sur les mots d'Howard Johnson (Q
Magazine), qui nous fait part de sa critique
au sujet de l'album Redneck Wonderland.
"Eclectic
rock from long-in-the-tooth Australian five-piece
who enjoy a good old moan. Midnight Oil
absolutely refuse to be pigeon-holed on this,
their 12th album in a weighty 21 years. One
minute they're mixing drum'n'bass rhythms with
thrash guitars on the title track, the next
they're strumming acoustics with lighter-waving
gusto as The Great Gibber Plain rolls out. What
weaves these seemingly incompatible strands
together is the distinctive, battered voice of
vocalist Peter Garrett and their obsession with
making political statements, the majority of them
utterly disparaging of white, corporate
Australia. It all makes for a heady brew of 12
demanding songs and the album's sheer
pig-headedness won't be to everyone's taste. But
the passion and obvious songwriting savvy make
this an interesting and rewarding ride for the
broad-minded.
Rated: ***
Reviewer: Howard
Johnson"
Stéphane
Boutin
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