Lara Fabian : "Je suis une Ritale qui explose de joie mille fois par jour"
La mondialisation a des effets inattendus. Les Français délocalisent leurs voitures, les Américains imposent leurs bananes mais, dans dix jours, Lara Fabian quitte la francophonie pour envahir, damour, le reste de la planète. Après son live en février dernier, la dernière actualité de Lara Fabian était la réédition de "Lara Fabian", son tout premier album sorti quasi uniquement au Québec. Neuf ans après ces chansons, notamment écrites par Franck Olivier et une pochette minimum où elle apparaissait en jeune fille ordinaire aux traits encore indéterminés, la métamorphose est complète. Si lalbum à venir sappelle toujours "Lara Fabian", il a été écrit cette fois par les plus fameuses plumes américaines à destination du monde entier et notre rencontre est programmée dans lhôtel bruxellois qui reçut en son temps le président Bill Clinton. Lara Fabian sest considérablement sophistiquée. Elle sest surtout affirmée et pas seulement dans sa coiffure et les lignes de son visage. On connaît son discours toujours vif, scandé, ininterrompu. Il sy mêle le besoin de partager ses convictions dun avocat et le désir dapparaître humaine et sans calcul. Désormais, il faudra compter avec quelques anglicismes ("délivrer" pour "interpréter", "réaliser" pour "se rendre compte" à et des interventions ponctuelles en un anglais acéré. Cest en effet secondaire, léger et, assure-t-elle, unique dune campagne américaine qui ne fera que commencer ce 26 novembre. Depuis longtemps, vous affirmez que lAmérique est la prochaine étape logique de votre parcours. En quoi est-ce "logique" ? Ca ne lest pas en regard des carrières des autres stars francophones. Mais être une star internationale est un rêve de gosse que je traîne toujours avec moi. Dans cette logique, avant les Etat-Unis, le reste de lEurope est la prochaine étape. Cest la langue anglaise qui va me permettre de passer en Allemagne, en Italie, Espagne, Suède, Norvège, etc. Mais je me suis rendu compte en faisant cet album que le vrai frisson était décrire dans une autre langue. Cela a un effet libérateur extraordinaire. Quand on maîtrise moins une langue, on a moins de pudeur et lémotion passe avant la grammaire et le style. Rêver enfant quon va faire rêver le monde entier, ce nest pas banal. Il y a une source à mon rêve. Je suis née de maman italienne, de père belge et mon grand-père maternel était new-yorkais. Enfant, jai vécu six ans en Sicile et je parlais anglais avec ce grand-père. Grâce à cette multiculture autour de moi, jai toujours été curieuse de la différence. Je nai pas damis dans le showbiz, je nen veux pas. Mes meilleurs copains ne me ressemblent pas. La richesse est dans la multiplication des différences, pas dans la reproduction de ce quon est. Je suis convaincue que mon désir de mondialisation vient de cette quête des autres. Et dès votre enfance, vous aviez une vision claire de ce que cela signifiait ? Jai toujours orienté mes choix à travers ce désir. Je parle quatre langues. Pourquoi ? Personne ne ma obligée. Javais huit ans quand jai dit à ma mère que je voulais parler anglais absolument. Je voyais Fame à la télévision et je trouvais extraordinaire cette école où lon apprenait à faire de sa passion un métier. Comme cela nexistait pas chez nous, les Etats-Unis ont commencé à symboliser cet extraordinaire. Jécoutais Barbra Streisand à lHollywood Bowl et je me disais quun jour, je chanterais là-bas aussi. Je ne me suis jamais posé la question du pourquoi. Il ny a pas de bonne raison, cest passionnel. Vous parler de passion, de rêve, là où dautres disent pouvoir, domination, argent. Au plus profond de moi, je suis convaincue quon peut avoir un rêve ambitieux sans être opportuniste et cupide. Je déteste quon dise que les gens ambitieux ne pensent quau fric. Je nai jamais fait ça pour ça. Jai voulu devenir une star internationale bien avant den mesurer les conséquences matérielles. Quand, à cinq ans, on dit à sa maman "je veux être chanteuse", on ne peut pas savoir que cela va vous rendre riche et célèbre. Pendant neuf ans, jai bouffé de la vache enragée. Pas un balle nentrait, pas un autographe ne se signait. Puis, jai commencé à avoir un public au Québec, puis la France et cest parti, parce que jai eu le pouvoir de ma conviction. A Rick Allison, mon partenaire depuis toujours et mon ange gardien, jai dit : "Je refuse lidée de me planter. Ce que jai à donner est sincère. Un jour, quelquun va le prendre avec le même coeur que j'ai à donner". Il ma toujours répondu : "cest sûr". Vous ne pensez pas que, lan passé, les gens du métier ne vous ont pas donné la Victoire de lInterprète féminine à cause de cette ambition affichée. Faux cul, on peut toujours lêtre. Moi je men fous, je ne mens pas. Qui maime me suive. Il me reste tant de gens à convaincre dans tant dautres pays Jaurai tant dobstacles à franchir que je ne vais pas marrêter à cette Victoire quon aurait donnée à une autre sous prétexte quelle en avait plus besoin et que javais fait trop étalage de mon ambition. Axelle Red méritait cette récompense autant que moi. Jétais contente parce que cest une compatriote dont jai acheté les albums. Oui, on peut être heureuse du succès dune autre. Cétait son année. La précédente était la mienne. Je ne lai pas pris comme un pied de nez du showbiz. Mais jai trouvé un peu lourd le mec de Virgin (la maison de disques dAxelle), assis juste derrière moi, gueule "ouais, tant mieux". Ca, on ne le voit pas à la télévision mais mon tympan gauche en était démonté ! La sincérité est un argument dont vous vous réclamez souvent. Ne va-t-elle pas devoir saccommoder des impératifs du marché américain ? Non, je me suis battue pendant deux ans pour faire passer mes chansons. Je voulais que ce soit moi, pas une construction pour entrer dans un moule censé plaise à trois cents millions dAméricains. Ce nest pas un album américain mais un album en anglais fait par une chanteuse européenne. La planète nest pas faite que dAméricains. Il faut limiter la puissance quils ont réellement. Je pèse mes chiffres, 65 % des ventes de CD sont faites hors marché américain. Lauryn Hill a vendu 10 millions dalbums dont trois aux USA. Un tiers des 24 millions du "Butterfly" de Mariah Carey sest vendu aux Etats-Unis. Même en vacances, on se plie un peu aux coutumes du pays. Vous nallez pas me dire que vous navez pas tenu compte de données différentes ? Je ne suis pas stupide. Jai 29 ans. Je veux réussir. Jai un rêve en train de devenir vrai. Evidemment, jai écouté les conseils des papes de la musique. Jai produit Tout mais je ne peux pas arriver en Amérique avec des arrangement comparables. Sur cet album, les arrangements sont dun léché qui atteint la perfection. Cest quon sadresse à un public avec une autre tradition musicale. En Europe, il y a moins de traficotage technologique. De Brel à Goldman, la chanson française se fait dans un certain purisme, dans une sobriété qui appartient à toute une culture. Pourtant on travaille sur le même matériel de pointe. Mais en France, on ne parle pas trop avec ambition et pas trop sincèrement. On nen fait pas trop sinon on emmerde il faut rester sobre. Ce nest pas ma culture. Moi, je suis une Ritale qui explose de joie mille fois par jour. Je me suis "nord-américanisée" en allant vivre au Canada. Jy ai appris quil nétait pas grave de vivre ce quon était. Si une part de moi sest rendue à la vérité dun marché, cest bien plus de lordre psychologique et sociologique que du marketing. Lévidence était pour la femme, pas pour une star en devenir. Etre italienne, cela signifie quoi ? Je suis très italienne dans ma façon daimer ou dexprimer quelque chose. Jimbibe ma conversation dextrêmes. Ce sera très volcanique, très extraverti. Jemploie des superlatifs, "les plus", "génial". Ma part dItalie, cest tout ce qui est terrestre, en relation avec le sensoriel : la bouffe, les enfants, lamour, un homme, des vêtements, La Belgique, on la retrouve dans votre détermination. Oui, le côté pragmatique vient de papa. Jai aussi une brique dans le ventre. Dès que jai pu, je me suis acheté une maison. Il fallait que jaie un toit à moi. Puis, il y a eu le Québec, ma porte vers les Etats-Unis mais qui me permettait de garder mon côté européen. Le Québecois est francophone, latin mais, clairement, cest aussi un Nord-Américain. Pour moi, le mélange est parfait. Des Américains, il a le côté visionnaire et des Européens, lamour des gens. Cest ce qui me fait résister à la pression de laméricanisation. Vous étiez fière davoir conservé autour de vous vos parents et la même équipe depuis le début. Est-ce encore possible quand les affaires deviennent mondiales ? La preuve : Rick Allison reste mon producteur et Lise Richard est mon manager pour les Etats-Unis, ils sont entrés dans les bureaux des kings à New York et ont dit : "voilà comment on va faire". Les mecs étaient interdits. Ils navaient jamais vu une équipe comme ça. Lise et Rick sont des pros qui soccupent de moi et pas seulement de vendre des albums. Lise ne veut pas que, dans cinq ans, je lui reproche de mavoir empêchée de vivre, de me marier, davoir un gosse Elle veut que je sois une femme qui chante, pas une machine chanteuse. De toute façon, elle sait que je ne pourrais pas. Si je nai pas, de temps à autre, quelques soirées à moi, pour cuisiner, voir mes potes, je pète les plombs. Je deviens mauvaise. Alors, ils en tiennent compte dans les plannings. Cest comme ça que ça marche, même si aux Etats-Unis, ils le comprennent parfois difficilement. Pourquoi le métier américain qui a ses lois et ses certitudes accepte-t-il vos conditions ? La personnalité doit faire 80 % de la différence. Quand on a en face de soi trois mousquetaires comme Lise, Rick et moi, on accepte, surtout quil y a derrière six millions de disques vendus sur la seule francophonie. Cest martien pour eux. Tommy Mottola (patron de Sony, ex-mari de Mariah Carey) sait quil peut compter sur ma détermination. Je ne vais pas faire de caprices. Je marrêterai peut-être un jour. Mais pour les trois ou quatre ans qui viennent, je me suis mis une grande clé dans le dos. Je lai remontée et je vous jure que je vais avancer. LAmérique ne vous connaît pas. Après dix années difficiles et exigeantes, vous êtes prête à repartir en campagne ? Mais bien sûr que mon compteur est à zéro. Je sais que jai tout à prouver, même ici. Jai peur. Je sais que je narrive pas en princesse sur un tapis de millions de disques vendus. Je ne suis pas du tout sûre de faire lunanimité avec un album en anglais alors que ce nest pas la langue de ce pays ou de la France et quon y est extrêmement protecteur de sa culture. Statistiquement, les albums en anglais dartistes francophones marchent moins. On aura donc encore droit à une Lara Fabian en français dans les émissions de télévision ou sur scène. Je veux que vous compreniez que la fille que vous allez connaître à partir de maintenant nest pas différente. Cest juste moi en anglais. Je ne vais pas revenir en oubliant mon français et qui jétais. Il ne faut pas prendre les gens pour des idiots. Je vous jure que le public est une des choses les plus intelligentes que jai vues en action. Il sait quand il rencontre une vérité. Etre aimée des gens, cest ce qui compte et je prends le mot "populaire" avec tout mon coeur. La plus enviable dans ce metier, cest dêtre aimé ? Quand on en a grand besoin, sûrement. Mais pour moi, cest davoir su faire honneur à un talent qui ma été donnée. Le couple que vous formez avec Patrick Fiori est maintenant une histoire damour officielle. Allez-vous, comme un président en fonction, en donner régulièrement le bulletin de santé ? Cest joliment dit,
mais non. Après un an de pression médiatique où lon
essayait de nous tirer une déclaration sur le sujet,
Patrick et moi avons finalement décidé de nous asseoir
ensemble pour en parler. Depuis quon a officialisé
les choses, effectivement, on nous en parle moins. On
sait que je suis avec Patrick. Les paparazzi sont moins
présents. Je ne vois plus leurs vestes vertes et leurs
motos à la sortie de la boulangerie. Mais, à mon avis,
cest momentané.
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Transcript par : Hezia Abel
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