Lara Fabian : Jamais je ne sacrifierai mon bonheur de femme


Article de Jean-Luc Cambier
© Télé-Moustique - 24 Février 1999

Alors que résonne son droit à la Différence, d’un double album public, Lara Fabian clôt temporairement son triomphe francophone. Demain, elle sera aux Etats Unis. Aujourd’hui, elle nous dévoile ses desseins professionnels et les raisons de son coeur. Avec Lara Fabian, tout se précipite. Il y a juste un an, elle était sacrée Révélation de l’année aux Victoires de la musique. Elle en profitait pour déclarer son amour éternel, une complicité intangible, à Rick Allison, qui fut pendant six ans son compagnon, presque son mari (demande de mariage sur un plateau de télévision québécoise) et qui reste son producteur artistique. Ils s’étaient rencontrés au Crescendo, un piano-bar bruxellois, alors qu’elle avait 19 ans et était déjà une chanteuse expérimentée. Depuis, il n’a plus lâché sa voix. Ils s’exilent au Canada, connaissent la gloire nationale avec "Lara Fabian" et "Carpe Diem" mais reviennent sur notre continent avec "Pure" pour bientôt dominer toute la francophonie de leurs deux millions d’albums vendus. Joli clin d’oeil, on les retrouve aujourd'hui, dix ans après leur première chanson, autour d’un piano pour Evidemment (Michel Berger), duo inédit qui rehausse le tout neuf album "Live".

Entre-temps, Lara est entrée au musée Grévin, a rejoint Johnny au Stade de France (Requiem pour un fou également inclus, "mon plus grand souvenir musical") et, femme de l’année, à "fait" la couverture de Paris-Match. Se faire souffler le titre d’interprète féminine 1998 par notre toujours belge Axelle Red n’est donc qu’une péripétie insignifiante pour une Lara Fabian omniprésente. Même quand elle est retenue aux Etats Unis par la mise sur rail de sa carrière américaine, elle réussit encore à faire l’événement au concert des Enfoirés grâce à un Fabrice Lucchini en transe dans son interprétation de Tout.

Dans l’équipe de la tournée, vous avez placé vos parents, Pierre et Louisa Crokeart.

Maman était là tous les soirs pour m’habiller, être sûre que je mange ou que la chambre d’hôtel soit correcte. Elle le fait pour son enfant, pas pour la chanteuse. Jamais en descendant de scène, elle ne dira : (accent snob) "Tu es merveilleuse ma chérie". Elle me demandera plutôt si j’ai faim ou soif. Papa, c’est mon soleil. Chaque soir, il adore voir comment cela se passe. J’ai eu une tournée assez difficile physiquement avec des moments de maladie. Cette présence qui me rassure et me rend heureuse était importante.

C’est à votre père que vous auriez annoncé, à l’âge de cinq ans, que vous vouliez devenir chanteuse. Pourquoi ?

Plus exactement, j’ai dit à papa : "je suis chanteuse". Je me souviens parfaitement du bonheur physique que j’avais à chanter. Et puis, dès que je faisais un petit truc, tout s’arrêtait autour de moi pour m’écouter. La première chose qui m’ait frappée, c’est cette faculté d’attirer l’attention.

Pour devenir chanteuse, vous avez traversé l’Atlantique dans les deux sens. Le concept de nationalité a-t-il encore une signification pour vous ?

J’ai dit très tôt que j’étais une citoyenne du monde. Je suis de maman italienne, de papa belge, de grand-mère d’origine hollandaise. Dans la famille, il y a des Espagnols des juifs. Dans un pays anglo-saxon, j’ai choisi de vivre au Québec. Je suis officiellement canadienne. J’y tiens car ce pays m’a donné asile et a fait de moi une professionnelle. J’ai acheté une maison à Montréal dès que j’ai pu. A Paris, je loue un appartement pour éviter l’enfer de l’hôtel. De coeur, je suis un peu Italienne et forcément belge puisque j’ai vécu là vingt ans. Mais mon chez moi, c’est Montréal.

Vous en voulez à la Belgique de ne pas vous avoir reconnue plus tôt ?

La rancoeur c'est mal vivre ce qui se passe de bien dans votre présent. Je ne suis pas du tout rancunière. J’y repense avec le sourire, en reconnaissant que je n’avais pas les épaules assez larges, l’expérience nécessaire pour développer mon talent. Cela n’a rien à voir avec le pays. Mais c’est vrai que la Belgique est un petit pays, très conservateur et qu’il faut en partir pour réussir. Ce n’est pas nouveau. Regardez Brel, Maurane, Viktor Lazlo, Lio, Vaya Con Dios…

En juin prochain, sort votre premier album en anglais. L’aventure américaine vous semble obligatoire ?

C’est la prochaine étape évidente. Ca fait partie de l’actualité de quelqu’un qui veut être une star internationale. Je suis ambitieuse et ce n’est pas une tare, contrairement à ce que parfois cette Europe conservatrice veut nous faire croire. Je parle couramment l’anglais, le français, l’espagnol, l’italien. Ce sont des langues que j’aime. Je vais chanter en anglais et, dans un avenir très proche, je chanterai en italien et en espagnol.

Comment définiriez-vous votre ambition ?

Devenir star internationale sans devoir faire ces compromis qui tuent l’être humain. L’ambition est une belle arme mais il faut en connaître le mode d’emploi sinon elle vous explose à la tronche. Jamais je ne sacrifierai mon bonheur de femme, au sens le plus simple, pour une carrière. Je vous promets qu’à 40 ans, je ne boirai pas de la vodka pour noyer mon désespoir. Ce n'est pas l’argent ou la célébrité qui me feront passer à la postérité. Je veux que ce soit le bonheur que je dégagerai.

Mais quand, avec quatre années d’avance, vous annoncez que vous aurez un enfant à 32 ans, vous semblez avoir froidement tout planifié.

J’ai dit dans une interview que si le contexte américain se développait de la manière espérée, je pourrais vers 32 ans penser à souffler un peu pour me marier et avoir des enfants. Mais franchement, il n’y a que Dieu pour avoir un plan " boulonné " à mon égard.

Johnny Hallyday dit que vous êtes son double féminin. A quoi fait-il allusion ?

Sans doute à la fragilité mêlée à la rage de convaincre, à cette façon de chanter avec mon corps, à un côté animal. Il a d’ailleurs aussi dit que, sur scène, je suis une panthère qui vit ses chansons comme si c’était la dernière fois que je devais chanter. Lui aussi vit absolument ses chansons.

Les notions de désir et de plaisir se retrouvent régulièrement dans vos chansons. Un album s’appelle même " Carpe Diem " (" Mets à profit le jour présent ").

Plaisir, désir, bonheur, bon vin, bonne chair, beauté … Je suis très épicurienne et esthète. Il ne faut pas être d’un milieu social particulier pour aimer les belles choses. On peut partir de rien comme moi et, au Louvre, se sentir mourir de plaisir. J’ai appliqué ce culte de la beauté à tout ce que j’entreprends.

Quel est le plus grand plaisir procuré par votre réussite ?

Etre moi, sans calcul, et en même temps être star. Je sais que ça intrigue. On se dit que ce n’est pas possible que je joue le jeu de la sincérité. On a forcément réussi un truc quand on se fait aimer ou détester pour la même raison. Je crois que le public qui m’aime s’est dit que je pourrais être une voisine, une cousine ou la mère de leur fils. Ils ont dû voir quelque chose de si simplement vrai qu’ils pensent que tout le monde peut y arriver. Je viens d’un bled près de Bruxelles (Ruisbroek). J’ai fait des études ordinaires. J’ai été aidée par ma curiosité et par ce don divin de la voix, mais surtout, j’avais la volonté e réussir. Je suis convaincue que, sans exception, on a tous quelque chose de particulier, peu importe le domaine, et je peux servir d’inspiration.

Vous jouez parfois à vous faire peur en pensant "et si tout s’arrêtait" ?

Je vis avec ça tous les jours. Chanter me manquerait, mais si cela arrive, c’est que c’était écrit. Je suis très fataliste. J’élèverais ma famille. J’écrirais des bouquins, des chansons, des scénarios. Je ferais d’autres choses. Dans la vie, tout ne s’arrête pas avec la célébrité. Par contre, si je devais perdre l’être que j’aime le plus au monde, si je devais avoir le cancer ou si un enfant dans ma famille disparaissait, là ma vie s’arrêterait.

Justement, Patrick Fiori, l’être que vous aimez le plus au monde, agacé par la curiosité de la presse annonce une mise au point.

Oui, je refais la couverture de Match. J’en ai marre. On dit n’importe quoi. Un canard important de Montréal vient de titrer sur notre séparation. Nos carrières seraient si fournies qu’on ne pouvait plus se voir … Je peux vous dire que Patrick est sorti de l’appartement ce matin en m’embrassant et qu’on s’aime très très fort. Comme on ne s’est pas assi devant un journaliste pour dire ce qu’on avait à dire, je vais une fois pour toutes raconter notre rencontre et pourquoi cet homme est dans ma vie.

Vous faites souvent allusion à une volonté divine. Quand on sait que, pour Le bossu de Notre-Dame, vous avez prêté votre voix à Esméralda et qu’il est Phoebus, son amoureux, dans la comédie musicale Notre-Dame de Paris ….

Un autre truc incroyable : j’ai fait l’Eurovision en ’88, lui en ’93. Tous les deux en Irlande et on a fini 4ème. Sur le CD compilation de l’Eurovision, il n’y avait que quatre photos et les deux photos du dessus, c’est lui et moi côte à côte. Ca fait quelques signes. On se ressemble énormément. Là, je peux dire qu’il est mon double masculin.


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Transcript par : Hezia Abel

 

 

 

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