Lara Fabian : "Je suis une Ritale qui explose de joie mille fois par jour"


Article de Jean-Luc Cambier
© Télé-Moustique (Belgique) - 20 novembre 1999

La mondialisation a des effets inattendus. Les Français délocalisent leurs voitures, les Américains imposent leurs bananes mais, dans dix jours, Lara Fabian quitte la francophonie pour envahir, d’amour, le reste de la planète.

Après son live en février dernier, la dernière actualité de Lara Fabian était la réédition de … "Lara Fabian", son tout premier album sorti quasi uniquement au Québec. Neuf ans après ces chansons, notamment écrites par Franck Olivier et une pochette minimum où elle apparaissait en jeune fille ordinaire aux traits encore indéterminés, la métamorphose est complète. Si l’album à venir s’appelle toujours "Lara Fabian", il a été écrit cette fois par les plus fameuses plumes américaines à destination du monde entier et notre rencontre est programmée dans l’hôtel bruxellois qui reçut en son temps le président Bill Clinton.

Lara Fabian s’est considérablement sophistiquée. Elle s’est surtout affirmée et pas seulement dans sa coiffure et les lignes de son visage. On connaît son discours toujours vif, scandé, ininterrompu. Il s’y mêle le besoin de partager ses convictions d’un avocat et le désir d’apparaître humaine et sans calcul. Désormais, il faudra compter avec quelques anglicismes ("délivrer" pour "interpréter", "réaliser" pour "se rendre compte" à et des interventions ponctuelles en un anglais acéré. C’est en effet secondaire, léger et, assure-t-elle, unique d’une campagne américaine qui ne fera que commencer ce 26 novembre.

Depuis longtemps, vous affirmez que l’Amérique est la prochaine étape logique de votre parcours. En quoi est-ce "logique" ?

Ca ne l’est pas en regard des carrières des autres stars francophones. Mais être une star internationale est un rêve de gosse que je traîne toujours avec moi. Dans cette logique, avant les Etat-Unis, le reste de l’Europe est la prochaine étape. C’est la langue anglaise qui va me permettre de passer en Allemagne, en Italie, Espagne, Suède, Norvège, etc. Mais je me suis rendu compte en faisant cet album que le vrai frisson était d’écrire dans une autre langue. Cela a un effet libérateur extraordinaire. Quand on maîtrise moins une langue, on a moins de pudeur et l’émotion passe avant la grammaire et le style.

Rêver enfant qu’on va faire rêver le monde entier, ce n’est pas banal.

Il y a une source à mon rêve. Je suis née de maman italienne, de père belge et mon grand-père maternel était new-yorkais. Enfant, j’ai vécu six ans en Sicile et je parlais anglais avec ce grand-père. Grâce à cette multiculture autour de moi, j’ai toujours été curieuse de la différence. Je n’ai pas d’amis dans le showbiz, je n’en veux pas. Mes meilleurs copains ne me ressemblent pas. La richesse est dans la multiplication des différences, pas dans la reproduction de ce qu’on est. Je suis convaincue que mon désir de mondialisation vient de cette quête des autres.

Et dès votre enfance, vous aviez une vision claire de ce que cela signifiait ?

J’ai toujours orienté mes choix à travers ce désir. Je parle quatre langues. Pourquoi ? Personne ne m’a obligée. J’avais huit ans quand j’ai dit à ma mère que je voulais parler anglais absolument. Je voyais Fame à la télévision et je trouvais extraordinaire cette école où l’on apprenait à faire de sa passion un métier. Comme cela n’existait pas chez nous, les Etats-Unis ont commencé à symboliser cet extraordinaire. J’écoutais Barbra Streisand à l’Hollywood Bowl et je me disais qu’un jour, je chanterais là-bas aussi. Je ne me suis jamais posé la question du pourquoi. Il n’y a pas de bonne raison, c’est passionnel.

Vous parler de passion, de rêve, là où d’autres disent pouvoir, domination, argent.

Au plus profond de moi, je suis convaincue qu’on peut avoir un rêve ambitieux sans être opportuniste et cupide. Je déteste qu’on dise que les gens ambitieux ne pensent qu’au fric. Je n’ai jamais fait ça pour ça. J’ai voulu devenir une star internationale bien avant d’en mesurer les conséquences matérielles. Quand, à cinq ans, on dit à sa maman  "je veux être chanteuse", on ne peut pas savoir que cela va vous rendre riche et célèbre. Pendant neuf ans, j’ai bouffé de la vache enragée. Pas un balle n’entrait, pas un autographe ne se signait. Puis, j’ai commencé à avoir un public au Québec, puis la France et c’est parti, parce que j’ai eu le pouvoir de ma conviction. A Rick Allison, mon partenaire depuis toujours et mon ange gardien, j’ai dit : "Je refuse l’idée de me planter. Ce que j’ai à donner est sincère. Un jour, quelqu’un va le prendre avec le même coeur que j'ai à donner". Il m’a toujours répondu : "c’est sûr".

Vous ne pensez pas que, l’an passé, les gens du métier ne vous ont pas donné la Victoire de l’Interprète féminine à cause de cette ambition affichée.

Faux cul, on peut toujours l’être. Moi je m’en fous, je ne mens pas. Qui m’aime me suive. Il me reste tant de gens à convaincre dans tant d’autres pays … J’aurai tant d’obstacles à franchir que je ne vais pas m’arrêter à cette Victoire qu’on aurait donnée à une autre sous prétexte qu’elle en avait plus besoin et que j’avais fait trop étalage de mon ambition. Axelle Red méritait cette récompense autant que moi. J’étais contente parce que c’est une compatriote dont j’ai acheté les albums. Oui, on peut être heureuse du succès d’une autre. C’était son année. La précédente était la mienne. Je ne l’ai pas pris comme un pied de nez du showbiz. Mais j’ai trouvé un peu lourd le mec de Virgin (la maison de disques d’Axelle), assis juste derrière moi, gueule  "ouais, tant mieux". Ca, on ne le voit pas à la télévision mais mon tympan gauche en était démonté !

La sincérité est un argument dont vous vous réclamez souvent. Ne va-t-elle pas devoir s’accommoder des impératifs du marché américain ?

Non, je me suis battue pendant deux ans pour faire passer mes chansons. Je voulais que ce soit moi, pas une construction pour entrer dans un moule censé plaise à trois cents millions d’Américains. Ce n’est pas un album américain mais un album en anglais fait par une chanteuse européenne. La planète n’est pas faite que d’Américains. Il faut limiter la puissance qu’ils ont réellement. Je pèse mes chiffres, 65 % des ventes de CD sont faites hors marché américain. Lauryn Hill a vendu 10 millions d’albums dont trois aux USA. Un tiers des 24 millions du "Butterfly" de Mariah Carey s’est vendu aux Etats-Unis.

Même en vacances, on se plie un peu aux coutumes du pays. Vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas tenu compte de données différentes ?

Je ne suis pas stupide. J’ai 29 ans. Je veux réussir. J’ai un rêve en train de devenir vrai. Evidemment, j’ai écouté les conseils des papes de la musique. J’ai produit Tout mais je ne peux pas arriver en Amérique avec des arrangement comparables. Sur cet album, les arrangements sont d’un léché qui atteint la perfection. C’est qu’on s’adresse à un public avec une autre tradition musicale. En Europe, il y a moins de traficotage technologique. De Brel à Goldman, la chanson française se fait dans un certain purisme, dans une sobriété qui appartient à toute une culture. Pourtant on travaille sur le même matériel de pointe. Mais en France, on ne parle pas trop avec ambition et pas trop sincèrement. On n’en fait pas trop sinon on emmerde … il faut rester sobre. Ce n’est pas ma culture. Moi, je suis une Ritale qui explose de joie mille fois par jour. Je me suis "nord-américanisée" en allant vivre au Canada. J’y ai appris qu’il n’était pas grave de vivre ce qu’on était. Si une part de moi s’est rendue à la vérité d’un marché, c’est bien plus de l’ordre psychologique et sociologique que du marketing. L’évidence était pour la femme, pas pour une star en devenir.

Etre italienne, cela signifie quoi ?

Je suis très italienne dans ma façon d’aimer ou d’exprimer quelque chose. J’imbibe ma conversation d’extrêmes. Ce sera très volcanique, très extraverti. J’emploie des superlatifs, "les plus", "génial". Ma part d’Italie, c’est tout ce qui est terrestre, en relation avec le sensoriel : la bouffe, les enfants, l’amour, un homme, des vêtements, …

La Belgique, on la retrouve dans votre détermination.

Oui, le côté pragmatique vient de papa. J’ai aussi une brique dans le ventre. Dès que j’ai pu, je me suis acheté une maison. Il fallait que j’aie un toit à moi. Puis, il y a eu le Québec, ma porte vers les Etats-Unis mais qui me permettait de garder mon côté européen. Le Québecois est francophone, latin mais, clairement, c’est aussi un Nord-Américain. Pour moi, le mélange est parfait. Des Américains, il a le côté visionnaire et des Européens, l’amour des gens. C’est ce qui me fait résister à la pression de l’américanisation.

Vous étiez fière d’avoir conservé autour de vous vos parents et la même équipe depuis le début. Est-ce encore possible quand les affaires deviennent mondiales ?

La preuve : Rick Allison reste mon producteur et Lise Richard est mon manager pour les Etats-Unis, ils sont entrés dans les bureaux des kings à New York et ont dit : "voilà comment on va faire". Les mecs étaient interdits. Ils n’avaient jamais vu une équipe comme ça. Lise et Rick sont des pros qui s’occupent de moi et pas seulement de vendre des albums. Lise ne veut pas que, dans cinq ans, je lui reproche de m’avoir empêchée de vivre, de me marier, d’avoir un gosse … Elle veut que je sois une femme qui chante, pas une machine chanteuse. De toute façon, elle sait que je ne pourrais pas. Si je n’ai pas, de temps à autre, quelques soirées à moi, pour cuisiner, voir mes potes, je pète les plombs. Je deviens mauvaise. Alors, ils en tiennent compte dans les plannings. C’est comme ça que ça marche, même si aux Etats-Unis, ils le comprennent parfois difficilement.

Pourquoi le métier américain qui a ses lois et ses certitudes accepte-t-il vos conditions ?

La personnalité doit faire 80 % de la différence. Quand on a en face de soi trois mousquetaires comme Lise, Rick et moi, on accepte, surtout qu’il y a derrière six millions de disques vendus sur la seule francophonie. C’est martien pour eux. Tommy Mottola (patron de Sony, ex-mari de Mariah Carey) sait qu’il peut compter sur ma détermination. Je ne vais pas faire de caprices. Je m’arrêterai peut-être un jour. Mais pour les trois ou quatre ans qui viennent, je me suis mis une grande clé dans le dos. Je l’ai remontée et je vous jure que je vais avancer.

L’Amérique ne vous connaît pas. Après dix années difficiles et exigeantes, vous êtes prête à repartir en campagne ?

Mais bien sûr que mon compteur est à zéro. Je sais que j’ai tout à prouver, même ici. J’ai peur. Je sais que je n’arrive pas en princesse sur un tapis de millions de disques vendus. Je ne suis pas du tout sûre de faire l’unanimité avec un album en anglais alors que ce n’est pas la langue de ce pays ou de la France et qu’on y est extrêmement protecteur de sa culture. Statistiquement, les albums en anglais d’artistes francophones marchent moins.

On aura donc encore droit à une Lara Fabian en français dans les émissions de télévision ou sur scène.

Je veux que vous compreniez que la fille que vous allez connaître à partir de maintenant n’est pas différente. C’est juste moi en anglais. Je ne vais pas revenir en oubliant mon français et qui j’étais. Il ne faut pas prendre les gens pour des idiots. Je vous jure que le public est une des choses les plus intelligentes que j’ai vues en action. Il sait quand il rencontre une vérité. Etre aimée des gens, c’est ce qui compte et je prends le mot "populaire" avec tout mon coeur.

La plus enviable dans ce metier, c’est d’être aimé ?

Quand on en a grand besoin, sûrement. Mais pour moi, c’est d’avoir su faire honneur à un talent qui m’a été donnée.

Le couple que vous formez avec Patrick Fiori est maintenant une histoire d’amour officielle. Allez-vous, comme un président en fonction, en donner régulièrement le bulletin de santé ?

C’est joliment dit, mais non. Après un an de pression médiatique où l’on essayait de nous tirer une déclaration sur le sujet, Patrick et moi avons finalement décidé de nous asseoir ensemble pour en parler. Depuis qu’on a officialisé les choses, effectivement, on nous en parle moins. On sait que je suis avec Patrick. Les paparazzi sont moins présents. Je ne vois plus leurs vestes vertes et leurs motos à la sortie de la boulangerie. Mais, à mon avis, c’est momentané.


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Transcript par : Hezia Abel

 

 

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