Lara Fabian: "Je suis moins pudique quand je chante en anglais"


Propos recueillis par Jean-Philippe Dardenne
© Magazine Flair (Belgique) du 9 décembre 1999

On s’est souvent demandé pourquoi Lara Fabian chantait si fort. On a maintenant la réponse : pour que le monde entier l’entende. Avec un premier album façon Streisand, la conquérante est sur le point d’y arriver. Nouvelle rencontre avec une fille qui – ouf ! – n’a pas pété les plombs.

Comme Jean-Claude Van Damme, Lara Fabian est née en Belgique, s’est musclé (la voix), a changé de nom et a atteint le rêve américain. Mais lorsqu’on la retrouve, c’est avec vivacité, sympathie et intelligence qu’elle en parle. Comme Jean Claude Van Damme ?

Vous voici en train de plonger dans une carrière internationale avec un premier album anglophone conçu à Hollywood. Tout ça doit être terriblement flippant, non ?

Non ! Il y a vingt ans que je caresse ce rêve et maintenant que la porte s’ouvre, je prends ça comme la conséquence de mon travail, la suite logique de mes ambitions. A l’heure qu’il est, je n’ai toujours rien d’une Américaine. Je reste totalement européenne, italo-belge au plus profond de mes tripes, québécoise de coeur… mais il se fait que j'ai décidé de m’exprimer dans la langue la plus radiophonisée et plébiscitée au monde pour avoir accès à toutes les cultures : norvégienne, suédoise, japonaise ou espagnole.

Comme les Américains, néanmoins, vous ne craignez pas d’afficher votre ambition ….

Je vais vous dire un truc, l’Européen est aussi ambitieux que l’Américain mais il est beaucoup plus réservé, plus taciturne à ce niveau-là. En Europe, c’est mal vu de dire qu’on veut devenir une star internationale mais moi, quand je dis que je suis ambitieuse, que je l’ai toujours été et que je le serai toujours, je me fous complètement de ce que pense Machin ou Machin. Je m’en tape ! Ici, il y a ce côté fausse humilité et faux cul qui oblige à montrer une image différente de la réalité. Et ça, vraiment, je déteste. Je suis ce que je suis, ça me fait du bien et si je ne fais pas l’unanimité, tant mieux. Tant mieux parce que ça veut dire qu’il me reste des gens à convaincre.

L’anglais n’est-il pas plus restrictif que le français ? Peut-on livrer autant d’émotions avec cette langue qu’avec la nôtre ?

Oh oui ! Quand on maîtrise bien l’anglais, je vous assure qu’on peut dire les choses de milliers de façons différentes. C’est sûr que la racine latine est infiniment plus raffinée que la racine celte parce qu’elle a mis des centaines d’années à se développer mais l’anglais, franchement, est très riche. Pour moi, cela dit, chanter dans cette langue a été une libération. La connaissant moins, même si je la parle aussi couramment que le français, je m’y suis exprimée de manière plus impudique, beaucoup moins limitative. J’ai eu plus d’audace que je ne peux en avoir en français. Je n’ai eu peur de rien, j’ai dit ce que j’avais envie de dire.

A Los Angeles, vous avez travaillé avec Patrick Leonard, complice n° 1 de Madonna. Il vous l’a présentée ?

Il ne me l’a pas présentée, non, mais je la connais. Madonna, quand on la croise en vrai, je peux vous dire que l’on n’est pas déçu, forcément, mais qu’elle ne ressemble pas à l’image magnifiée qu’on s’en fait. Quand elle entre dans une pièce, son aura est là, elle diffuse un truc, mais il n’en reste pas moins que c’est une femme toute petite, toute chétive, toute mince et brûlée par la vie.

Selon vous, qu’est-ce qui a plus à ces producteurs américains, Walter Afanasieff et William Ross, pour qu’ils vous prennent sous leur aile ?

Mon âme classique. Le fait que j’aime les choses belles de l’intérieur, que je privilégie le contenu à l’apparence. Pour moi, si une chanson ne peut être récupérée par un piano et une voix, elle ne tient pas la route. Pour exister, une mélodie digne de ce nom doit d’abord être chantée a capella. Ce qui les a également séduits, je crois, c’est mon émerveillement face à ce qu’ils m’offraient. Ma naïveté, mon innocence. Pat Leonard m’a souvent dit que j’avais l’air d’une enfant.

Vous qui éprouvez une passion dévorante pour le chanteur Patrick Fiori, comment faites-vous pour vous partager entre votre carrière et un grand amour ?

Je prends en moyenne cent à cent cinquante avions par an, parfois deux cents, autant pour ma vie privée que professionnelle, mais j’ai plutôt envie de répondre qu’à mon avis, les absences préservent la passion. En plus, j’ai la chance de vivre avec quelqu’un qui fait le même métier que moi – il est en plein deuxième album – et qui, du coup, fait preuve d’énormément de compréhension et de tolérance. Bien sûr, il y a des moments où on se manque trop et où on arrête tout pour se retrouver (ce fut le cas cet été lors de vacances en Corse très …. Médiatisées, ndlr). Le boulot, c’est bien, l’ambition, c’est fantastique, mais tout payer, tout casser pour ça, c’est stupide. Je ne le ferai jamais.

Tout ça, c’est assez théorique. Il y a quand même des moments où vous devez vous poser des questions, non ?

C’est vrai que je m’en pose oui. Mais je sais par ailleurs que s’il y a la confiance, s’il y a une honnêteté absolue entre nous, si on est capable de dire à l’autre, à l’instant où ça arrive, qu’un de ses gestes ou de ses mots nous a fait mal, on peut passer à travers toutes les difficultés. Les silences, les non-dits et les mensonges sont les seuls vrais dangers pour un couple qui doit sans cesse se séparer. Personnellement, je ne joue pas avec ça, quand à Patrick, je n’ai qu’à vous dire qu’il est corse pour vous convaincre qu’il n’est ni menteur ni malhonnête !

Il y a bien un jour où, soit dans votre pied-à-terre de Montréal soit dans celui de Paris, vous nous ferez quelques petits. Vous en voulez combien, des enfants ?

Deux, mais s’il y a une petite crotte qui surgit par accident, en troisième recours, ce sera bien aussi. Mon fils, je voudrais l’appeler Sévane, en référence au lac des amoureux en Arménie. Quand à ma fille, ce sera Emma. Parce que je trouve qu’il n’y a pas de plus joli prénom pour précéder mon amour.

Lara, vous pensez qu’on n’a qu’un seul amour dans la vie ?

Non, pas du tout. Ce que je pense, c’est qu’on peut explorer plusieurs stades d’amour, toucher peut-être une fois ou deux au sublime, à cet aspect déchirant qui tue et avec lequel on ne peut pas faire une vie, et finalement, rassembler tout ce qu’on a compris de l’amour à travers nos expériences et devenir beaucoup plus pragmatique et beaucoup plus raisonnable. Véritablement.

Le 9 janvier prochain, vous fêterez vos 30 ans. En plus du passage à l’an 2000, c’est un cap important pour vous ?

Merci de me le rappeler (rires) ! Non, blague à part, ça ne me dérange absolument pas. Au contraire. J’ai l’impression que 30 ans, pour moi, sera l’âge du bonheur. Je suis déjà une femme très heureuse mais je sens que j’entre vraiment là, dans une immense paix intérieure. Depuis quelques temps, je suis de moins en moins inquiète, je remarque que je me débarrasse de ces complexes d’adolescente et de femme que nous avons toutes. Vous savez, ces bobos que l’on pense avoir, que l’on cultive encore plus quand on est artiste et qui, en réalité, n’existent pas. Je suis toujours aussi cinglée de mon métier, je fais toujours autant de folies pour les gens que j’aime, je suis toujours aussi exubérante mais, je dois l’avouer, une forme de sagesse est en train de s’installer.


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Transcript par : Hezia Abel

 

 

 

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